• Raphaël Zacharie de IZARRA - Textes 501 à 600

    501 - L'auteur par lui-même

    Je me trompe peut-être aux yeux de mes détracteurs, mais j'estime faire partie des gens de bien qui ont l'heur de posséder non seulement particule de naissance et noblesse de coeur, mais encore sens aigu de la laideur comme de la justice, voire mépris pour les chiens et la plèbe. En outre, je mets ma fierté non pas dans le fait d'exercer de plein droit ma noblesse, ce qui est une chose somme toute naturelle (en effet, la noblesse est aussi un âpre exercice au quotidien), mais plutôt dans le fait de pouvoir sans complexe "faire les poubelles" de ma ville. En effet, je n'ai rien à prouver à qui que ce soit, et ce en vertu du fait que je suis né sous l'aile des muses et à l'ombre des lys.<o:p></o:p>

    Je gifle le manant comme je lave les pieds des statues. Je crache sur le drapeau de ma patrie et chéris les porteurs d'eau. Je prône la vertu tout en enseignant la licence aristocratique. Je blâme les possesseurs de chiens et bénis les végétariens. Je baise la main de l'archevêque sans m'interdire de le tromper officieusement avec de pieux hérétiques. Pour ne déranger personne je dis tous bas ce que certains orateurs du dimanche osent dire tout haut en se croyant spirituels. Je protège ouvertement les lâches et combats les héros, par derrière si possible. Le masque est mon allié, la franchise aussi.<o:p></o:p>

    Je sors avec des gants, un lorgnon, une canne, du moins en théorie : chez moi le sens de la théorie est très développé. J'applique délibérément des principes caducs, anachroniques aux phénomènes contemporains. Je flatte les pauvres gens, critique les mêmes, mais tente de me faire bien voir d'eux. Je recherche la compagnie des imbéciles et des idiots. Mais aussi celle des sots et des niais. Je m'entoure de scrupules, me vêts comme tout le monde, loge au premier étage. Je pointe du doigt les vices des autres tout en me targuant d'être sans tache. Je soutiens que le ciel est olympien et que la voûte me contemple. Béni des dieux, haï des hommes, je suis l'ange à l'unique plume.<o:p></o:p>

    J'ai le courage d'écrire ce qui me plaît, et s'il me plaît d'aligner âneries et sornettes, ça ne regarde que moi et non mes lecteurs, nul n'étant obligé de me lire. Mais si on me lit, obligation est faite de me rendre gloire : c'est là mon plus cher droit d'auteur. J'ai le courage surtout de flagorner amis et adversaires. Et je ne m'en cache pas, contrairement à ces âmes sèches qui s'enorgueillissent d'être si bien tranchées à ce sujet ! Humble, je ploie, courbe l'échine jusqu'aux pieds de mes maîtres pour mieux me redresser ensuite, plein d'ingratitude envers ceux-là qui me veulent tant de bien. Je sers avec zèle la cause des perdants, crache facilement dans la soupe puis viens m'abreuver sans calcul ni retenue à la coupe des vainqueurs.<o:p></o:p>

    Telles sont mes lois, ainsi ai-je été conçu et plaise au Ciel qu'il en soit ainsi.<o:p></o:p>

    502 - Incursion dans l'au-delà

    Lors d'une chute violente j'ai perdu connaissance et suis parti dans l'autre monde. J'ai fait un voyage inouï. Même si je suis resté au seuil de la porte, à l'orée de la Mort, voici le plus lointain, le plus fabuleux voyage qu'un vivant puisse faire :<o:p></o:p>

    Lors de mon "coma" j'ai abordé un rivage sans fin. Là-bas rayonne l'universelle Lumière, éclat pur émanant d'une source unique : le Mystère que l'on ne peut nommer. Le ciel était le sol, et le sol était le ciel. Je fus accueilli par des astres radieux et vis des oiseaux au vol éternel formant couronne au-dessus de ma tête. Les pensées étaient des éclairs, les mots étaient des prières, les paroles étaient des chants.<o:p></o:p>

    Là-bas l'Amour est un flux palpable, une chaleur visible, le sang de tout ce qui vit. C'est une énergie intarissable, un mouvement perpétuel croissant qui se nourrit de ses propres tourbillons et donne des fruits qui ne meurent pas, et qui ensemencent à leur tour. J'ai vu cela avec les yeux de l'esprit.<o:p></o:p>

    Il y avaient le pauvre et le riche, l'opprimé et l'oppresseur, le mendiant et le roi. Les premiers lavaient les pieds des seconds, puis les seconds à leur tour s'humiliaient devant les premiers. Les montagnes applaudissaient, j'ai vu ce que je vous dis. <o:p></o:p>

    Puis j'ai visité des lieux plus sombres. Là, je me suis penché au-dessus d'un gouffre, je n'en voyais pas le fond. L'abîme contenait l'orgueil, et l'orgueil était vertigineux. Me penchant un peu plus, j'ai cependant pu voir une eau noire au fond. Un visage s'y reflétait et me regardait, tout étonné. <o:p></o:p>

    C'était le mien.<o:p></o:p>

    Là, un ange est intervenu, me réintroduisant dans mon corps avant que mon âme ne s'en échappe tout à fait, et ce afin que je puisse vous raconter mon aventure.

    Les incrédules seront pris en pitié.
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    503 - Parler creux pour tester mes interlocuteurs

    Ce qui est une certitude en littérature comme en rhétorique, c'est de faire les choses à la lettre sans souci des mots relativement à leur signification intrinsèque. L'inconstance libère l'auteur des exigences de son art. Libre, il jouit de son pouvoir. Ses chaînes brisées lui confèrent justesse et exactitude, rectitude et hauteur. Sa loi fait foi. L'écrivain ne jure que par ces mots-là. Ceci est vrai aussi bien dans le contexte original du grammairien qui, précis, manie avec science et rigueur sa plume, que dans le contexte secondaire de l'auteur pris dans son propre texte. Là il devient auteur, véritablement.<o:p></o:p>

    Alors que le lecteur juge selon la capacité de l'auteur à l'émouvoir, le surprendre, l'auteur lui s'engage dans une voie nécessairement inconfortable et cela pour la raison essentielle qu'il possède la clé de son propre enfermement comme de sa libération. Les livres sont sa prison et ses horizons. Obligé qu'il est de reconnaître une si cruelle évidence. Il s'en évade parfois au prix d'un effort surhumain. Justement, là est son pouvoir. Presque magique. Il fascine par ses mots et son imagination est féconde, mais qu'en pense le lecteur au moment où il perd contact avec le réel, déjà emporté par les ailes de l'écrivain ? Oeuvre d'imagination ou rêve éveillé ? Fiction ou récit dans le récit ? Au lecteur de faire la part des choses, de se frayer un chemin dans la forêt de livres que l'auteur lui offre dans la foulée, disert et secret à la fois, bavard et muet. Entre l'auteur et le lecteur, admiration et rejet, fusion et incompréhension.A l'auteur de semer ses petits cailloux dans les méandres des mots qu'il jette au hasard de ses errances livresques, définitivement inaccessible au jugement du lecteur qu'il projette dans une sorte de vie rêvée, tels ces mots noirs jetés sur la blancheur de la page qui nous révèlent soudain la beauté enfantée, obscure, gémissante, douloureuse et prometteuse de l'Oeuvre.<o:p></o:p>

    Ce texte ci dessus écrit en moins de dix minutes n'a aucun sens. C'est une succession de lieux communs "à l'oreille", quelque chose qui donne l'impression de sonner juste tant dans le raisonnement (il n'y a aucun raisonnement) que dans les sons (association judicieuse de grammaire et de termes choisis qui vont bien ensemble et qui donnent à l'ensemble une belle et docte apparence) car ressemblant à un discours d'exégète, d'universitaire. Petite précision : pour donner plus de crédibilité à cette bouillie, il faut prendre des airs d'initié en faisant la lecture de ce texte ou en le lisant devant une assemblée.<o:p></o:p>

    Ce sont des phrases creuses reliées entre elles par des sonorités d'érudits, des airs de professeurs de littérature, des idées de savants. Mais il n'y a aucune idée. Il n'y a rien que des mots, des phrases qui impressionnent. Les phrases ont été écrites indépendamment les unes par rapport aux autres du point de vue du sens, seules des associations sonores et des apparences sémantiques les relient. Mais ce ne sont que des apparences de sens.

    Le vrai sens général est parfaitement creux mais donne une impression de plein.
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    504 - Aux patrons de bistrots louches et jet-seteurs véreux

    Aux puissances humaines et motrices régissant ce monde, aux chefs de files et belles mécaniques qui font avancer idées sottes et hautes technologies, aux seigneurs bagués, adulés, protégés, pleins d'amis et d'artifices, aux chimpanzés humains imbus de leurs apparences, j'oppose l'innocence de ces mots, la vertu qui n'a plus cours, la simplicité de l'eau.<o:p></o:p>

    Intellectuels sans coeur, cyniques repus, nantis corrompus, jouisseurs impies, esthètes dépravés, penseurs de la matière, conducteurs d'engins rutilants, maffieux aux moustaches épaisses, bandits au poil fin, patrons burnés d'entreprises douteuses, joueurs de poker, prosternez-vous devant l'ange qui passe.

    Je suis la petitesse physique, la fragilité du corps, la vulnérabilité terrestre mais la force de l'âme, la puissance de l'esprit, l'éclat intérieur. Je ne suis qu'insignifiance dans votre monde, mais une gloire dans le Ciel. Vous vous croyez forts, vous n'êtes que brindilles. Vous êtes bêtes, creux, sales, vous puez le néant, le fric, le whisky.

    La Vertu vous crache à la face.
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    505 - Choc des cultures

    Lorsque j'entre dans les magasins alimentaires de certaines petites villes sarthoises embourbées dans des habitudes ancestrales, lorsque j'entre dans ces lieux hautement prosaïques que sont les chaînes de magasins, la moue volontairement hautaine, l'allure délibérément détachée, je ne peux m'empêcher -c'est plus fort que moi- de considérer de toute ma hauteur les clients affairés qui papotent entre eux, entretenant le lien social sur leurs bases communes, plébéiennes.

    Leurs mines grossières, rougeaudes, le ton de leurs conversations, les soucis vulgaires qu'ils se confient, leurs manières, la toilette de leurs femmes, leur voix, leurs rires, leurs achats : tout trahit la misère de leur condition.

    La bassesse de leurs aspirations alimentaires se lit sur leurs visages. Tel grossier moustachu (la moustache : signe de virilité, de séduction chez la roture) hilare et bonhomme s'épanouit à l'usine, passe ses soirées au bar, lave scrupuleusement sa voiture une heure durant, est un fidèle spectateur des jeux télévisés les plus insanes, aime le gros café, le pastis... Tout ça se voit, est écrit noir sur blanc sur sa face "d'ouvrier mécanicien spécialisé" chez Renault. Tout ça transpire à travers son air porcin en quête de satisfactions comestibles, à travers ses gros bras aux tatouages douteux, à travers sa gourmette clinquante, son maillot bon marché mal ajusté, son bob publicitaire vissé sur son front déjà ruisselant de fièvre consommatrice...
    <o:p></o:p>

    Telle autre pousseuse de chariot est une ménopausée mangeuse de viande de porc convaincue, le corps adipeux, l'esprit décrépit, atteinte à la quarantaine de pré-sénilité qui la conduira à la fin de sa vie tout droit à l'hospice, abrutie au dernier degré par une vie misée, basée, édifiée sur les biens ménagers. Une existence entière tourmentée par les trésors domestiques de son panier, consacrée aux mystères de son évier.<o:p></o:p>

    Voilà ce que je ne peux m'empêcher de penser lorsque je me mêle à la clientèle de ces lieux commerciaux, dans les petites villes sarthoises que je côtoie. Et je me sens supérieur à cette humanité déchue. Cette humanité vivant dans l'opulence matérielle, la pauvreté d'esprit, je lui souris par devant. Et la méprise en silence. A quoi bon tenter de lui expliquer le fond de ma pensée ? Que comprendrait-elle à mon dédain ? <o:p></o:p>

    Je préfère cultiver un "malentendu constructif" avec cette populace, faire croire à ces brutes moyennes que je suis des leurs, en dépit de mes manières d'aristocrate. Alors je souris à la caissière, je souris à mon voisin qui me précède. Je souris à leurs plaisanteries. Mais en moi je pense : <o:p></o:p>

    -         " Pauvres types ! Minables ! Je ne suis pas de votre monde et vous ne le voyez même pas, âmes grossières que vous êtes ! Et vous n'avez même pas honte d'étaler vos gros quartiers de viande congelée sur le tapis de caisse ? Et vos saucisses pur porc de prolétaires dégénérés que vous avez toujours été, ça ne vous gêne pas de les exhiber là devant un esprit raffiné comme  moi ? Comment osez-vous ! Et ce soir vous allez regarder TF1 en bouffant vos foutus steaks-frites ! Et ça, ça vous rassure n'est-ce pas, ça vous rend encore plus vous-mêmes, hein ? Et puis vous crèverez d'un infarctus, d'un cancer des poumons, d'un cancer de l'esprit, d'un cancer d'abrutissement, d'un cancer de roturiers ! Vous êtes des infirmes du coeur, des handicapés de l'intelligence, des sensibilités atrophiées. Moi je lis sans peine la profondeur de votre indigence sur vos visages et vous, avec vos cervelles pétrifiées dans leurs habitudes horizontales, vous êtes bien incapables de lire la finesse de mon esprit qui en ce moment vous honnit, vous dissèque, vous scalpe sans la moindre indulgence ! Vous me prenez à témoin de vos préoccupations de bovins, de vos espérances de mangeurs, de conducteurs, de cotisants... Et vous pensez que je suis des vôtres ? Si vous saviez... Abrutis, minus, petits que vous êtes ! "<o:p></o:p>

    Ils continuent de me joindre à leurs conversations d'acheteurs de saucisses-patates-congelées. Et moi je leurs réponds sourire au lèvres, crocs rentrés. Mais acérés. Et je me retiens de les montrer, aimable, impassible. En sortant du magasin, je leur fais un signe amical, leur souhaite une bonne journée.<o:p></o:p>

    Avec soulagement je respire l'air du dehors en me répétant inlassablement, comme un défoulement mental :<o:p></o:p>

    - " Bande d'abrutis, petits minus, pauvre humanité déchue..."<o:p></o:p>

    506 - Le papy fumeur

    Un méchant homme hante mon jardin. L'air débonnaire, ventru, mal rasé, un petit vieux vient fumer quotidiennement sous ma fenêtre. Avec son petit chapeau, ses moustaches courtes et ses épais sourcils, tous les jours il vient cracher sa fumée chez moi en ricanant. Quel que soit le temps, qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il gèle, le papy fumeur est là, qui répand son venin volatile. <o:p></o:p>

    D'abord il rôde autour de la propriété comme si de rien n'était, puis après quelques minutes de ce manège habituel il pénètre tout naturellement par le jardin et vient directement jusqu'à ma fenêtre. Là, il commence par scruter l'intérieur de la maison de son petit oeil pervers, puis satisfait de voir que je suis là, il entreprend de se rouler sa cigarette en prenant bien soin de ne rien me laisser perdre du spectacle. C'est à ce moment-là qu'il arbore son fameux petit sourire vicieux à travers les carreaux... Et c'est parti pour des heures. Oui, pendant des heures et des heures le papy fumeur grille cigarette sur cigarette, debout sous ma fenêtre sans jamais se départir de son petit sourire vicieux. Mais sa présence importune ne se limite pas à l'activité tabagique, non... Entre deux bouffées il tousse, crache, ricane, fait des ronds de fumée. Il s'amuse encore à salir mes volets en y écrasant ses mégots, dépose ses cendres sur le mastic des carreaux, fait des dessins avec... Bref, durant des heures et des heures, il fait un vrai numéro sous ma fenêtre !<o:p></o:p>

    Et moi, tétanisé par le regard narquois de cet invétéré fumeur qui m'épie et que la mauvaise saison ne rebute pas, bien au chaud chez moi je le regarde faire, à la fois fasciné et horrifié. Je passe mes journées à observer cet intrus s'adonnant au tabagisme actif qui m'observe à son tour, tout à son activité malsaine. Enfin le soir vers dix-huit heures il part. J'attends qu'il disparaisse complètement de chez moi. Alors c'est chaque fois le même rite : pestant contre l'infernal petit vieux je sors ramasser avec des gants ses mégots répugnants, dégoûté par les bouts de cigarettes à moitié couverts de crachats. Et je nettoie l'emplacement que le lendemain il viendra salir de la même façon, à la même heure.<o:p></o:p>

    J'ignore qui est cet inquiétant papy fumeur et ne cherche plus à savoir qui il est ni d'où il vient. Sa présence me suffit. Et l'idée de l'interroger m'est passée, tant je crains que vexé par mes questions il ne disparaisse de ma vie. En effet, je me suis assez vite rendu compte qu'il meublait mes journées en y apportant un délicieux frisson ainsi que de vertigineuses interrogations. Je crois que sans ce mystérieux visiteur je m'ennuierais ferme dans ma maison. Chaque jour j'attends sa venue, terrorisé et intrigué, impatient et inquiet.<o:p></o:p>

    En fait il occupe avec fruit mon existence. C'est pourquoi chaque soir, même si je maugrée, je nettoie de bonne grâce les saletés déposées sous ma fenêtre par l'infatigable fumeur. Jamais je n'ai pu me résoudre à clore l'entrée de mon jardin par laquelle passe le papy fumeur depuis maintenant vingt-cinq ans.<o:p></o:p>

    507 - Avarice extrême

    Âgé de quatre-vingts ans, j'ai passé une existence calculée à la bouchée près. J'ai pu conserver une bonne santé naturelle dans un corps toujours maigre avec plein de choses sensées dans la tête. Je possède un coffre bien rempli mais surtout pas de femme : ça coûte. Vivre d'air pur et d'eau claire, ça ne mange pas de pain, aussi ai-je vécu intensément avec deux fois rien. Jusqu'à satiété j'ai respiré l'air, bu l'eau qui ne me coûtaient que la peine d'ouvrir la bouche. Au-delà de ce qui est humainement possible j'ai repoussé les limites de l'économie. Une vie entière à tout compter. Homme sage, avisé, à l'abri du besoin, je suis fier de mon destin. Jamais je n'ai abusé de chandelle, ni de gras, ni de rien qui soit inutile. La joie de l'économie me fait tenir en vie depuis quatre-vingts ans.<o:p></o:p>

    J'ai passé tous les hivers de ma vie sans chauffage, je n'en suis pas mort ! Même si le bois est gratuit, ça n'est pas une raison pour le gaspiller. De fait j'ai amassé un trésor de fagots presque jamais utilisés. J'ai mangé de la soupe froide tant que j'ai pu, ma foi je ne m'en porte pas plus mal... J'ai toujours refusé de payer ce que je pouvais obtenir par mes propres moyens, et j'ai bien fait ! Avec un peu de patience, d'esprit judicieux et de courage je peux toujours manger sans rien débourser... Des pommes tombées au bord des fossés ? Voilà du bon cidre pour toute l'année ! A condition bien sûr de le boire à petites gorgées... Des pissenlits sur le chemin ? A moi la bonne salade ! Et le boulanger, vous croyez que je vais l'engraisser ? Ca fait bien longtemps que j'ai oublié le goût du pain frais... Je n'ai qu'à passer dans les fermes la nuit pour récupérer les quignons jetés aux chiens et aux canards. C'est-y pas honteux de donner du pain aux animaux ? Même vieux, du pain c'est du pain. Personne ne me convaincra du contraire. <o:p></o:p>

    Vous pensez peut-être que je ne suis pas un homme propre ? Pas besoin d'acheter du savon quand on a de la cendre qui fait aussi bien l'affaire ! L'eau froide de la rivière et la cendre de ma cheminée ne me coûtant rien, je me lave autant que je veux. Il n'y a aucune raison pour que je me prive de ce plaisir gratuit. Je suis riche de pain dur, riche d'eau claire, riche de pommes, riche de pissenlits, riche de cendres, pourquoi dépenserai-je des sous à acheter du pain dur, de l'eau, des pommes, des pissenlits et de la cendre alors que je les ai naturellement sous la main ? Toutes ces bêtises, ce ne sont que des prétextes pour faire dépenser les honnêtes gens !<o:p></o:p>

    J'ai eu des amours dans ma vie. Vivant sans femme, j'ai pu reporter mon affection sur mes animaux. Quand on aime les animaux, vous croyez peut-être que ça les rend moins tendres, moins bons ? C'est du pareil au même ! Le goût ne change pas, alors pourquoi me serai-je privé de les manger ? J'ai aimé comme un homme impartial mes poules, mes coqs et mes dindes : je les ai nourris au grain près. Chacun a eu sa part, ni trop, ni pas assez. Devant Dieu je le jure. Sévère mais juste.<o:p></o:p>

    Les femmes je les ai aimées aussi, mais avec prudence. C'est qu'elles m'ont toujours inspiré un effroi viscéral. Les approcher, c'est déjà mettre la main à la poche. Une fois qu'un propriétaire de biens pose le doigt sur une femme, moi je dis que c'est l'engrenage. Tous ceux qui se sont mariés autour de moi, à la fin de leur vie je me rends compte qu'ils ont dilapidé une fortune à élever une famille ! J'ai mal pour eux. Aussi me suis-je toujours méfié de ces dépensières. Toute ma vie je les ai fuies, me contentant de les regarder de loin, une main sur la bourse, l'autre sur le coeur car je suis un homme sensible... Ce qui me console, c'est que quand je fais mes comptes, je me dis que finalement j'ai bien fait de rester seul toute ma vie.<o:p></o:p>

    Je n'ai pas encore fini ma vie, je tiens bien debout sur mes deux pieds ! Je compte bien économiser pendant encore vingt ans. Il n'y a pas plus résistant que moi.

    Ma devise : la dépense, ça use. L'économie, ça conserve !
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    508 - Une belle cause

    Je traverse les profondeurs du cosmos, sonde l'immensité des âmes, voyage dans l'infini des rêves pour souffler sur l'aile de l'insecte, déranger la poussière ou m'asseoir à côté de l'affamé.<o:p></o:p>

    Je suis le compagnon des pauvres, l'ami des princes, le fils de la fortune et le frère de la misère. Je suis couvert d'or et vêtu de haillons, je mange des lauriers et crache du vin. La mort est à ma droite, l'enfer est à ma gauche. Devant moi, la Lumière. Derrière, mon ombre. Je ne porte aucun masque car j'ai mille visages. Sur mes épaules, un fardeau qu'allègent deux ailes.<o:p></o:p>

    Je marche pieds nus, mais ma route est dorée. Je dors à la belle étoile, mon lit a la légèreté, la douceur du vent. Je chante dans les cimetières : les marbres sous mon frisson deviennent chauds comme la braise. L'Amour m'appelle souvent, je le piétine en quelques mots. Je suis là où on ne m'attend pas.<o:p></o:p>

    Les sots essaient de me mettre en lignes, de me boire dans toutes les coupes, de m'apercevoir dans les nuages, au clair de Lune ou dans les chemins creux. Mais je suis insaisissable, je me cache sous les chapeaux et dans les gouttières, sous les jupons et dans les petits souliers. Je fuis les statues et la pompe. Loin des regards, j'apparais comme un chat. Je suis silhouette sur les toits, cri dans la nuit et songe diurne. Mon pas résonne comme le sabot d'un âne, cependant il est tout de velours. Je ne suis pas celui que vous croyez. Je vous crache au visage et vous chante mes malheurs, je baise votre front et vous berce au son de ma lyre.<o:p></o:p>

    Je tombe du ciel par hasard, vous m'appelez la pluie, la graine au vent ou le givre, et moi je vous dis que je suis la Poésie.<o:p></o:p>

    509 - Vignale me pose vingt questions

    Le célèbre et contesté VIGNALE m'a posé vingt (19 en fait, du fait d'une erreur...) questions exquises à travers une de ses fameuses e-terviews dont il a le secret.<o:p></o:p>

    1. Bonjour RAPHAEL ZACHARIE DE IZARRA, je suis ravi de vous accueillir en carré VIP sur Le Mague. Ayez l’obligeance de vous présenter à nos lecteurs (pour les malheureux qui n’ont pas le bonheur de vous connaître). Habitez -vous toujours dans cette jolie province du Mans ?


    Bonjour Maître. Effectivement, j’habite toujours dans cette verte région où poussent pommes à cidre et mauvaises herbes. Il y a bientôt trois ans, Le Mans fut passablement honoré de me compter parmi ses nouveaux habitants. Précisons qu’en esthète digne de ce nom je loge dans les hauteurs aristocratiques de la cité (la partie vieille de la ville : le "Vieux-Mans"), à l’ombre des tours gallo-romaines qui donnent aux remparts leur aspect... gallo-romain justement. La vitrine ne manque pas de prestige, ma foi !
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    Je dirais que le Vieux-Mans, pompeusement renommé "Cité Plantagenêt", est l’équivalent provincial des Champs-Elysées pour Paris.
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    Disons que j’habite les Champs-Elysées, ce sera plus simple.
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    2. Vous avez du style, vous aimez la langue comme personne et elle vous le rend bien, comment êtes-vous entré en littérature vous qui êtes désormais La Littérature ?
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    J’ai de de la plume, c’est peu dire. Cependant, qui vous dit que j’aime la  langue ? Je la respecte avant tout, la sers du mieux que je peux. Je la crains et la courtise, la toise et l’encense. Avec froideur, hauteur, dédain. Parfois je me montre d’une mesquinerie inouïe envers cette très exigeante, très autoritaire et très belle maîtresse. C’est ma manière à moi de l’aimer. Je suis surtout à ses ordres : elle devant, moi derrière. Je suis entré en littérature par la porte étroite. Je ne connais qu’une vérité en littérature : le travail.<o:p></o:p>


    Je ne tolère que l’excellence chez moi, aussi suis-je tout naturellement devenu LA LITTERATURE. Il n’y a là aucun mystère. Ajoutons pour être honnête que mon âme est de fort belle qualité : mes rêves ont de l’éclat, mes aspirations de la noblesse, mes amours sont vertueuses. Bien évidemment le travail ne saurait suffire dans cette affaire, il faut d’abord partir d’une base solide. Le sous-entendu va de soi.
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    3. On peut lire plus de cinq cents de vos textes (courts) sur Internet. Vous êtes très prolifique, doué et travailleur, d’où vous vient cette frénésie littéraire ?
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    Le besoin d’être admiré, reconnu, apprécié des beaux esprits, le besoin de briller en mondaine société comme en plus crapuleuse compagnie. J’aime les personnages. Des plus insipides aux plus éclatants. Je suis un humaniste accompli : selon moi les six milliards de personnes que compte notre Terre sont chacune un roman passionnant. Je suis d’autant plus prolifique, doué et travailleur que la littérature, quand on y réfléchit, c’est bien peu de chose. Mes textes, ça n’est que de la littérature. Autant dire, rien ou presque. Du vent (je vais revenir plus loin sur cette notion de vent, ambiguë). De la pure vanité. La vie est ailleurs en vérité. Toutefois, plus rarement la Littérature a une fonction salvatrice pour le lecteur. Les lettres peuvent faire office de béquille morale et sociale pour certains. Combien de sots ont été sauvés par la Littérature ? Aux indigents du coeur et de l’âme je professe l’ivresse littéraire. Je souhaite faire partie en tout cas des très rares auteurs qui ne sont pas vains. Si ma Littérature c’est du vent comme l’est en général toute littérature, j’espère au moins que le souffle ne contient pas que du vide, qu’il est d’essence plus divine que météorologique.
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    4. Vous le savez je considère que vous êtes un des internautes les plus doués de sa génération, comment expliquez-vous que Gallimard, Grasset et les autres ne se battent pas plus pour vous avoir dans leurs petits papiers ?<o:p></o:p>


    J’ai ma fierté d’auteur moi aussi. Au nom de quel petit dieu de l’édition devrais-je sacrifier mon amour-propre ? Pourquoi devrais-je me sentir obligé de m’abaisser devant des statues de plomb ? Mon talent d’auteur ne m’engage nullement à faire le singe savant devant les rois du cirque. Certains le font, ça les regarde. Le statut d’auteur ne permet pas toutes les licences, à mon sens. J’estime que ce sont les éditeurs qui devraient venir à moi, et non l’inverse.
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    Mon rôle est d’écrire, pas de courir après les éditeurs. Chacun son métier. Si les grands éditeurs parisiens ne me connaissent pas encore, cela prouve qu’ils sont de mauvais éditeurs. Leur travail devrait consister à aller dénicher l’oiseau rare là où il vit, et non à attendre que celui-ci vienne à eux à tire d’ailes. Je le répète, chacun son métier et j’ai mon amour-propre.
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    5. On pourrait vous croire anachronique mais ce serait une grave erreur, en fait vous parlez avec un style élégant et un peu suranné de la vie moderne et de ses drames. A ce propos j’ai lu un très beau texte "écologique" signé de votre (belle) plume...
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    L’anachronisme n’a rien de honteux. Détrompez-vous, je suis vraiment anachronique. C’est voulu. Je suis sensible à l’élégance, à la classe, à la courtoisie, aux nobles élans et aux petits vices mesquins. J’affectionne les atmosphères mélancoliques, désuètes, délicates et tristes. Vous auriez dû citer le titre de ce texte "écologique" que vous évoquez car je ne vois pas de quoi vous voulez parler... Il y a 508 textes actuellement sur mon site. Dés lors, la précision s’impose.
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    6. Vous avez un côté un peu dandy et on aimerait en savoir plus sur votre mode de vie... comment se passe une journée ordinaire de RAPHAEL ZACHARIE DE  IZARRA ?
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    Je suis un authentique dandy. Modestement, je me lève aux aurores. Je porte canne, lorgnon, gants blancs et chapeau. Du moins en esprit, théoriquement. Un vrai dandy n’a pas besoin d’artifices pour s’affirmer comme tel, n’est-ce  pas ? Aussi arboré-je avec morbidesse et hauteur quelque vague manteau rapiécé en guise de canne, lorgnon, gants blancs et chapeau. La qualité du tissu ayant finalement une moindre importance, le port seul compte. Il doit être dédaigneux, distingué et détaché à la fois. Une moue inébranlable signe définitivement ma hauteur. La moue aristocratique me sied à merveille.
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    7. Je crois savoir que vous avez quelque animosité envers ce cher Juan Asensio animateur du célèbre Blog du Stalker. Quel différend vous oppose à cet écrivain bien connu de la toile ?<o:p></o:p>


    Asensio est un bel esprit. Il est brillant, pénétrant, vif. Sa plume est dense, sérieuse, riche de citations, mais parfaitement dénuée de vie. C’est un universitaire érudit, un compilateur de savoir oiseux. Autant dire qu’il est atteint d’une maladie qui s’aggrave avec le temps. Asensio est utile aux purs intellectuels, il donne à leurs neurones en mal d’agitation stérile les contacts nécessaires à leur bien-être primaire. Asensio est un talentueux déclencheur de synapses. Avec lui les neurones doctement ébranlés sont voués au seul plaisir - mais quel plaisir ! - d’être mis en contact les uns avec les autres.
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    8. Si vous aviez un empire qu’en feriez-vous ?
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    Écoutez, je ne vais pas faire de littérature. Si j’avais un empire, j’en ferais un royaume. Mieux encore : une république. Les lettres y brilleraient d’un éclat... assez moyen. En effet, je mets en avant l’Homme. Je crois en la beauté (terme général désignant Vérité, Beauté avec un B majuscule, Bien, Progrès de l’Esprit, etc.). Et plus je crois en la beauté, moins je crois au mal.
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    9. Vous trouvez que le roman est un genre mineur, n’aurons-nous vraiment jamais le plaisir de vous lire sous cette forme-là ?<o:p></o:p>


    Je n’ai ni le souffle nécessaire ni l’esprit assez corrompu par les moeurs littéraires contemporaines pour écrire un roman. Jamais je n’accepterai d’être associé à la racaille de la plume qui amoncelle pavé sur pavé dans les librairies. L’inflation "littéraire" ôte nécessairement son prix au roman. Plus les illustres Tartempion écrivent, moins la Littérature est tirée vers le haut. Les éditeurs ont de plus en plus tendance à ratisser large. Nous vivons dans une société décomplexée où bien des trivialités sont devenues possibles. Ainsi n’importe quel faiseur de mots peut se targuer d’écrire du roman au kilomètre. Savez-vous qu’en France un livre paraît tous les quarts d’heure en moyenne, et ce tout au long de l’année ?
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    De rares poissons d’envergure surnagent héroïquement dans cette mer pleine de crevettes, poisseuse à souhait. Je n’écrirai pas de ces romans jetables qui polluent notre culture plébéienne. Je n’écrirai pas de roman, ou alors ce sera une oeuvre immortelle. L’infini ou rien du tout. Si je parle en belles lettres, c’est pour que le Ciel entende ma voix. Mais si je n’ai rien à dire aux anges, je la ferme définitivement jusqu’à la tombe. Ce que devraient faire la plupart des "romanciers" d’aujourd’hui.
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    10. Quels sont les auteurs contemporains qui ont vos faveurs littéraires ? Houellebecq vous touche t-il davantage qu’un Beigbeder, un Zeller ou un Moix ou bien vous ne lisez que les morts ?
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    Je suis fièrement inculte. Vierge de bien des influences mais non point sans avis. Je connais les titres et les têtes des écrivains actuels, mais guère plus. Rares sont ceux qui ont su me plaire avec leurs mots. Je possède une intuition étrange : je sais reconnaître un auteur de valeur sans ouvrir un seul de ses livres, juste en lisant sur ses traits. Car la Littérature transparaît sans fard sur la face des auteurs dignes de ce nom. Sur leur front, moi je la vois dans sa vérité. La Littérature ne m’échappe pas.
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    J’ai l’oeil pour ces choses. Et lorsque je vérifie les écrits de l’auteur ainsi sondé, je constate que je ne me trompe jamais. Celui qui parle en auteur mais qui n’a pas l’éclat de la Littérature entre les deux yeux, je le sais avant même de lire sa première page.
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    J’estime sans l’avoir lu que Houellebecq, s’il possède effectivement quelque plume (pour avoir survolé de très loin une ou deux de ses pages, je n’ignore pas de quoi je parle) manque singulièrement de hauteur ne serait-ce que parce qu’il a commis l’impudeur de montrer sa face aux caméras de télévision. Trivialité impardonnable pour un auteur digne de ce nom.
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    J’ai lu il y a quinze ans "Noces Barbares" de Quéffelec, et en ai gardé une saveur livresque délectable. J’éprouve une réelle estime pour cet authentique écrivain (comme l’est Gonzagues Saint-Brice) qui sait raconter les vies, les personnages. En outre il passe bien à la télévision, je lui pardonne donc.
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    Beigbeder que je n’ai jamais lu a des allures de dandy raté. Il s’est trop fourvoyé avec la jet-set pour être crédible aujourd’hui. Beigbeder, tout comme PPDA et les autres têtes "mercantilisées" par la boîte à abrutir, ne m’inspire aucunement le désir de lire ses productions. Certaines vulgarités heurtent définitivement ma sensibilité.
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    Je ne connais ni Zeller ni Moix.
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    A présent vous voulez en savoir plus sur mes goûts en littérature   classique ? Ca tombe bien, ils sont tous morts, car effectivement j’ai une préférence pour ceux qui ont l’extrême pudeur de ne pas se dénuder devant les caméras. Pour inculte que je suis, également en ce qui concerne les classiques, je vais tout de même vous dire ce qui m’agrée et ce qui me désenchante. Mon avis sera assez limité, puisque mes lectures en ce domaine sont également limitées.
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    Le "Bateau ivre" de Rimbaud m’ennuie profondément. Homère également m’ennuie profondément avec son interminable et soporifique Odyssée... Lamartine, Musset, Vigny, et Nerval parfois, savent toucher mon coeur esthète, comme c’est d’ailleurs le cas pour la plupart de mes contemporains. Rien d’exceptionnel en cela. En tant qu’êtres humains ou simples lecteurs, nous sommes tous sensibles, sans exception. Là encore, rien d’extraordinaire dans le fait d’être touché par quelque auteur de choix. C’est bien pour cette raison que les grands auteurs sont de grands auteurs.
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    Hugo est à mes yeux un véritable génie qui domine toute la littérature française. Par sa simplicité, sa capacité à atteindre l’universel, il s’impose à moi (et à bien d’autres) comme un modèle. Proust sait m’ennuyer avec fruit. Et c’est un véritable plaisir que de rechercher ce délicieux ennui et de perdre mon temps en si bonne compagnie. Daudet père m’est particulièrement agréable, léger, poétique : il n’est pas prétentieux, comme peut l’être par exemple Sartre. Kafka est divinement fou et sa folie trouve en moi un certain écho. Maupassant est mon péché mignon : je le dévore comme un fruit suave absolument pas défendu. Balzac me pèse beaucoup : c’est un plat de résistance bien gras, bien trop consistant pour mon estomac délicat. Une sorte de boulet à traîner dans mon esprit.
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    Flaubert écrit très bien, il est parfait dans le mode "gueuloir". Baudelaire est diablement talentueux. Enfin un bon poète. Céline m’est parfaitement indigeste, non seulement dans le fond mais surtout dans la forme. Cette écriture haletante, hachée, m’est absolument insupportable. C’est du hachis Parmentier pour moi, un compost de mots et de ponctuations, de la véritable bouillie littéraire. Shakespeare est le roi dans son domaine, épique et pittoresque : c’est le prince du théâtre. Molière m’amuse, mais je n’en fais pas un César pour autant. Camus est anecdotique : un fétu de paille, presque une fumée dans la tempête de la littérature. J’ai dû en oublier quelques-uns.
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    Tous ces avis ne sont bien entendu que des avis personnels.
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    12. On sent un poète plein de verve dans vos syntagmes en vous cher Raphaël Zacharie de Izarra. Pourtant la Poésie, de nos jours, est ringardisée ou démodée.. quel est votre programme pour lui rendre enfin la place qu’elle mérite ?<o:p></o:p>


    Mon programme pour redonner à la poésie son éclat perdu est simple : une refonte des sensibilités par l’abandon brutal et définitif des niaiseries hollywoodiennes et de tous leurs produits dérivés. L’industrie cinématographique commerciale a occasionné des ravages sur l’inconscient collectif du monde entier (surtout depuis les trente dernières années).
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    Vulgarités, violences, pornographies sont devenues la norme. La Poésie ainsi écrasée par le rouleau compresseur américain est devenue plate comme une galette : les références poétiques chez le "consommateur filmique" moyen se rapportent à E.T., l’extraterrestre de Spielberg. Vertigineuse hérésie ! C’est ce que j’appelle la décadence culturelle. Il n’y a pas de mystère : il faut revenir aux classiques, réadapter les sensibilités émoussées par le vacarme hollywoodien aux délicatesses des siècles désuets. Je conseille en outre à tous les lecteurs de bonne volonté et de bonne foi de se convertir à la poésie izarrienne.
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    13. Vous êtes un des derniers polémistes, pamphlétaire, homme partisan, est-ce que cette liberté vous coûte cher dans cette société si procédurière et cul serrée ?
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    Étrangement j’ai toujours été épargné par les crachats guindés des "pontifiats" malmenés et par les vociférations de la gueusaille raillée. Il faut dire que mes contemporains ayant la plupart du temps accédé depuis leur plus jeune âge à l’état "vedelique" (souvenez-vous : "les français sont des veaux", clamait sans crainte de Gaulle), je peux exercer à leur encontre sans retenue ni contrainte mes foudres, à l’imparfait du subjonctif si possible.
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    14. Une chose est étrange dans votre parcours somme toute assez "classique" (sans que l’acception soit ici péjorative). Comment se fait-il que vous l’admirateur des siècles passés soyez un si parfait internaute à la pointe de la souris ? N’avez-vous jamais boycotté comme beaucoup de garçons de lettres cette nouvelle technologie qui éloigne de la plume et de l’encre...
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    Je continue de signer mes lettres d’amour (postales) et mes lettres d’injures à l’administration à l’authentique plume d’oie (le volatile est élevé chez mes parents) et à l’encre de Chine.
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    Mais dans le fond, plume d’oie ou clavier informatique, l’instrument d’écriture n’est jamais que la prothèse plus ou moins affinée de la main, laquelle traduit les mouvements du coeur et de la pensée. Encre de Chine ou octet, l’écriture est le prolongement visible de l’esprit. Quel que soit le support, le message seul importe. L’essentiel, n’est ce pas le mot ? Le parchemin n’étant que le flacon, qu’importe son aspect ! Et puis la machine à écrire n’était-elle pas à sa naissance considérée par les "puristes à la plume d’oie" comme un tas de ferraille sans âme ? La nouveauté effraie chaque époque. Aujourd’hui la machine à écrire fait figure de chaude plume comparée au froid traitement de texte informatique. La machine à écrire qui au début avait des allures de mécanique barbare auprès des écrivains "à la main" a pourtant gagné ses lettres de noblesse à l’ère de la haute technologie. Gageons que l’instrument informatique entrera à son tour dans la légende.
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    Cela dit, je comprends que l’on puisse préférer la plume d’oie, c’est profondément humain. Cependant le fait d’écrire au clavier informatique ne m’interdit nullement quand cela me chante d’aller écrire à la plume à la lueur de la chandelle... Il est quand même plus noble d’écrire à la plume, je ne le nie pas un instant. L’oeuvre littéraire dans son jet originel peut parfaitement être écrite à la plume. L’inspiration peut ainsi apparaître sous le "règne de la plume", dans les règles les plus pures de l’art.
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    L’oeuvre une fois enfantée avec les cérémonies classiques qui lui siéent, rien n’empêche ensuite de la recopier sur un ordinateur.
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    15. Vous êtes un érudit mangeur de livres et dévoreur de curiosité et pourtant vous citez peu ou alors seulement vous-même, c’est assez peu courant comme attitude dites-moi...

    Détrompez-vous, je suis parfaitement inculte comme je vous l’ai déjà dit. Vous êtes victime d’une illusion, comme quoi même les plus beaux esprits peuvent se faire piéger par les plus grossières apparences...
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    Qui mieux que moi peut savoir que je suis un excellent auteur inculte ? Ma plume a ceci de particulier, qu’elle fait facilement croire que j’ai plein de connaissances livresques. Or je suis vide de ce côté-là. A quelques rares et lointaines exceptions près, je ne lis aucun livre digne de ce nom (je parle de littérature classique), je survole, picore, m’ennuie, saute cent pages avant de m’envoler bien vite vers mes sommets pleins de légèreté, trop las de lire les livres des autres, aussi académiques soient-il. Autrement dit, j’abandonne assez vite mes lectures afin d’écrire à mon tour.
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    Je suis une plume dans l’âme, aussi le moindre souffle me fait-il prendre de la hauteur. Lire me pèse. Écrire m’allège.
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    16. Il est plus agréable de dilapider son talent que de ne pas en avoir, c’est certain mais d’aucuns diront que vous n’êtes pas modeste. Que répondez-vous à cela ?
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    "Je ne suis pas modeste car je n’ai pas les moyens de l’être". C’est ce que je dis dans un de mes textes où je fais mon propre éloge. Pourquoi devrais-je me faire passer pour le modeste que je ne suis pas, alors que je suis né fier et hautain ? La suffisance est une grande qualité. C’est elle qui fait les seigneurs.
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    17. Quelle la pire des rumeurs qui circule sur vous ?
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    J’avoue supporter de moins en moins les railleries stériles émanant d’esprits ineptes et être de plus en plus sensible aux flatteries (que nul n’hésite à en faire grand usage car je ne suis pas humble dans ce genre d’affaire). Les flatteries, lorsqu’elles sont justifiées par une réelle admiration sont toujours les bienvenues. Les critiques sont reçues avec la même attention car elles me servent à améliorer mon écriture. Je les accepte et les écoute avec fruit et humilité lorsqu’elles proviennent de fins lettrés. J’insiste et le répète : uniquement lorsqu’elles émanent d’érudits avisés, d’esthètes avertis, de beaux esprits et non d’ignares, d’illettrés, du vulgaire. A la plèbe sottement railleuse que je viens de citer, je réserve une fausse rumeur destinée à lui faire honte.
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    La pire rumeur : je plagie. C’est donc moi-même qui répands cette rumeur afin de piéger mes nombreux détracteurs. Je les pousse à m’injurier, si possible publiquement, puis je leur fais éclater la vérité à la face. Ceux qui n’apprécient pas mes écrits (et c’est leur droit), je leur fais croire (et c’est également mon droit) qu’en raillant de la sorte ma plume ils raillent en fait les meilleurs auteurs classiques du panthéon littéraire (que je prétends avoir recopié purement et simplement en changeant simplement les noms propres).
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    J’attends alors qu’ils se mettent à encenser les prétendus écrits classiques que je dis avoir pillé mot pour mot et qu’ils traînaient dans la boue un instant plus tôt, et s’ils persistent malgré cela à railler mes prétendus plagiats, affirmant par exemple que je plagie mal, alors la rumeur agit. Je suis pris dans ma propre toile, piégé par mon orgueil. Heureusement ça ne dure pas longtemps : il faut bien se rendre à l’évidence, nulle part on ne trouve d’équivalent à ma plume.
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    18. Sur votre tombe, si par malheur vous nous quittiez un jour, que verrait-on à la pointe de l’épée ?
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    En cette terre repose celui par qui les muses s’exprimèrent de la plus belle des façons. Il fut leur porte-parole, le confident des anges, l’ami des astres. Il rêvait de chevauchées célestes, d’essor cosmique, poursuivant sans cesse les étoiles, épris des hauteurs incorrompues.
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    Et d’amour pur.
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    Il aimait la compagnie des femmes, chantant les vierges beautés, fut aimé de ses pires ennemies les laides, les acariâtres et les déflorées qu’il raillait sans remords.

    Il fut proche de Vertu, fuyant vice, gueusaille, mollesse.
    <o:p></o:p>


    Il éprouva des passions charnelles pour des bonnes soeurs, des naïves fortunées, des servantes de sa maison qui lui en furent toutes reconnaissantes.

    Il n’aimait pas les enfants, ni les chiens, ni les engrossées. Narcisse fut son frère d’arme. Harpagon son conseiller financier. La Camarde sa hantise pour laquelle il succomba finalement, cédant vers la fin de sa vie à ses avances, toujours en quête d’aventures inédites...
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    19. Quel est le bon mot que vous avez enfanté de votre plume dont vous tirez la plus grande satisfaction ?
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    Impossible de vous dire. Il y en a au moins cent et je ne les ai pas en tête. Tenez, prenez celle de la question 16 : "Je ne suis pas modeste car je n’ai pas les moyens de l’être". Celle-là je l’ai bien en tête et les 99 autres y sont incluses.

    20. Par quoi voulez-vous terminer cette interview cher RAPHAEL ZACHARIE DE IZARRA ?
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    J’ai été ravi de répondre à vos questions. Je les ai trouvées intelligentes, drôles, spirituelles. Mais c’est l’heure de me concerter avec ma muse. Terminons sur ces mots pleins de promesses, voulez-vous ?<o:p></o:p>

    510 - Des pensées secrètes

    Marquis,

    Hier dans le parc j'étais presque au paradis. Vous étiez là, beau, hautain, maniéré, couillu comme un cerf, cynique et tendre. Et moi, Demoiselle évanescente tout en dentelles et cheveux noués, folle et guindée, grave et frivole, ivre et digne, en secret je brûlais pour vous. Et je baisais le Ciel, baisais vos pieds, baisais votre perruque en fermant les yeux... Vous n'y voyiez que du feu, sot que vous étiez ! Et toutes ces femmes autour de vous qui caquetaient en robes de soie et décolletés ! Diable ! J'enrageais ! Ha ! Beau Marquis, comme j'aurais voulu être seule en votre compagnie dans le parc, élue entre toutes les peaux laiteuses...
    <o:p></o:p>

    Je rêvais de vos mains de pianiste sur mes vallons menus, de vos doigts bagués d'or fin sur mes bijoux frêles... Je rêvais de votre manche énorme secouant mondainement mes entrailles en émoi. Grossement couillu Marquis, vous me mettiez en pâmoison. Ha ! Quand verrai-je vos belles burettes rendre à mes profondeurs nobles les honneurs qu'elles méritent ? Je vous aime Marquis, vous aime, vous aime... D'un amour de Demoiselle, d'un amour de vierge parée de rubans de Chine, d'un amour de petite Marquise enfin.<o:p></o:p>

    Je vous revois près des glycines, dans la roseraie, regardant avec mélancolie les cygnes du parc glisser sur l'onde... Las ! Votre cour de femelles empressées m'était odieuse dans ce décor idéal ! J'étais la plus belle, la plus jeune, la plus précieuse, affectée à l'extrême jusque dans ma façon de porter l'ombrelle du bout des doigts, et vous Marquis vous ne sembliez avoir d'yeux que pour ces épaisses engrossées qui avaient de la chair à offrir mais point de finesse ! M'avez-vous vue Marquis ? Ma gorge est pareille à celle de la statue de la fontaine du parc. Ma cuisse a tout de la cuisse de biche. Voyez mon séant doux, joli, cher Marquis, voyez mon séant : il n'a pas d'égal chez vos oies grasses.<o:p></o:p>

    Marquis, dimanche prochain je vous reverrai au parc. Vous n'ignorez plus ma flamme, aussi promettez-moi de ne me plus faire injure. Vous chasserez du parc ces châtelaines empâtées. Quelle Demoiselle souffrirait une telle concurrence ? Je suis jeune, svelte, pleine d'esprit, c'est pourquoi à l'ombre des glycines, profitant des parfums subtils de la roseraie, jusqu'à ce que le cygne chante vous me remplirez et le con et le cul de tout le contenu de vos bonnes grosses couilles de cerf en rut.<o:p></o:p>

    511 - Merci Nestor !

    Nestor,

    T'es pas très beau, pas très brillant, pas très courageux, mais qu’est-ce que tu es fort pour la gnôle ! Un vrai héros de la bouteille. T'es toujours fauché mais jamais à cour d'idées noires. Pour mon anniversaire tu m'as offert deux ou trois baignes, merci de ne jamais m'oublier en toutes circonstances, Nestor. Sais-tu qui c'est qui t'aime ? Les mouches qui te tournent autour, et pis les rats que dans ta fainéante bonté tu engraisses.
    <o:p></o:p>

    Merci Nestor, t'es un gars bien. <o:p></o:p>

    Heureusement que je suis là pour te tenir bien gras et payer ta gnôle, sinon comment tu ferais pour faire ta sieste toutes tes journées à rien faire à part cogner ton monde ? Pour être un foutu salaud, crois-moi t'en es un. Moi ta femme, moi ta bonne à tout faire, moi ton sac à coups, des bleus j'en ai reçu en cadeaux d'anniversaires, et pas que pour mes anniversaires d'ailleurs. Pis pas des petits bleus hein ! Non, des sacrés gros gnons putôt. Pour ça t'as été assez généreux avec moi Nestor, je peux pas dire le contraire.<o:p></o:p>

    Merci Nestor, avec toi c'est tous les jours fête.<o:p></o:p>

    Tu as des capacités, je te l'ai toujours dit. Quand tu veux, tu peux. Plus volontaire que toi, je connais pas. Quand tu cognes, tu cognes ! Pis quand tu bois, tu fais pas l'économe Nestor... Et sans manière encore : au goulot comme un vrai coullu que t'es. Pis quand l'une est finie, hop ! Y'a l'autre qu'est sirotée aussi sec ! Tu y vas jusqu'à ce qu'il y en ait plus. Après tu re-cognes. Tu re-cognes parce qu'il y en a plus ou parce que t'as assez bu pour commencer à faire le malin, ça j'ai jamais su exactement, mais enfin c'est un détail.<o:p></o:p>

    Merci Nestor, t'es pas une mauviette.<o:p></o:p>

    T'as toujours aimé tes clebs. C'est un amour mordant que tes bêtes te rendent, tu sais. Tu les aimes avec le bâton tes chiens. T'as du coeur Nestor. Pis tu te fais des soucis diététiques pour eux, tu les as mis au régime-maison : eau salée et raclée tous les matins. C'est ton sport à toi, après la bibine de la nuit. La raclée aux chiens, ça te mets toujours de bonne humeur pour commencer ta journée. Pis pour te mettre en forme le soir, la raclée du matin aux chiens, c'est moi qui la prend. T'as le coeur pourri jusqu'à l'os c'est vrai, mais pour ce qui est de ton poing fais-moi confiance, il est encore solide. Ton tout petit braquemart d'ivrogne il est toujours mou comme une grosse chique avachie, mais qu’est-ce que tu cognes dur et longtemps ! C'est l'essentiel. T'es un homme, un vrai de vrai qui fait la loi et qui sait diriger son monde !<o:p></o:p>

    Merci Nestor, t'es un chef.<o:p></o:p>

    T'aimes les femmes, t'es plein de classe avec elles, t'es plein d'attentions, t'es plein de fleurs, enfin disons qu'il y a un ou deux pétales qui traînent dans ton bouquet d'épines, t'es même plein tout court Nestor. Tu sais leur dire les mots qu'il faut aux femmes : tu parles avec les mains. T'es distingué comme un verrat. Tu causes pas, tu y vas directement. Pis quand ça passe pas, tu cognes. C'est ta manière à toi d'exercer ta mâle séduction. Ton approche personnelle du beau sexe est quand même assez sophistiquée, y a pas à dire... T'es imaginatif Nestor. Tes couilles elles sont pleines de gnôle, mais tu sais rendre hommage aux demoiselles, à ta femme, à la serveuse du bistrot : t'es impuissant alors tu les cognes.

    Merci Nestor, t'es un homme.
    <o:p></o:p>

    512 - La conversion de la dévote

    Marie-Agnès était une caricature de vieille fille. La trentaine osseuse, l'oeil méchant, la voix sur-aiguë, dans son village elle voulait passer pour une sainte, une bonne, une pieuse femme. Ainsi elle montrait sa grandeur d'âme en rendant visite aux moribonds : avec zèle elle fermait leurs volets, leur clapet, puis leurs paupières. Accompagner les mourants la gonflait d'une importance locale. Mais surtout, s'imposer dans les derniers instants de ceux qui basculent vers la tombe lui procurait un sentiment de puissance inégalé. Elle aimait contredire tout le monde, médire sur tout, chasser joie, douceur, tendresse. Son plus grand vice de frustrée.

    Officiellement Marie-Agnès était une enfant de choeur, une femme économe, une onctueuse, sereine, admirable altruiste. En fait c'était une enragée au coeur plein de fiel, une âme tourmentée par les plaisirs de la chair, une solitaire obsédée par l'argent au point que l'avarice était son second vice.
    <o:p></o:p>

    A la nuit tombée elle rôdait parfois autour du café de l'église en quête de saillies immédiates et perverses avec quelque ivrogne titubant. Pire : elle faisait des avances à son curé âgé et bossu qui ne buvait jamais !<o:p></o:p>

    Le baron du village voisin entendit parler de cette célibataire hypocrite et méchante et en bon esthète qu'il était, il eut des vues sur cette exquise corrompue. Celle-ci devint son amante. Mais bientôt lassé par cette conquête au chant strident, le baron s'en débarrassa promptement. Cette dernière, plus acrimonieuse que jamais en conçu une inextinguible rancoeur envers son curé, allez savoir pourquoi ! Le dimanche suivant elle se mit en tête de sonner les cloches aux cotés du bedeau. En fait elle souhaitait corrompre l'innocent, mais ne parvint qu'à décrocher la cloche à force de rage.<o:p></o:p>

    L'airain, en ayant chu lui fêla le crâne.<o:p></o:p>

    Depuis Marie-Agnès est devenue sage, tendre, vertueuse, généreuse, et aime sincèrement son prochain, elle qui jadis derrière ses sourires fourbes était si féroce au grand jour, si odieuse dans l'ombre. La louve hier hurlant à la mort aujourd'hui bêle comme une agnelle.<o:p></o:p>

    On dit qu'elle est devenue folle.<o:p></o:p>

    513 - La poule et le coq

    Votre visage est une eau morte, une flaque trouble et morne qui reflète la vacuité de votre âme, la sottise de votre pensée, le vide de votre tête. Vous avez toutes les apparences de la stupide, commune, terne créature que chante avec éclat ma plume esthète.<o:p></o:p>

    Ma lyre est cruelle, faite-lui honneur : demeurez ce paysage plein de grisaille. Laissez-vous peindre, mes couleurs vous habilleront de ridicule. Ma gloire est dans votre misère, la vôtre est dans ce chant que je vous destine.<o:p></o:p>

    514 - Les couilles de l'abbé

    L'abbé Brisson avait des couilles bien singulières qui faisaient sa réputation à des kilomètres à la ronde autour de sa paroisse. Des couilles de singes, des couilles de chameau, des couilles se sodomite pensez-vous ? <o:p></o:p>

    Non, des couilles en or.<o:p></o:p>

    L'abbé louait ses couilles aux pécheresses, ce qui était plus rentable que de faire la quête le dimanche. A mesure que se vidaient les roupettes de l'homme pie, les caisses de la paroisse se remplissaient. <o:p></o:p>

    Bientôt le clocher il put refaire. Les cloches du village résonnèrent plus claires que jamais dans l'air du matin : <o:p></o:p>

    "L'abbé à des couilles, des couilles de singe, des couilles de chameau, des couilles de sodomite ? Non, des couilles en or !"<o:p></o:p>

    515 - La vieille chouette

    J'habite en face du cimetière avec vue sur tous mes anciens voisins et pis l'Eustache qu'avait fait les tranchées. On m'appelle "la vieille chouette" dans le village. On dirait que ça gêne certains que je soye toujours vaillante quand d'autres y sont à mordre la racine à six pieds en d'ssous terre... C'est pas à quatre-vingt-quatorze ans que je vais déménager de ma maison ! Si y en a que ça contrarie, on verra qui c'est qu'aura le dernier mot, vu que j'habite en face du cimetière pour ceux qu'auraient pas compris.<o:p></o:p>

    Depuis ma fenêtre j'ai assisté à toutes les entérailles ! Ca fait plus de cinquante ans que ça dure, pis je peux vous dire que c'est pas prêt de s'arrêter de sitôt. Pour ça, le temps m'a toujours donné raison. Des curés, j'en ai vu : des gros, des maigres, des riches, des miséreux, des cocus, des mollassons, des brillants, des pas jolis à voir... Y sont tous à sucer le pissenlit par la patte à l'heure qu'il est. C'est pas pour rien que j'habite en face du cimetière : je les ai tous enterrés.<o:p></o:p>

    Quand ça sera à mon tour d'aller sonner la cloche au Diable, y aura pas queue pour mon cortège. Qu'est-ce que vous voulez que ça me fasse ? C'est quand même pas les invités qui vont aller mourir à ma place, non ? Moi je dis que ce qui compte, c'est d'avoir toujours la tête haute, même quand on est allongé la tête en bas. J'ai ma fierté. Quand je passerai de l'autre côté, personne pourra dire que j'aurai manqué de hauteur avant de descendre dans le trou. Déjà rien que le corbillard, y'en aura pas vu que j'habite en face du cimetière. On m'enterrera à dos d'hommes. De ma fenêtre je domine les trépassés, alors vous pensez bien que de la hauteur, j'en ai jamais manqué. C'est pas pour flancher au dernier moment.

    Depuis mon nid de chouette j'en ai vu des choses. Et des pas toujours belles. Comme quand l'Albertine elle a fait main basse sur les fleurs de la tombe de l'Eugène un jour de nuit sans lune... Je l'ai bien vue moi ! Pis quand la grosse Gertrude elle a fait venir le bedeau pour le déniaiser derrière le caveau de famille, vous croyez que ça m'a échappé ? Vu que j'habite en face du cimetière, je fais que ça de regarder ce qui s'y passe, alors vous pensez comme je connais tous ses hôtes ! De drôles d'oiseaux ! Ha ! J'en aurais encore des choses à dire sur les événements du cimetière ! Je pourrais tenir un journal. D'ailleurs j'en tiens un. A ma mort, croyez-moi ça va faire du bruit dans le village. C'est pas pour rien qu'on m'appelle "la vieille chouette". On m'enterrera seule, je me fais pas d'idée là-dessus. C'est pas ça qui me fera flancher. Depuis ma fenêtre, personne pour me tenir la planche.
    <o:p></o:p>

    Raide je serai. Seule. Mais la tête haute, jusqu'au bout.<o:p></o:p>

    516 - Buvons !

    Buvons, buvons car le vin est le suc des étoiles et l'ivresse est belle ! <o:p></o:p>

    Buvons à gorge déployée, la mort ne devancera pas pour autant son heure. Un verre de plus, un verre de moins, elle viendra à point : attendons-la avec des bulles dans la tête. Buvons sans remords, Bacchus saura trouver les mots pour faire légers les pas de la Faucheuse.<o:p></o:p>

    Buvons, le sang de la vigne fait chanter les âmes. Buvons ! Le jus du raisin trouble les idées, éclaircit les coeurs. Buvons, le son du glas résonne moins grave lorsque teintent les verres : l'airain est durable mais sinistre, le cristal fragile mais joyeux.<o:p></o:p>

    Celui qui boit ne peut être un méchant homme. Qui s'humecte le gosier abreuve l'amour. Qui arrose son palais met le feu à son âme.<o:p></o:p>

    Mortel, la coupe devient sacrée dés lors que tu la portes à tes lèvres : le vin est l'eau des anges, le miel du Diable, l'onction de Dieu, le lait de l'âme.<o:p></o:p>

    Buveur, si la bouteille parfois est âpre, l'étincelle est divine. Même lorsque le vin pique ta gorge, il caresse tes espoirs les plus doux. Chéris ce poison qui te rend la vie belle ! La Camarde jette une ombre mélancolique sur tes jours comptés, alors que la vigne répand sa lumière sur ton front amnésique.<o:p></o:p>

    517 - A l'aimée

    Ton visage est une photo jaunie, une image d'antan, ton âme une atmosphère désuète et tendre. Tu es une idée, mon idée de l'amour : un parc, quelques feuilles au vent, un serment, une prière mélancolique. Un murmure. Tu es une chandelle qui passe. Ta clarté timide trouble la nuit. Astre trop pâle, le jour te   nuit : tu luis à l'ombre.<o:p></o:p>

    Tu es un crépuscule, un soir vernal, une sensation vespérale, deux ailes dans le couchant. Tu es ma relation intime au temps : avec toi les années pèsent, s'allègent, se répètent, se perdent dans le flou.<o:p></o:p>

    Chaque jour est un espoir de retour au parc, décor idéal de nos âmes candides.<o:p></o:p>

    Ton reflet pour toujours est figé dans ce parc. Cette image d'antan, cette photo jaunie, cette atmosphère désuète et tendre, cette idée mienne de l'amour, je la retrouve parfois à l'entrée du parc, intacte, vouée à l'éternité, à travers cette statue qui te ressemble.<o:p></o:p>

    518 - Une ferme en mars

    Il pleut sur la ferme sarthoise. Les toits soupirent, les gouttières chantent leur ennui, dans la boue ruisselle une onde triste : le mois de mars prend parfois des allures sinistres dans les campagnes. La jeune fille regarde tomber la pluie maussade à travers les carreaux. Elle se sait laide, sans avenir, vouée à la solitude.

    De la buée formée par les exhalaisons d'un pot-au-feu qui mijote voile les vitres de la fenêtre donnant sur la Misère : une basse-cour morne couverte de flaques. D'un geste las la jeune fille passe la main sur le carreau embué. Pour mieux voir l'enfer sous la pluie, peut-être.
    <o:p></o:p>

    Assis près de la cuisinière, ses vieux parents attendent en silence. Ils regardent dans le vide, la tête pleine des minutes qui passent. Le pot-au-feu semble être la seule cause apte à combler ces âmes pareilles à des souches. Le tic-tac de l'horloge séculaire tue à petit feu le temps qui s'étire, s'étire... La jeune fille regarde toujours la basse-cour trempée. Figée devant la fenêtre, elle n'entend plus le sempiternel tic-tac du cercueil derrière elle. Et ce pot-au-feu haï, exécré, abhorré qui suinte la torpeur, la province, les habitudes... Ce satané pot-au-feu, trésor des hospices qui réjouit la vieillesse et afflige les anges...<o:p></o:p>

    Prend-elle pleinement conscience à cet instant précis du malheur de sa vie ? Après un long soupir, comme possédée par une folie libératrice, elle hurle de toutes ses forces face à la fenêtre honnie !<o:p></o:p>

    Puis sort devant les vieillards hébétés, court devant les étables, quitte la ferme, court encore à travers champs, longtemps, fouaillée par les éléments, déchirée par les ronces, enfin s'arrête, essoufflée, la tête levée vers le ciel, le visage luisant de pluie et de pleurs mêlés, et dans des sanglots profonds, déchirants, s'adressant aux nuages :<o:p></o:p>

    - Emportez-moi, amis d'en haut ! Emmenez-moi dans vos hauteurs tourmentées et magnifiques ! Laissez-moi vous chevaucher, prenons ensemble la direction de l'éternité, chers voyageurs célestes ! Faites-moi oublier mes sabots, vous qui avez des ailes. Faites légère ma vie. Ne voyez-vous pas que je traîne de la boue à mes semelles ? Peuplez mes nuits de rêves splendides, car en plein jour je ne songe plus au bonheur... Accordez-moi une seconde chance vers les astres, puisque je m'enlise en cette terre où tout meurt autour de moi. Je suis laide, je suis seule, je suis damnée, aimez-moi au moins un peu, vous les nuages ! Aimez-moi, vous qui passez si haut au-dessus de la ferme où pour ma peine j'ai vu le jour ! Aimez-moi une fois, au lieu de me punir encore de vos larmes moqueuses !<o:p></o:p>

    La fièvre retombée, l'hystérie passée, son chagrin déversé dans le ciel sourd, ses espoirs semés au vent inutile, sa prière envolée vers les nuages impassibles, l'éplorée tristement s'en retourne vers la ferme, trempée, grelottante, résignée, le pas plus pesant que jamais. Là-bas deux vieillards l'attendent. Certes secoués mais ne se départant pas de leur solide sens des réalités : au retour de leur fille, ils la réconforteront avec les moyens à leur portée.<o:p></o:p>

    Avec un peu de chance, le pot-au-feu sera encore chaud.<o:p></o:p>

    519 - Une chambre d'enfant

    L'enfant est endormie sur le lit. C'est une belle adolescente. Sur le mur au-dessus d'elle, un crucifix. A son chevet, des fleurs fraîchement cueillies répandent leurs effluves subtils. Le vase qui les contient est un cristal pur. La pénombre est solennelle.

    Une grande paix règne dans la chambre. Le silence est tel que même la respiration de la dormeuse est imperceptible.
    <o:p></o:p>

    Avec ses cheveux blonds disposés comme une auréole autour de son visage, l'infante aux joue pâles à l'air d'un astre. Elle rayonne sur l'oreiller.<o:p></o:p>

    Mais surtout, elle sourit, yeux fermés, bouche ouverte. Plongée dans son étrange sommeil, ses traits gracieux et son sourire figé font penser à un ange qui rêve. Entend-elle le chant matinal des oiseaux derrière les volets clos ? A ces premiers bruits de l'aube, les paupières n'ont pas bougé : la jeune fille à la chevelure de lumière est tout à ses songes...<o:p></o:p>

    Le soleil est déjà haut. Sonores, graves, sourdes, les cloches de l'église sise juste en face de la chambre font vibrer le cristal où trempe le bouquet floral. Elles ne réveilleront pas la belle endormie. <o:p></o:p>

    La veillée funèbre s'achève. Avant midi, on emportera le jeune corps.<o:p></o:p>

    520 - Faits triangulaires dans la Sarthe

    L'abbé Besnard, curé d'un village nommé "Crissé" sis au fin fond de la Sarthe, a souvent été surpris par ses ouailles en train de hurler de satisfaction malsaine devant des chapelets d'andouilles au vinaigre confectionnées dans le plus grand secret par le boulanger défroqué de Saint-Rémy-de-Sillé, le village voisin.<o:p></o:p>

    Le délit en général se situe dans l'après-midi, entre 15 heures et quart et 17 heures 40. Les nouveaux-nés au son de ces hurlements qui rivalisent en sonorité dans les aigus cassés avec une des cloches de l'église -la fêlée pour être précis-, les nouveaux-nés disions-nous au son de ces hurlements s'endorment systématiquement comme de jeunes souches molles. Ce qui a le don d'exacerber les talents de poète du jardinier de l'abbé en question.<o:p></o:p>

    A part ça, le réveil au village est tout à fait ordinaire : croissant chauds pur beurre et calotte polaire pour le pape local.<o:p></o:p>

    Le village entre vraiment en pleine action vers les dix heures du matin. Là, le boulanger passe l'air de rien et distribue à qui ne le demande pas saucisses sèches et haricots rouges. Il s'arrange toujours pour ne pas empiéter avec son concert de klaxon sur les dix coups émis par le clocher donnant l'heure. Avant dix heures, il se dépêche de donner le maximum d'appels sonores à répétition très brefs et très nerveux, après dix heures il s'en donne à coeur joie et ce sont alors de longues, d'interminables plaintes fortement appuyées... Voilà un boulanger qui a de drôles d'idées, c'est peu de le dire ! Il n'a jamais vendu de pain de sa carrière, rien que des saucisses sèches et des haricots rouges. Pas vendus d'ailleurs : distribués. Il serait même plus juste de dire jetés au hasard devant les portes.

    Un jour s'est produit un phénomène d'une extrême rareté : par un inexplicable hasard les hurlements de l'abbé se sont superposés aux clameurs mécaniques de la voiture du boulanger. Il était midi, ce qui clochait évidemment... Les cloches justement s'étaient elles aussi mises de la partie, au même moment.
    <o:p></o:p>

    Douze fois elles ont retenti. Rien de notable cependant ne s'est passé à l'issue de ce triple concert déconcertant : l'abbé s'en est allé au presbytère, le boulanger s'en est retourné faire sa charcuterie à Saint-Rémy-de-Sillé et les cloches se sont tues immédiatement après l'émission du douzième coup.<o:p></o:p>

    Bien que le fait fût unique dans les anales de la paroisse, le village n'en a pas été bouleversé pour autant et aujourd'hui il continue de couler des jours toujours aussi agités au fin fond de la Sarthe.<o:p></o:p>

    521 - Préludes à l'amour

    - Gertrude, ramène donc ton treux à truie que je t'y foute ma grosse pinasse en-dedans et que je t'y engrousse que comme ça dans neuf mois t'auras un phoque bien de chez nous qui te sortira du treux de culasse ! <o:p></o:p>

    - L'Alphonse, t'es un ange ! Aujourd'hui c'est la Saint-Valentin et tu vas me mettre un fruit des entrailles dans ma panse à engroussailler ! T'as raison mon Alphonse, mets-z-y donc au fond de ma panse à enfanter ta grosse tripe à fumelle ! <o:p></o:p>

    - La Gertrude, je t'aime et je m'en va te le dire dans l'étab' à vaches avec ma triquaille au fond de ton treux de coche. Ca te va comme genre de dîner aux chandelles, ou tu veux que j'ajoute un peu de gnôle dans les gosiers, histoire de bien te rentrer dans les tripes à enfanter que tu mettras au monde un vrai péquenaux qui nous ressemb' et pas un fainéant d'parigot ? <o:p></o:p>

    - L'Alphonse j'préfère que tu me loges ta triquaille de boeuf tout de suite dans la matrice tant que l'utérus y demande à être enfanté, pasque après je va chier mon purin dans la fosse que j'ai les boyeux pleins de chiure à évacuer ! Ca fera un souvenir de la Saint-Valentin qu'au printemps avec tout c'fumier les coriottes du jardin d'légumes elles pousseront comme c'est pas possib' ! <o:p></o:p>

    522 - Un poilu sans fard

    Je m'appelle Eugène Bertrand, ancien de la "14". <o:p></o:p>

    Dans les tranchées, j'ai bouffé de la boue, avalé du jus de balle, bu des obus, dormi sur des matelas de morts, tous avariés, crevés, troués. J'ai embroché du Boche surtout. J'avais vingt ans. C'était pas des vacances. Fallait y aller quand même, c'était pour la France. La France... Un foutu pays qui rime avec souffrance. J'y suis allé dans les tranchées, vu qu'y avait une chose que je respectais plus que tout quand j'avais vingt ans : le canon qu'était sous ma tempe.

    Je lui ai donné ma gueule de vingt piges à la France. Regardez-moi bien en face, regardez-moi droit devant parce qu'une tête de cochon pareille, j'ai plus de cent ans, une tête comme ça vous n'en reverrez plus. Pis c'est tant mieux. La France elle m'a bien cassé la gueule. La putain, la salope ! J'ai plus de cent ans, je peux bien le dire maintenant, hein ?
    <o:p></o:p>

    Vous les ordures décorées, vous les anonymes petits patriotes, vous les enfants de cette pourriture tricolore, vous les fils de cette crevure aux sillons abreuvés de fumure républicaine, regardez-la bien ma gueule de poilu, parce qu'elle vous dit bien MERDE.<o:p></o:p>

    Elle vous dit merde depuis plus de quatre-vingts ans, vingt-quatre heure sur vingt-quatre. Défigurée comme elle est, qu’est-ce que vous voulez qu'elle vous dise d'autre ma gueule de vieux poilu "radoteux" ? Ca fait plus de quatre-vingts ans que je fais la grimace, vous trouvez ça normal vous ?<o:p></o:p>

    En récompense elle m'a chié une médaille la France. Vous croyez que ça m'a rendu plus beau à voir ?<o:p></o:p>

    Regardez-moi en face vous les "empatrioteurs" de tranchées. Regardez-moi en face vous les statues verdies des squares, héros de bronze de la "14", regardez-moi bien en face vous les idoles de pierre qui portez armes avec élégance... Vous tous pour qui la plus belle de toutes les femmes se nomme "France" et qui n'est en vérité que la reine des putains, regardez-moi avant que je ne sois bientôt rendu dans la patrie des damnés de la République.<o:p></o:p>

    J'avais vingt ans, dans les tranchées vous avez brisé le ciel, brisé un visage, brisé une âme.<o:p></o:p>

    523 - Aux infernaux

    Pauvres gens qui vivez dans l'or et le crime mêlés, âmes noires dépourvues d'ailes, vous les paillards aux mains rougies, vous les médaillés qui vous glorifiez de vos méfaits, vous les barbares à peau d'ange, vous les fauves à la patte de velours, vous les chiens parés de dentelles, vous les hommes aux sourires de bêtes, vous les tortionnaires à l'abri des coups, vous les endimanchés pleins de fureur, vous qui assassinez avec d'infinies courtoisies, vous les êtres malfaisants enfin qui sur terre répandez vice, horreur, excrément, tremblez ! <o:p></o:p>

    Tremblez jusque dans les profondeurs infectes de vos os damnés. Vos crânes affreux se fracasseront dans l'abîme que vous avez creusé en vous-mêmes. Ils se désagrègeront sous le poids de vos ignominies. <o:p></o:p>

    Hommes durs à la peau tannée par le soleil du crime, héros des ténèbres au coeur d'acier, bandits au poing d'airain, loups au croc invincible, l'ironique mollesse sera votre héritage : vous serez vers et le remords éternel vous rongera. Lions sans loi, justiciers féroces des causes impies, vous qui avez blessé la femme et l'enfant, qui avez souillé le plus pur des autels, qui avez plongé le monde dans le noir, qui avez privé de leurs dernières étoiles le ciel des éplorés, vous serez puits de larmes : intarissables seront vos peines. Bourreaux, mercenaires, grands chefs de guerres et petits pions zélés serviteurs de l'ordure, fonctionnaires de la fange et comptables de la corruption, vous les assassins sans état d'âme, vous les horribles dotés de tous les pouvoirs terrestres, vous serez récompensés par une mer de sang, et ce sera le vôtre. Et cette étendue de souffrances que vous avez versée, jusqu'à la dernière goutte il vous la faudra boire à votre tour.<o:p></o:p>

    Tremblez, tremblez vous qui sur terre semez l'épine et le poison car vos tombes seront vastes comme des champs de ronces, lourdes comme des montagnes de boue. Tremblez car un jour, las de votre hideur vous supplierez pour que l'on arrache les chardons de vos âmes. Tremblez car la rédemption coûtera cher ! <o:p></o:p>

    Injustes qui aujourd'hui riez de vos crimes, demain vos victimes vous pardonneront.

    Et leur pardon sera votre enfer.
    <o:p></o:p>

    524 - Le destin étrange de Marie-Thérèse

    Marie-Thérèse était une femme sans scrupule ni hygiène ni souliers. Elle marchait pieds nus, se mouchait dans la nappe, trompait les aveugles en leur rendant la monnaie. Épicière de son état, Marie-Thérèse avançait un chiffre d'affaire médiocre. Cette célibataire de cinquante ans était une femme de caractère, redoutable, finaude et peu encline aux confidences.<o:p></o:p>

    Avec ses allures de notable, la commerçante avait une mentalité de vagabonde. Arborant un tricorne à plume, marchant sans semelle, elle ne manquait pas de cervelle cependant : la tête couverte, le talon nu, les poches percées, elle courait dans les rues comme dans les forêts en chantant des refrains champêtres ou paillards mêlés de comptes domestiques pointus. En effet, coiffée de son chapeau à plume et la cheville sans protection, Marie-Thérèse ne rechignait pas, tout en cavalant, à chanter ses calculs et pourcentages mercantiles sur des airs joyeux.

    Et même parfois mélancoliques !
    <o:p></o:p>

    Ca n'était pas ses courses insensées à travers villes et bois qu'on lui reprochait, mais sa propension à déterrer les cadavres de chouettes que des paysans méfiants tuaient depuis des générations, autant par tradition que par superstition. C'est que Marie-Thérèse avait pris l'habitude de confectionner ses soupes avec les oiseaux de malheur. Opportuniste et lucide, l'étrange femme savait tirer profit de la sottise de ses concitoyens. <o:p></o:p>

    Elle marchait pieds nus mais pédalait dûment chaussée... Juchée sur son vélo rouillé, elle ressemblait à une déchue princesse des chemins. Son inénarrable tricorne se voyait de loin et le grincement de sa monture était reconnaissable d'entre tous. On disait en l'apercevant :"Voilà la vélocyboulette !" <o:p></o:p>

    Mi démente, mi démone, Marie-Thérèse avait de l'allure !<o:p></o:p>

    Son commerce périclita. Elle finit faucheuse d'herbes. Travail absurde, grotesque et inutile qui ne lui rapportait que peines et tourments. Enfin, pas toujours inutile : parfois elle arpentait les fossés et coupait les herbes folles qui y poussaient, ce qui soulageait le travail des cantonniers. Mais la plupart du temps elle fauchait au hasard dans la prairie, loin, à l'horizon. <o:p></o:p>

    Comme ça, pour rien, sans raison valable.<o:p></o:p>

    A l'heure qu'il est, elle n'est pas morte du tout. Ca fait trente-cinq ans qu'elle arpente chemins creux et bois séculaires, la vieille Marie-Thérèse. Elle fauche, pieds nus, un tricorne à plume sur le front. Ca lui fait quatre-vingt cinq ans. Comme elle ne représente pas une menace pour la société en dépit de la lame qu'elle trimballe sur le dos à longueur de journée, nul n'a encore songé à la faire interner.

    On ne l'aime guère dans le coin certes, mais enfin on la laisse couper son herbe.
    <o:p></o:p>

    525 - Un fol esprit

    La nuit était profonde, la forêt ténébreuse. En passant sous les frondaisons je fus assailli par mes chimères. Dans le noir apparurent des spectres éclatants. Songes inquiétants ou vent nocturne ? Ces follets sortis de mon imagination m'effrayèrent !

    A deux pas de moi, une tombe bras grand ouverts. Là, une gueule béante, crocs acérés. Dans mon dos, un regard diabolique. Sur ma nuque, des pattes velues.
    <o:p></o:p>

    Je luttais contre des feuilles mortes, me défendais contre des branchages, fuyais des ennemis imaginaires. Parvenu au coeur de la sylve, je devins fou. Je me réfugiai au pied d'une souche que je pris pour le crâne d'un géant. J'attendis l'aube dans l'angoisse. Au matin, des bûcherons me trouvèrent. <o:p></o:p>

    Lèvres tordues, visage tourmenté, je leur adressai un râle long et sépulcral qui les pétrifia d'horreur.<o:p></o:p>

    526 - L'eau tiède qui tue

    Comment pourrais-je aimer les pluies vives d'avril qui font chanter vos toits ? Les villes semblent mourir sous l'onde vernale. L'arc-en-ciel m'afflige avec ses éclats humides. Je hais la clarté mêlée à la nue, le soleil trempé et l'averse qui rayonne ! Les flaques légères m'inspirent un mortel ennui. J'ai en horreur les reflets de l'astre sur les carreaux en pleurs. Diamants d'éther ou perles d'argent pour certains, cette eau qui ruisselle n'est pour moi que postillons d'âmes en peine et "mouillades" de dieux insignifiants.<o:p></o:p>

    La tempête est douce à mon coeur car elle déracine, ravage, fais voler en éclats vitres et certitudes. La neige est belle et poétique car elle est molle et met un peu de lumière dans l'obscurité. La pluie âpre sous les nuées tombe comme une délivrance. Mais la pluie tiède sous le soleil est une misère fluide, une désolation sans fracas, un malheur sans bris, un deuil à quatorze heure !<o:p></o:p>

    Comprendrai-je la douce folie de ceux qu'une pluie sucrée enchante ? L'eau qui s'illumine dans l'atmosphère forme une auréole bête et insipide au-dessus des cités. L'arc-en-ciel est la tombe des âmes mortes à côté de leurs funèbres pompes. Au diable les couleurs de ce faux paradis ! <o:p></o:p>

    Poètes qui célébrez les couleurs de la pluie, soyez maudits ! Avril est le pire ennemi des mortels. <o:p></o:p>

    Car les coeurs sensibles des mortels en cette foutue saison des arcs-en-ciel meurent de profond, meurent de long, de lent, de mortel ennui.<o:p></o:p>

    527 - L'essentiel pour vivre

    Sur terre je porte un fardeau qui m'est cher : j'ai l'amour à éprouver, les anges à conquérir, les hommes à convaincre. Ma vie est une épreuve joyeuse. La mort est un horizon éblouissant et terrible qui se rapproche de jour en jour et que, effrayé et fasciné, je regarde en face. Un adversaire invincible mais bienveillant devant qui je devrai déposer les armes avec une héroïque résignation. L'ivresse des Hauteurs laisse un goût d'infini en moi, c'est pourquoi jamais je ne m'occupe de ce que mangerai demain.<o:p></o:p>

    Vous qui vous souciez de votre garde-manger, de votre confort, de votre retraite, comme je vous plains ! Vides comme des cloches, vous buvez le vin de la vigne pendant que je m'enivre de quelques nuages. Le ciel est mon tonneau : intarissable est ma joie ! Vous vous ennuyez devant vos télévisions, vous les ânes riches de tondeuses à gazon, de pizzas et de certitudes matérielles dures comme des euros... Pour vivre, vous avez besoin de montagnes de foin. L'idéal me suffit. <o:p></o:p>

    Vos mets sucrés vous empoisonnent exquisément, vos assurances vous rassurent, vos journaux vous informent sur les soldes des magasins... Et vous n'êtes jamais contents, vous qui poussez des braiments devant vos écrans.<o:p></o:p>

    Vous mourez de tout, je vis de rien. <o:p></o:p>

    Le superflu vous rend l'existence fade. Vos carottes sont vos seules sources de bonheur, vous les ânes. Moi je suis nu, je ne possède rien mais n'ai rien à perdre. On peut mourir le ventre plein savez-vous, on peut mourir le ventre plein lorsque pour battre le coeur puise ses forces dans les glucides plus que dans l'amour.<o:p></o:p>

    528 - Une vie

    Avril s'achevait. La saison était belle, les rues s'animaient, la ville n'était qu'efflorescences : hommes, plantes et bêtes s'offraient à la vie. Tout s'éveillait sous les effluves vernaux. Les créatures tiraient profit chacune à sa manière des bienfaits de la nature. Les beaux jours ranimaient chez moi de profondes langueurs, une sorte de tristesse joyeuse innée qui, comme les bourgeons, ne demandait qu'à s'épanouir au soleil de mai. Je promenais mon trouble délicieux au bord de l'onde, pensif et insouciant. <o:p></o:p>

    La Mélancolie de tout temps habitait mon âme. A quarante ans j'avais vécu. Solitaire et studieux. Esthète et hautain. De longues années consacrées aux Arts, aux sciences, à la religion. Mes amis les plus chers étaient les livres, les arbres, les chats, les églises, quelques hommes de lettres parfois, avec qui je passais de longues soirées d'été à causer sous les étoiles.<o:p></o:p>

    Les femmes me témoignaient quelque assiduité. Je les tenais à distance. Non qu'elle fussent d'importunes compagnies, mais épris de je ne sais quelle flamme d'exception, je ne me résolvais pas à répondre à leur amitié en termes définitifs. J'attendais des feux d'envergure, persuadé qu'aux âmes supérieures la vie réservait des éblouissements qui n'avaient rien à voir avec les joies du commun. Je soupçonnais d'autres richesses dans l'existence, plus cachées mais plus éclatantes. Lorsque les femmes sur moi exerçaient plus immodestement leurs charmes, je me détournais non sans élégance de ces commodes tentations. Mollement certes, car fait de chair moi aussi je ne pouvais demeurer parfaitement insensible aux appels de l'hyménée, mais mon détachement avait quelque chose de sincère néanmoins. <o:p></o:p>

    Ainsi je menais l'existence presque brillante, un peu taciturne, à la fois tourmentée et indolente des gens de belle naissance qui se vouent à des causes désintéressées. L'étude, la rêverie, la réflexion, la poésie m'édifiaient de jour en jour, d'année en année. Les gloires que je récoltais et les affres que j'affrontais étaient surtout intérieures, ce qui ne m'empêchait pas de vivre par ailleurs des expériences plus tangibles. Les aventures en ces cas-là prenaient un tour quasi initiatique, quelque chose de livresque, de didactique. Presque irréel. L'expérience vécue étrangement me laissait un goût sec de théorie. L'impression décevante d'une oeuvre inachevée. Souvent burlesque, voire triviale. <o:p></o:p>

    J'étais fait pour le rêve.<o:p></o:p>

    Je cheminais le long de la berge, tout aux charmes du dernier jour d'avril, noyé dans mes pensées. Lorsque je la vis... Parée de noir, la gorge blanche dénudée, un grand chapeau sur son front austère, l'oeil profond, les lèvres sanguines, les ongles comme des lames... Vision effrayante ! Mais c'était bien une femme de chair, une femme de mon espèce qui plus est : authentique aristocrate oisive et baroque, de toute évidence. Laide ? Belle ? Je n'aurais su le dire. Je trouvai voluptueuse cette veuve cependant. Sorte de cadavre lascif ou de pantin mondain, la créature me fit l'effet d'un coup de tonnerre en plein ciel d'été. Mes sens, mes sentiments, mes goûts, tout en moi fut ébranlé. Mes plus chères certitudes tombèrent en poussière.<o:p></o:p>

    Je lui déclarai ma flamme. L'araignée ne fut pas insensible à ma quarantaine incertaine, ni à mon émoi guindé. Je fis tout à fait mouche lorsque je lui dévoilai les secrets de mon âme : nous nous étions trouvés, elle la pierre tombale, moi le crucifix.

    Avril s'achevait. La saison était belle... Je ne croisai personne le long de la berge. Cette histoire que vous venez de lire, je venais simplement de la rêver le long de la berge. Lecteurs qui jusqu'à cette phrase finale m'avez accompagné, le dernier mot de ce texte sera sa raison d'être et plaira à votre imaginaire : soyez les témoins privilégiés de ma vie qui par-delà ce récit se poursuit comme dans un rêve.
    <o:p></o:p>

    529 - La petite bossue

    Elle était jolie, la petite Albertine avec ses boucles d'or et son sourire à faire fondre le Diable. Certes l'enfant portait un fardeau immonde sur le dos, mais cela ôtait-il quelque chose au charme de ce visage fait pour réjouir les coeurs ? Angelot tordu, poupée courbée, Albertine était en effet ce qu'on appelle une petite bossue. Mais qui remarquait encore son infirmité dans son entourage ? <o:p></o:p>

    On ne voyait que le sourire chez Albertine. La bosse passait au second plan.<o:p></o:p>

    Albertine passa une enfance heureuse dans la maison de campagne familiale entre ses proches et ses petites camarades, à l'écart du monde. Jusqu'au jour où, adolescente, les premières flammes amoureuses s'allumèrent dans son coeur florissant. L'objet de ses primes émois se nommait Joseph, un citadin aux allures de dandy rencontré lors d'une fête locale.<o:p></o:p>

    Si les autres étaient éblouis par le sourire de la blonde, Joseph lui était assombri par sa bosse. Il se moquait d'ailleurs odieusement de sa disgrâce, lui reprochant de ne pas faire honneur à un amant de son rang :<o:p></o:p>

    - Vous m'aimez petite bossue, mais avez-vous au moins songé combien votre amour pouvait m'être inconfortable ? Petite égoïste ! N'avez-vous donc vécu que dans les illusions ? Croyez-vous que je vais parader sans dommage en compagnie d'un cygne qui a un cou de canard ? Vous m'aimez certes, mais n'avez-vous pas un instant pensé que votre amour pouvait me causer honte et dépit en public ? Non seulement vous avez une bosse, mais en plus vous manquez de coeur ! Vous croyez-vous si aimable que ça en dépit de vos cheveux fins et de votre minois tendre ? Nul ne vous parle jamais de votre bosse... Permettez que j'inaugure le sujet : vous avez une bosse entre les épaules Albertine, et je ne saurais acquiescer à cet hyménée contre nature que vous me proposez. Vous auriez dû avoir la décence d'aimer un tordu de votre espèce plutôt que d'éprouver des feux déplacés pour un galant que vous ne méritez point ! Votre coeur est bossu lui aussi, pour oser aimer de la sorte ! Vous m'aimez tant que ça ? Aimez-moi donc de loin, voulez-vous ? J'aurai au moins quelque estime pour vous de vous voir ainsi prendre soin de ma réputation, à défaut de répondre à votre amour dément. Vous portez une bosse par derrière qui m'est fort désagréable Albertine. Mais c'est la bosse de devant, celle de votre coeur, qui me répugne le plus.<o:p></o:p>

    L'aristocrate faisait souffrir la pauvre handicapée qui en dépit des vexations incessantes ne pouvait se résigner à trahir les battements de son coeur. C'est de ce beau et cruel sybarite qu'elle était éprise, et elle entendait bien plonger dans les profondeurs de cet amour, qu'il fût lumineux ou ténébreux. Elle l'aimait, son coeur intègre était ainsi fait qu'il était désormais impossible qu'elle ne l'aimât plus. Aussi le mondain ne se privait-il pas de jouer avec sa proie aux boucles d'ange. Deux années durant la guindée tarentule tordit le coeur de la libellule entre ses pattes gantées.<o:p></o:p>

    Finalement Joseph abandonna du jour au lendemain la petite bossue pour une châtelaine verticale d'une beauté sans égale. Sans jamais avoir accordé la moindre tendresse à Albertine, mortifiée. Incapable de renier sa passion, toute sa vie l'éconduite continua à aimer Joseph, de loin.<o:p></o:p>

    De loin, et de tout son coeur cabossé.<o:p></o:p>

    530 - Du côté de Warloy-Baillon

    A pied, à bicyclette ou en voiture, lorsque vous arrivez de la route de Hénencourt, gravissant l'ultime côte raide et sèche qui précède la formidable plongée vers le bourg, vous surplombez soudain un monde qui semble s'annoncer à part. Au sommet de cette pente vous êtes sur le bord d'une cuvette naturelle et embrassez du regard une plaine vaste tachée de toits et de briques rouges d'où s'érige un clocher massif, le tout entouré, protégé par de grands carrés de terres aux sillons beaux et droits... Vous êtes à Warloy‑Baillon !<o:p></o:p>

    A l'horizon gauche de l'endroit où vous vous trouvez, vous apercevez un moulin abandonné, relique irréelle, poétique, décor suprême d'un univers pastoral lyrique et joyeux... Derrière un voile de brume, l'apparition sera saisissante ! Depuis cette hauteur enchanteresse, l'oeil attentif et indiscret retient de ce tableau paisible tout un univers intime, retiré et mystérieux, un petit monde où semblent s'être réfugiés les secrets champêtres les plus charmants.<o:p></o:p>

    Déboulant de ce versant pittoresque qui mène à la cité, vous pouvez goûter les premiers charmes bucoliques de Warloy-Baillon. En fait vous êtes là à Baillon... Un petit pont vous salue dès l'entrée et, arpentant bientôt la montée sinueuse qui démarre de l'église pour finir sur la rue du Général Leclerc, vous débouchez par là-même dans Warloy (« par en haut », a-t-on coutume de dire). Et vous avez alors traversé en son coeur l'agglomération, reliant ainsi en quelques pas flâneurs ‑ si vous êtes à pieds ‑ les deux parties graduelles du village.<o:p></o:p>

    Puis vous vous dirigez vers "le chemin d'Harponville" et là, vous pénétrez dans un domaine autrement secret, celui qui a marqué à l'encre de la Vie une jeune âme : la mienne. Onirique, mélancolique et radieuse, telle fut mon enfance à Warloy-Baillon.

    Oui, mon pays, mes marques, mes nostalgies, c'est Warloy‑Baillon. C'est le chemin d'Harponville, ruban de craie immaculé, bordé de coquelicots. Enfant, ce chemin me semblait se perdre à l'infini vers des horizons fabuleux, idéals inaccessibles...

    Exilé de ce berceau de mes vertes années, je repense avec tendresse à mon village. Warloy‑Baillon c'était pour moi comme une personne, un ami. Son sourire c'était le clair azur, sa voix le vent du nord, ses pleurs les pluies mornes. Profonde était la sérénité lorsque tombait sur les toits la lumière des étoiles... J'étais heureux à Warloy‑Baillon, premier paradis de ma vie, verger de mon enfance.

    Mais Warloy‑Baillon c'est aussi une plaine mélancolique et pesante, c'est des hiboux que l'on dérange près du "bois Darras", des peupliers et de la craie blanche ‑ éclatante au soleil d'été -, des papillons, blancs eux aussi... Au détour de quelque chemin poussiéreux, des coquelicots encerclent des blockhaus. Les grandes chaleurs parfois sont solennelles et profondes : dans un silence de mort perce la flore et repose la ruine.
    <o:p></o:p>

    Au loin, le chant des alouettes. Sous les pieds, les soupirs de l'Histoire. Partout, des terres semées de feu et de fer. Oui, la "Der des der" est passée à Warloy... Et c'est peut-être à cause de ça que vous tiendrez encore plus à ce pays de plaine et de vent.<o:p></o:p>

    Et lorsque de ce pays qui est le mien vous lèverez les yeux le soir vers les étoiles, vers ces constellations mythologiques qui brillent éternellement au-dessus du monde, n'omettez pas de leur adresser une ou deux pensées pour moi, elles me parviendront. De mon pays d'exil, je les regarde chaque soir.<o:p></o:p>

    531 - Le choriste

    Jour de messe chez les hommes de labours. <o:p></o:p>

    Le village est pauvre, le clocher humble, l'église sombre, la piété profonde. Émile l'enfant de choeur doit chanter comme tous les dimanches. C'est un fils de fermier, élevé modestement. Un petit bossu né il y a une douzaine d'années, pris en pitié par le prêtre de la paroisse qui lui a inculqué quelques rudiments de chorale, histoire de le soustraire au climat déprimant de la ferme familiale. En peu de temps l'infirme s'est révélé plutôt doué, et de dimanche en dimanche les ouailles assistent à ses progrès.<o:p></o:p>

    Mais c'est le moment de chanter pour l'enfant de choeur.<o:p></o:p>

    Émile vêtu de son aube s'avance devant l'assistance. Ainsi affublé de blanc, il n'en paraît que plus laid, plus gauche, plus contrefait. L'harmonium mal accordé émet les premières notes. Le petit chanteur aux traits ingrats lève les yeux, gonfle la poitrine, ouvre la bouche...<o:p></o:p>

    Une voix de cristal s'élève, emplissant pierres et âmes.<o:p></o:p>

    Dans l'église tout se fige. Le chant du séraphin tordu résonne dans chaque oreille, et nulle prière n'est plus belle que cet écho. La voix est bouleversante. C'est une onde pure, une flamme bleue. Tout est transfiguré sous le chant du petit disgracié. Très vite l'ange transparaît à travers sa chrysalide débile.<o:p></o:p>

    Debout face aux villageois, la face éclairée par quelque lueur vacillante d'un cierge usé, Émile le petit bossu soudain devient beau, solennel, plein de majesté. Un air de gravité qu'on ne lui connaît habituellement pas rend méconnaissable son visage. Absorbé par son chant, il semble se concerter avec des êtres invisibles.

    Sa voix qui monte jusqu'aux hauteurs sacrées embellit chaque chose : l'église crasseuse, les mines burinées, les vêtements misérables, tout est oublié. L'église sans éclat n'est plus qu'un autel dédié à la Beauté. Les fidèles sous l'enchantement n'ont plus d'yeux que pour ce petit bossu qui leur rappelle que les vraies richesses du monde sont au-dessus de leurs têtes et non sous leurs pieds.
    <o:p></o:p>

    Le chant terminé, règne dans l'église un grand silence fervent. Puis, peu à peu le chanteur redescend de ses nues. Claudiquant de façon grotesque, Émile rejoint alors sa place d'enfant de choeur et va s'asseoir derrière le prêtre. Son visage est redevenu celui du petit misérable de tous les jours.<o:p></o:p>

    Mais dans les âmes, le miracle de la Beauté a opéré.<o:p></o:p>

    532 - La belle et l'abbé

    Le prêtre s'avance vers la croix. Immense, sombre, aiguë, elle se dresse comme un pilori au fond de l'église. A sa droite, dans la pénombre, la chair : une femme, une pécheresse, une ennemie. <o:p></o:p>

    La tentation. Tout en dentelles et parures fines.<o:p></o:p>

    C'est l'été, en milieu de journée, dehors la chaleur est suffocante. Qui songerait à se réfugier dans cette oasis de pierre ? Seuls des êtres d'exceptions peuvent se croiser en ces lieux, à cette heure, en cette époque de l'année. A part le prêtre et cette femme, nul hôte dans l'église désertée. <o:p></o:p>

    Le Christ en croix devant lui est décharné, agonisant, ascétique, marmoréen. La femme à proximité est voluptueuse, éclatante, ses lèvres sont animales, ses yeux embrasés.

    L'abbé est un bel homme contemplatif de cinquante ans, une sorte de personnage monastique d'un autre siècle, un théologien austère et séduisant, un esprit cultivé plein de raffinement. Cette femme dans l'obscurité, une aristocrate flamboyante, pourrait devenir son amante, il le sait. L'homme d'Église s'est exquisément attardé sur les appas de la tentatrice, dévorant du regard sa poitrine opulente à demi découverte. Il a même béni la démone du bout des lèvres, comme s'il avait récité une prière.
    <o:p></o:p>

    La créature s'approche du prêtre qui détourne aussitôt le regard et semble supplier le Christ en croix d'éloigner ce serpent au venin délicieux... Trop tard. Les deux êtres se sont reconnus, se sont compris au premier regard. Épris l'un de l'autre dans l'instant, priant et bourgeoise se désirent mutuellement, elle la lascive, lui le chaste. Leurs lèvres se rencontrent, la fièvre les unit. Dieu ! Que le péché est délectable quand depuis toujours on s'en est privé ! D'ailleurs n'est-il pas légitimé par les circonstances ?<o:p></o:p>

    Face à l'autel, sous le regard du Crucifié, les deux amants se donnent l'un à l'autre. Mais très vite le prêtre se reprend, repoussant violemment la licencieuse :<o:p></o:p>

    - Non, il ne faut pas, je ne peux succomber à de si faciles appels. Arrière, tentatrice ! Ne m'éloigne pas des beautés célestes avec tes promesses charnelles, bohémienne guindée que tu es !<o:p></o:p>

    Mais dans son fort intérieur, se répondant à lui même :<o:p></o:p>

    - "Regarde cette femme, elle est belle, elle te plaît et tu la désires. Elle te désire aussi, tout prêtre que tu es, pauvre homme qui voudrait se prendre pour une statue ! Vois cette gorge vers toi déployée, cette bouche qui ose les mots interdits, ce flanc nu qui s'offre... Cette femme est un verger de l'éden, prends les fruits de la terre, savoure-les comme un homme que tu es au lieu de les rejeter comme un saint que tu n'es pas... L'instant est propice, ce jour de ton existence est beau, ne le laisse pas passer. Prends cette amante, elle sera ton salut : elle fera de toi un homme, un homme comme les autres, un mortel de chair issu de la terre et non un livre ambulant plein de dogmes et de théories."<o:p></o:p>

    Tiraillé entre ses aspirations opposées, il embrasse de nouveau l'amoureuse, puis la repousse dans l'instant qui suit, la reprend dans ses bras, la repousse...<o:p></o:p>

    Finalement, complètement désemparé, il maudit la femme et se précipite au pied de la grande croix, en larmes, repentant. Et, dans un geste théâtral, à genoux se frappe la poitrine en prononcant des paroles en latin.<o:p></o:p>

    Il entend les pas de la belle qui sort de l'église. Il ne se retournera pas et restera jusqu'au crépuscule à prier, à genoux.<o:p></o:p>

    Le Diable en petits souliers s'en est retourné dans la fournaise de l'été.<o:p></o:p>

    533 - Les frasques de l'abbé Bourgeois

    Depuis l'âge de ses premiers émois amoureux Armand Bourgeois s'était découvert l'âme d'un prêtre. Dès l'adolescence, il avait associé les troubles charnels à sa vocation. Vision des choses pour le moins paradoxale... Chez lui ce qui s'opposait se liait étrangement : plaisir et chasteté, péché et piété, beauté et laideur, miel et amertume. Confondant le ciel avec l'horizon, l'aube avec le crépuscule, le soleil avec la Lune, il associait les contraires entre eux alors que le commun des mortels les dissociait. <o:p></o:p>

    La femme pour lui avait toujours été un sommet éclatant duquel il fallait s'écarter pour mieux se rapprocher d'un autre, plus idéalisé. Toute sa vie l'abbé Bourgeois avait été tourmenté par les plaisirs auxquels il s'était toujours refusé de succomber, même avant qu'il ne fût lié par ses voeux de chasteté. Hanté chaque jour de son existence par le plaisir, ses songes érotiques étaient devenus ses pires cauchemars...<o:p></o:p>

    Jusqu'au jour où il succomba. Son amante, soeur Marie-Thérèse-de-l'Enfant-Jésus (rencontrée lors d'une visite à l'abbaye voisine) était une illuminée de vint-huit ans à la chute de reins fort prononcée, aux appas saillants. Renonçant très tôt aux merveilles que ses avantages charnels lui promettaient, elle était entrée dans les ordres par amour du Ciel, bien qu'elle aimât les hommes avec impudeur. De fait la cloîtrée agissait pour les mêmes raisons que l'abbé : de nature fiévreuse, elle aussi était tiraillée entre aspirations extrêmes et ivresses charnelles.

    Bref, ils péchèrent au presbytère un mois et demi durant sans que la mère supérieure ne sût rien. La nonne "faisait le mur" tous les soirs. L'étreinte n'en était que plus délectable. Quarante cinq soirs de suite la moniale reçut en ses féminins abysses le vit énorme de l'abbé Bourgeois... Détail pittoresque, en effet : le prêtre était monté comme un diable.
    <o:p></o:p>

    Au bout de six semaines, repentis de leurs écarts, rassasiés de vins blancs, gorgés de fruits rouges, repus de tous les raisins de l'enfer, ils décidèrent de s'en retourner tous deux à leur vie chaste sans rien révéler de leurs turpitudes à leur supérieur respectif, lui à son clocher, elle a son couvent, la conscience lourde mais le corps apaisé.<o:p></o:p>

    Finalement la vérité se sut dans la paroisse et l'abbé Bourgeois fut ironiquement élu "roi des couillards" par son propre évêque, un impuissant notoire qui au lit avait déçu la mère supérieure du couvent, celle-là même qui exerçait son autorité maladroite et relâchée sur l'amante enfiévrée du prêtre... Ce dernier en conclut qu'entre gens d'Église et hôtes de monastères tout était exactement comme entre hommes et femmes dans le monde. <o:p></o:p>

    Les passions étaient les mêmes, les buts seuls divergeaient.<o:p></o:p>

    En souvenir de ses prouesses d'alcôve, toute sa vie restante il associa la plus grosse cloche de l'église à sa massue de chair. Dans sa logique suspecte il joignait son battant viril à l'airain du clocher, faisant par conséquent résonner les deux choses dans un même élan de ferveur. Ha ! Il fallait voir le tableau ahurissant de l'abbé perché dans le clocheton en train de frapper le bourdon avec son chibre massif sorti de dessous sa soutane ! Cela dit, les cloches sonnaient parfois en dehors des heures réglementaires, si bien qu'il n'y avait plus vraiment d'heures dans la paroisse.<o:p></o:p>

    Enfin Armand bourgeois, abbé membré comme un âne et ex-amant d'une religieuse exquisément "consommée" quarante cinq nuits durant fit certes un peu consciencieux sonneur de cloche, mais une fois redescendu de son juchoir, fit un excellent pasteur pour ses ouailles.<o:p></o:p>

    534 - Duel d'abbés

    L'abbé Troquebière était une petite nature. Mal assuré avec ses ouailles, infoutu d'honorer vieilles marquises et jeunes paysannes, frileux en hiver, fragile en été, timide à la messe, il passait pour un poltron, un buveur d'eau, un trousse-rien-du-tout. Au village, il faisait vraiment piètre figure, la moitié des hommes étant chasseurs, l'autre moitié braconniers. <o:p></o:p>

    On le disait impuissant, mal nourri, taciturne. Personnage sans éclat que tous raillaient. Un gibier d'église tellement insignifiant que les communiantes parmi les plus naïves le méprisaient. Il ne riait jamais, l'abbé. Toujours à marmonner ses prières incompréhensibles, la poche de sa soutane déformée par son sempiternel missel. Ma vêtu, et d'ailleurs guère soucieux des apparences, il sentait la naphtaline. Une odeur de vieux croûton avant l'âge, une ambiance de moisi sur son passage. <o:p></o:p>

    Bref, un air de vieux con d'abbé que même les chiens fuyaient.<o:p></o:p>

    Et puis un jour la chrysalide s'éveilla, des ailes apparurent. Le bourgeon enfin fut bien mûr, nul ne sait par quel miracle. Une fleur surgit sous la soutane. Le père Troquebière était devenu un abbé, un vrai.<o:p></o:p>

    Du jour au lendemain il enfila drument châtelaines, gueuses, oiseaux de passage, hôtes de couvents... Et même dit-on, de jeunes bougres. Il buvait au tonneau, à la bouteille, à la coupe, jusque dans les bottes fines des dames de haute vertu. Se calant la panse avec des cuissots de chevreuils, des chapelets d'andouillettes, des paires de chapons, des couilles de taureau et des rognons de mouton, il banquetait comme un vrai seigneur. Du grand spectacle ! Il était loin le moineau sans appétit de jadis !<o:p></o:p>

    En peu de temps il devint gras, gros, saoul, séduisant. Remplaçant progressivement ses prières par des chansons paillardes, il s'imposa parmi les ivrognes et les noctambules du village comme la plus joyeuse des compagnies. Les femmes le convoitaient, les hommes le jalousaient, les chiens le suivaient. Il ne sentait plus la naphtaline mais le jambon fumé. Ha ! Quelle belle humeur se dégageait de l'abbé Troquebière à présent qu'il troussait, buvait, mangeait, chantait ! Il mourut net de ses excès. <o:p></o:p>

    On l'enterra avec regret, l'abbé ayant régné fort peu de temps dans la taverne du village. Sur sa tombe l'on grava : "Ci-gît un abbé mort à 95 kilogrammes".<o:p></o:p>

    Son successeur -un abbé fort austère- après avoir reprit les affaires de la paroisse en main s'éternisa dans sa fonction en se desséchant corps et âme. Année après année. A la fin de sa vie il avait maigri d'un tiers de son poids originel.

    A sa mort, l'on suggéra de faire brûler sa dépouille au crématorium : le village était devenu un repaire d'impuissants végétariens minéralisés apolitiques et mêmes apostoliques.
    <o:p></o:p>

    535 - Les tripes

    C'est l'effervescence chez les Holloy-Dutailly. Un jour de fête pas comme les autres au château : la domestique a préparé une spécialité caennaise pour la famille et les invités. <o:p></o:p>

    Des tripes.<o:p></o:p>

    Attablée autour de la marmite fumante, l'assemblée guindée hume une délectation mêlée d'écoeurement les émanations rances du mets carné qu'on va leur servir. Certaines âmes sensibles sont plus désagréablement surprises que d'autres. Quelques beaux esprits trouvent l'idée originale. Une personnalité plus trempée que les autres semble même se pâmer à la perspective de participer à cet immonde festin.<o:p></o:p>

    Une fois chacun copieusement servi, un par un les convives portent à la bouche le contenu de leur assiette. Mademoiselle de la Bruyère en grand décolleté a laissé tomber un peu de sauce sur son tétin droit qu'elle essuie consciencieusement à l'aide de son mouchoir de soie. Le duc de la Charmière à ses côtés bâfre sans façon. La maîtresse de maison, la châtelaine Holloy-Dutailly, félicite la domestique originaire de Caen. Bientôt on n'entend plus que les tintements des couverts d'argent : plus personne ne dit mot. Les dîneurs sont tous occupés à honorer le plat dans un silence quasi religieux. Les portions de tripes disparaissent dans les gosiers fins, désagrégées par les mâchoires de choix, englouties dans les estomacs délicats.<o:p></o:p>

    Le fils du marquis d'Hortancière croise le regard espiègle de Mademoiselle de la Bruyère, toute gorge déployée comme nous venons de le voir plus haut. Entre deux bouchées de tripes, une muette idylle se noue. Les deux jeunes gens ne se quittent plus du regard. Le vin blanc commence à couler, la marmite de tripes se vide peu à peu. Au bout de la table, on intrigue plus férocement : Monsieur de la Verroy-Castilly s'est mis en tête de séduire la baronne d'Estelle, une riche veuve qui ferait son affaire, dans tous les sens du terme. Encore une assiette de tripes pour se donner de l'entrain, et Monsieur de la Verroy-Castilly accède à la fortune de la veuve par mariage interposé.<o:p></o:p>

    Une dame de toute noblesse disserte à présent sur la forme et l'aspect des tripes qu'elle pique ostensiblement de sa fourchette. Elle trouve ces viscères de porcs aux angles géométriques parfaitement répugnants. La conversation est enfin engagée entre les mangeurs : chacun y va de son commentaire. Le fils du marquis d'Hortancière à l'adresse de Mademoiselle de la Bruyère se hasarde à des considérations très élevées au sujet des tripes, ce qui a pour effet de faire sourire la pucelle. Le duc de la Charmière trouve le plat à sa convenance, très banalement. Il a la réputation d'avoir peu de conversation, il est vrai. Les jumelles d'Artacia, minces mais laides, déclarent qu'elles ne reprendront pas une nouvelle assiette de tripes, une spécialité fort mauvaise pour la ligne selon elles. Le duc de la Charmière en profite pour leur proposer ses services ogresques. Le pauvre duc a toujours manqué de classe... Chacun a repris des tripes, cependant il en reste encore. Avec toutes les grâces du monde la châtelaine Holloy-Dutailly décrète que la marmite doit être vidée jusqu'à la dernière tripe. Aussi invite-t-elle tout le monde à se resservir, sauf les jumelles qui viennent d'émettre quelque réticence à ce propos.<o:p></o:p>

    Ainsi s'achève le repas chez les Holloy-Dutailly.<o:p></o:p>

    A la sortie de table, le fils du marquis d'Hortancière a trouvé l'amour en la personne de Mademoiselle de la Bruyère. Monsieur de la Verroy-Castilly quant à lui s'en est reparti au bras de la veuve d'Estelle. Le duc de la Charmière a fait une sieste digestive la panse bien pleine à l'ombre d'un saule chez la châtelaine chez qui il s'est attardé jusque tard le soir. Les jumelles d'Artacia n'ont point embelli leur physionomie ingrate mais ont gardé intacte leur ligne. Enfin les autres hôtes de marque dont nous ne citerons pas les noms pour ne pas lasser le lecteur sont tous repartis en baisant respectueusement la main de la châtelaine Holloy-Dutailly.

    Ce texte que vous venez de lire chers lecteurs est le dernier écho de cette culinaire aventure qui s'est passée au château des Holloy-Dutailly dans les premières années du vingtième siècle, il y a cent ans.
    <o:p></o:p>

    L'affaire des tripes venait de commencer. Elle devait durer un siècle. <o:p></o:p>

    536 - L'abbé Grosfoutu

    Le curé avaient des couilles de boeuf, bien qu'il fût monté comme un bourriquot. La supérieure du couvent qui était sa pire ennemie s'y entendait pour aller chercher querelles à l'homme d'église qui, le pauvre, ne pouvait répondre dignement qu'en exhibant son chibre en action à l'acariâtre renonçante. Parfois devant les insupportables provocations de la mère supérieure il sortait même la grosse saucisse vive de sa soutane devant toute une assemblée de bigotes endimanchées et de fins lettrés outrés.<o:p></o:p>

    Il était ainsi l'abbé Grosfoutu : une vraie nature qui ne faisait pas de manières.<o:p></o:p>

    Le dimanche après la messe il s'enfilait sans complexe nègres éphèbes et jeunes novices du couvent. On dit qu'il aurait même déniaisé jadis, au temps de la fleur de l'âge, un futur évêque entré en fonction depuis. Bref, l'abbé Grosfoutu ne manquait jamais une occasion de foutre drument sa pine au cul des vierges comme à celui des bougres ecclésiastiques.<o:p></o:p>

    Rome eut écho de ses moeurs peu orthodoxes. On le muta au fin fond de la chrétienté, chez les esquimaux. Rien n'y fit : même dans les glaces arctiques, le pieux paillard enculassait, empinait, foutait à tour de bras tout ce qui lui tombait sous la trompette.<o:p></o:p>

    On se résolut à le castrer chimiquement en mêlant du bromure dans sa soupe. Il devint gras, lourd, lent, las.<o:p></o:p>

    Il revint dans son pays d'élection pour se refaire une santé. Ordre de Rome. Entre temps la supérieure du couvent était devenue une catin notoire : la gent ecclésiale du canton et des alentours lui était passée dessus.<o:p></o:p>

    Les deux religieux devinrent naturellement amants et se refilèrent bientôt la chtouille. Tout ce que comptait l'évêché de miasmes syphilitiques put se lire sur leur visage.<o:p></o:p>

    On les surnomma "les amants de la vérole".<o:p></o:p>

    537 - Ma détresse glorieuse

    Je suis une âme en peine, un soupir dans la nuit, un râle triste et doux.<o:p></o:p>

    Ainsi qu'une lyre aux cordes rompues, je ne chante plus que les ténèbres, la pluie morne et vos mortelles amours. Je suis un seigneur abandonné, un aigle blessé, un loup sans foyer. Je pars en enfer. A la recherche d'une damnée. Le Diable est son amant et tous deux se délectent de ma misère.<o:p></o:p>

    Je suis un égaré de la géhenne, un passager du malheur, un oiseau d'infortune. Un fantôme sans ailes, un ange sous les chaînes, l'hôte des ombres. <o:p></o:p>

    Un spectre effaré.<o:p></o:p>

    Mon visage est noir de ma douleur, mes paupières sont lourdes comme celles des pétrifiés, mes songes sont ceux des gisants de marbre. Je marche vers un destin sans repos.<o:p></o:p>

    Je suis une vallée de désespoir, la dernière heure du jour, le premier instant de la mort, un puits que l'aimée a tari, une tombe que le sort a creusée, un trou dans le coeur des hommes. <o:p></o:p>

    L'amour m'a perdu et mon salut n'est plus que dans ce cri jeté dans l'infini.<o:p></o:p>

    538 - Elle reviendra

    Elle reviendra, la perfide, l'infidèle, la fuyarde... Et comme un oiseau blessé, se blottira sous la patte du lion. Ma griffe effleurera sa joue. D'une larme, me désarmera. Perfide ! Infidèle ! Fuyarde ! Mon pardon, comme une croix sera infiniment doux.<o:p></o:p>

    Profonde, rédemptrice, christique, ma peine est un calvaire extatique.<o:p></o:p>

    Elle reviendra, la vérole au coeur, des rêves lourds dans la tête, l'âme voilée de noir. Elle reviendra, la pécheresse, l'absente, l'aimée. Elle reviendra et le Diable cette fois n'applaudira pas. Sur le chemin du retour ses pas seront languissants, ses chants mortels. Lasse comme un soldat revenant de guerre, dans la gueule du loup viendra chercher refuge. Le pain amer de la résipiscence lui apportera des forces nouvelles. Et plein de dégoût.<o:p></o:p>

    Elle reviendra, la méchante, la traîtresse, la cruelle, elle reviendra la douce, la chère, la tendre... Assassine, sans coeur, maudite est celle qui s'est envolée... Je suis condamné à n'aimer que cette damnée en fuite, ce serpent de Cythère, cette tortureuse d'âmes.<o:p></o:p>

    Elle reviendra, les bras vides, la semelle usée, le front nu, les mains sales.<o:p></o:p>

    Mais parce qu'elle sera revenue, ce seront mes plus chers trésors de martyr, les moins vives de mes épines, les plus doux de mes fers, les plus aimables de mes clous, moi le crucifié.<o:p></o:p>

    539 - Le statut d'auteur

    La plupart des auteurs se définissent exclusivement par rapport à leurs activités littéraires, ce qui est parfaitement réducteur, borné, et surtout très vaniteux. Je ne cesse de le répéter : la littérature n'est rien. Et le fait que l'on mette toutes ses tripes dans ce genre d'affaire n'y change rien. <o:p></o:p>

    Mais d'où vient donc cette étrange vanité des auteurs pour leur art ? Sans doute du culte que l'humanité aux temps passés a toujours voué aux plumes et poètes en tous genres, sortes de sorciers civilisés permettant au commun des mortels d'avoir une vue d'accès sur les dieux... De nos jours ce statut d'auteur étant accessible à la masse, il n'est pas étonnant que le moindre quidam de peu de culture prétende au feu sacré. Trois mille auteurs consultables chez "Le Manuscrit", éditeur en ligne des Dupont et autres anonymes !<o:p></o:p>

    Cette société est malade de son nombril.<o:p></o:p>

    Qu’est-ce que la reconnaissance pour un auteur ? Cela change-t-il quelque chose fondamentalement d'être reconnu ? Ne pas être reconnu, cela empêche-t-il les écrivaillons d'écrire ? Loin de là. <o:p></o:p>

    Alors, pourquoi ce malaise ? <o:p></o:p>

    Parce qu'avec l'explosion des médias, télévision depuis quelques décennies et aujourd'hui Internet, on a voulu faire croire aux millions d'auteurs du dimanche et autres poètes improvisés que la gloire était à bout de plume pourvu que le feu fût là... Mais de quel feu s'agit-il au juste ? Ce prétendu feu sacré de l'écrivain est une foutaise que partagent des millions de poires dans leur verger de bla-bla et de rimes au kilomètre... N'est pas Beckett qui veut.<o:p></o:p>

    Bernard Pivot en ce domaine a causé bien du tort. Ses célèbres émissions télévisées ont largement contribué à contaminer la population d'illusions littéraires. On voit ce que ça donne aujourd'hui. Trois milles auteurs en ligne chez Manuscrit.com ! Et combien de centaines de milliers d'autres mulots de la plume noyés dans les méandres du Net, ensablés chez d'obscurs éditeurs ? <o:p></o:p>

    Les faux messies de la cause littéraire (Pivot, entre autres bandits) ont fait croire aux masses que les lettres étaient à la portée du premier "original" venu. Le résultat, on le paye au prix bas : jamais la Pensée Universelle n'a été si   prospère !<o:p></o:p>

    Atteindre à l'universel est seulement à la portée d'une poignée de lettrés : l'élite. Oui, je dis bien l'élite. Le mot ne m'effraie pas ni ne me scandalise, contrairement à bien des vaniteux de ces lieux définitivement hermétiques à mes vues sous prétexte que je ne les inclus pas dans le "Salut Littéraire"... <o:p></o:p>

    Écrire pour les siècles et non pour les regardeurs de télévision, écrire pour les générations futures et non pour les vacanciers, c'est être déjà mort à ce monde. C'est refuser le système de starisation, c'est accepter de demeurer dans l'ombre de son vivant non pour sa propre gloire posthume mais pour la gloire des Lettres, et rien que des Lettres. Sacrifice impossible pour le commun, crime de lèse-auteur impardonnable pour le vulgaire qui ose se prendre pour un écrivain ! Non, décidément, n'est pas Beckett qui veut.<o:p></o:p>

    540 - La réalité est plus riche que votre imaginaire

    Faux poètes du NET qui par milliers nous assommez avec vos productions provinciales, laissez là vos poésies et chants désaccordés de bardes barbants ! <o:p></o:p>

    La terre, la mer et les airs avec leurs créatures aux formes étonnantes, répugnantes ou adorables valent mieux que vos chimères sans saveur. Les conceptions animées sont plus enchanteresses à mon coeur que toutes vos banales "rimailleries" qui prétendent rivaliser en éclat avec les monstres et les merveilles de la Création. Le réel dépasse en beauté, ingéniosité et magnificences vos poésies poussives de petits "poéteux" en mal de reconnaissance "nombrilistique".<o:p></o:p>

    La Poésie se concerte avec l'araignée, la Poésie est logée dans le bec du vautour, dans la plume du corbeau, la Poésie est cachée au fond du terrier, elle se terre dans les abysses océaniques, elle s'exhibe au bord des trottoirs de vos villes, se répand sur vos toits, fait chanter vos gouttières, s'élance au crépuscule vers la nue étoilée, retombe le matin sous forme de rosée. <o:p></o:p>

    La Poésie est partout sous vos pieds et au-dessus de votre tête, et vous ne la voyez pas ailleurs qu'au fond de votre nombril.<o:p></o:p>

    541 - Le Cimetière de l'Ouest

    Ce n'est pas le Père Lachaise non, mais les tombes sont profondes et paisibles, les allées grandes et mélancoliques, et l'horizon n'est qu'un vaste manteau de pierre, funèbre et solennel. Les marbres neufs -d'un goût douteux- luisent au soleil, tandis que les vieilles sépultures plus ternes des siècles passés agissent comme autant de chandelles mortes, ajoutant à la nécropole une atmosphère exquisément désuète. Ainsi se présente le cimetière du Mans, appelé le "Cimetière de l'Ouest".<o:p></o:p>

    J'errais dans ce jardin mortuaire, tantôt. <o:p></o:p>

    Je m'attardais dans les parties XVIIème, XIXème et début XXème siècle du cimetière. Je lisais des noms d'un autre temps, à demi effacés sur les stèles. Il y avait des notables et des pauvres types, des jeunes filles et des vieux grigous, des quidams dont nul sur la planète ne se souvient plus, des députés, d'anciens maires de la ville, des jeunes adolescents isolés avec des épitaphes sobres et austères ou au contraire chaudes, dégoulinantes de larmes vraies... Parfois des familles entières reposaient dans un seul tombeau avec juste le nom des occupants, sans aucun regret gravé. Tous se côtoyaient dans la terre mancelle. Les défunts, jeunes et vieux, beaux et laids, insignifiants et glorieux, appartenant à un siècle ou à un autre, ordures et saints, moi je les trouvais touchants, émouvants au fond de leur trou. <o:p></o:p>

    Je les rendais à la vie temporelle en somme, par mon seul regard. Je lisais leur nom, regardais leur tombe, tentais de deviner qui étaient ces André, ces Hubert anonymes, ces Lucette, ces Marie d'un autre âge, cette famille Champion perdue dans la foule des autres trépassés... Ils avaient vécu dans le monde tous ces gens-là. Ils avaient aimé, souffert, espéré, mangé de la salade verte, bu de l'eau claire, du vin, joué aux cartes, haï leurs voisins...<o:p></o:p>

    Je songeais que lorsque ce sera mon tour de descendre dans la fosse, pâle, avec un rictus énigmatique et figé sur les lèvres ou alors avec un air tout banalement inexpressif, placide (car qui sait quelle sorte de visage donnera à chacun de nous la mort ?), les intestins inertes, les pieds comme deux pierres, la tête droite, je songeais disais-je que lorsque ce sera mon tour de descendre là dans ce trou, alors moi aussi je deviendrai l'anonyme d'un cimetière, un oublié du monde, une stèle illisible. Les siècles me rendront pareil à cette multitude muette couchée sous la terre. Des gens oubliés de tous, jusqu'à leurs ossements.<o:p></o:p>

    Un mort de plus parmi les milliards de gisants que comptent tous les cimetières du monde.<o:p></o:p>

    Voilà ce que sera devenu le vivant Raphaël Zacharie de Izarra de cette heure où je vous parle, et je ne m'en fâche point. Ainsi, égaux nous sommes. La poésie, les lettres, les vanités, les amours ratées, les attentes de bus, les rendez-vous importants, les courriers urgents, les affaires minables, les aveuglements des jeunes gens, les classes redoublées, les comptes-rendus de l'employé à son patron, les soucis météorologiques avant les départs en vacance, les trains à ne pas manquer, les rendez-vous chez le coiffeur, les ascensions sociales, les descentes des pistes de montagne à ski, tout s'apaisera dans la tombe.<o:p></o:p>

    Visitez les cimetières, vous qui vous pensez immortels à force de ne jamais penser que le jour de votre mort arrivera. Un 4 mars ou un 17 juin, peu importe. Mais un des 365 jours de l'année, de manière certaine. Visitez les cimetières, vous qui avez tant de choses à faire, à voir, tant de gens à aimer, à détester. <o:p></o:p>

    Attardez-vous sur les tombes de ces mangeurs, de ces amants, de ces conducteurs de trains, de ces chapeliers, de ces servantes, de ces vagabonds, de ces écoliers, de ces vieillards qui comme vous se croyaient immortels. <o:p></o:p>

    La mort les a pourtant surpris. Maintenant ils sont au fond de leur trou, dans le "Cimetière de l'Ouest". Et vous y serez vous aussi.<o:p></o:p>

    Vaniteux vivants, allez donc visiter les cimetières vous dis-je, et surtout prenez votre temps. Il faut que vous soyez imprégnés, hantés par le marbre.<o:p></o:p>

    Et puis lorsque vous aurez terminé votre visite, alors -et c'est conseillé-, vous pourrez en toute joie vous enivrer de bon vin.<o:p></o:p>

    542 - L'araignée

    Elle me hait de ses huit yeux de myope. <o:p></o:p>

    Conception des ténèbres, ignominie enfantée par quelque cauchemar cosmique, vomissure du Mal, sans-âme échappée du pays de la damnation, chair née de la cervelle d'un dieu mauvais ou pure émanation des égouts de l'enfer, toujours est-il que l'araignée est là, qui me fixe.<o:p></o:p>

    Et me glace les sangs. <o:p></o:p>

    Immobile, minuscule, mince et noire, ses pattes sous mon regard d'épouvanté deviennent géantes et vont bientôt m'enlacer, alors même que d'un simple coup de talon je pourrais l'aplatir. Pourtant je n'ose, pétrifié par le monstre gros comme un caramel mou.<o:p></o:p>

    Elle s'approche. Je suis un marbre tremblant, une feuille de pierre, une enclume de chair. Elle grimpe sur ma chaussure, abjecte jusque dans ses moindres mouvements. Avec son abdomen comme un vivant immondice, n'est-elle point hideuse la huit-pattues qui s'accroche au cuir luisant ? Ses longs doigts velus dérapent sur ma chaussure. Et méchamment s'agrippent, insistent ! L'infernale créature parvient à ma cheville... Et grimpe, résolument. Moi, je ne suis plus qu'un chêne prêt à tomber en poussière : l'effroi incarné.<o:p></o:p>

    Je sens ses pattes immenses qui enlacent mon esprit, emprisonnent ma raison, mettent en cage mon souffle, mon coeur et mon âme. Elle continue de grimper, ses huit pattes me possèdent, son abdomen maudit d'entre toutes les inventions de la Création glisse le long de ma jambe... Je devine ses entrailles répugnantes et les grossis, les invente, les projette mille fois plus noirs qu'il ne le sont en réalité. Mais je suis prisonnier de ma terreur. Incapable de raison.<o:p></o:p>

    Elle vient à moi chargée de toute sa haine, sa haine remontée des siècles lointains, héritée des temps les plus obscurs de la planète où la vie s'éveillait à peine... Haine originelle demeurée intacte depuis les profondeurs millénaires de la terre et les gouffres immémoriaux de la genèse ! La haine, la Haine qu'éprouve l'araignée pour tout ce qui vit, tout ce qui est bien, bon et beau. Je sens cette haine inextinguible, sans fond, sans fin et huit fois multipliée de mon ennemie l'araignée.

    Une haine démesurée enfermée dans un corps si ténu... Cette haine innée qu'éprouve l'araignée pour l'Univers, ne la lisez-vous pas sur ses huit pattes affreuses, sur son abdomen sans chaleur, à travers la nuit dont elle est imprégnée ?
    <o:p></o:p>

    Elle arrive à mi-hauteur de mon corps statufié. D'un tremblement d'horreur je la précipite involontairement à terre.<o:p></o:p>

    Libéré de l'effrayante étreinte, j'émerge peu à peu de mon enfer. Je sens monter en moi le feu terrible de la vengeance. Je vais la foudroyer, la broyer, la pulvériser, la réduire à l'ordure, la rendre au néant, la mêler à la poussière, l'expédier aux éternels enfers. Je tremble de toutes parts : coeur, chair, esprit.<o:p></o:p>

    Et je tremble tant et si bien que je décide de laisser la vie à mon ennemie. Tant de déchéance incarnée me pousse à la pitié, à la miséricorde. Je n'écraserai point les huit pattes ignobles. L'expérience de la hideur m'a donné l'envie de l'amour : la vue de ces huit pattes a fait naître chez moi deux ailes.<o:p></o:p>

    543 - Dans le charbon

    Dans la réserve à charbon il fait sombre et c'est plein de vieilles toiles d'araignées déchirées, noircies de poussière. Autrefois sous ce toit ouvert à tous les vents nichaient quelques bestiaux à destination de la boucherie locale. Moeurs d'un autre temps qu'adoptaient les précédents propriétaires, avant la Grande Guerre. Aujourd'hui en 1978 la servante vient y puiser son noir fardeau. La servante, une pauvre imbécile gentille et sans le sou. Une idiote incapable d'économiser ses gages mais bien tournée. Et qui plaît au maître, ce coquin quinquagénaire qui n'a pas son pareil pour faire tourner les vieux moteurs à pétrole !<o:p></o:p>

    Suzanne, c'est son nom, porte le charbon vers le foyer. Pendant ce temps Nestor son ennemi de toujours, un gentil garçon boiteux mais mal embouché, prend son envol vers sa destinée. La porteuse de charbon trébuche dans la cour, ses boulets roulent, Nestor clame haut et fort que jamais on ne le reprendra à réciter par coeur des leçons inadaptées à son niveau scolaire qui est plutôt bas pour son âge (45 ans).<o:p></o:p>

    Une partie infime du charbon est écrasé par les pas maladroits de Suzanne-la-godiche. Quelques morceaux de dimensions négligeables se sont également perdus dans l'herbe.<o:p></o:p>

    Il ne faut pas trébucher quand le charbon est entre les mains de Dieu. Le feu cuira les poireaux, la servante se sent belle. Et effectivement, elle est belle.

    Jusqu'au lendemain.
    <o:p></o:p>

    544 - Un vrai seigneur

    Je suis un seigneur. <o:p></o:p>

    Je mange dans une gamelle de bois, dors dans de la fourrure, nage en eaux libres, mendie avec dédain, gâche sans remords, mâche solennellement, marche sans me presser, cours avec les ânes, bêle en compagnie de mes femmes.<o:p></o:p>

    Je regarde l'heure qu'il est à la seconde près quand je n'ai pas besoin de savoir l'heure qu'il est. J'oublie le temps qui passe quand je vois le temps qu'il fait. La fatalité chez moi s'appelle "fatalitas". Je baigne parfois mes pieds dans une bassine en zinc. Je suis un seigneur et mes orteils valent autant que vos cocktails.

    Comme tout seigneur, j'ai plein d'honneur : je crache par terre avec ostentation. Ca me fait coqueter quand je porte mon beau chapeau à plume. J'aime me pavaner, railler, mépriser, persifler. Je déteste la compagnie de mes semblables portant un couvre-chef plus haut que le mien. Je porte un amour presque immodéré à mes chats. Ma bonne les nourrit, et elle est âgée. Je ne la paye pas pour ne rien faire, aussi j'attends de cette vieillarde maintes satisfactions et moult services : transports de bois, arrachage de souches, port de seaux d'eau fort lourds. Pour la cuisine, j'emploie un tendron de seize ans peu farouche.
    <o:p></o:p>

    Je suis riche, avaricieux, poltron, déloyal, menteur, faussaire, enthousiaste, retors, élégant, colérique et prétentieux.<o:p></o:p>

    Je prends dans les troncs des églises, donne aux moins pauvres, fais la morale aux riches, recueille dans mes écuries les miséreux, mange à ma faim, vole ma vieille bonne, gâte ma cuisinière de seize printemps, flatte mon curé.<o:p></o:p>

    Je suis un seigneur. J'ai besoin de le répéter, de le rappeler, qu'on s'en souvienne. Mon chapeau à plume est seyant, mes crachats sont sonores et puissants, ma demeure est glaciale. Je vis dans mes écuries la plupart du temps, sauf quand je recueille des vagabonds. Là, je dors dans mon lit, eux dans mon foin quotidien. Je suis un seigneur. <o:p></o:p>

    Un peu étrange disent certains.<o:p></o:p>

    545 - La Vierge sylvestre

    Aux abords d'une forêt sarthoise que longe une route communale, gît une antique chapelle ouverte à tous vents, abandonnée, minée par le temps et les éléments. A l'intérieur trône une Vierge parmi des immondices. En pleine décrépitude, rempli d'humus, les murs couverts de moisissures, le sol jonché de squelettes d'animaux, l'humble édifice de pierres et de bois pourri agonise depuis des lustres au bord de la route.<o:p></o:p>

    Il y a quelques jours en passant pour la millième fois devant cette chapelle que j'avais fini par ne plus voir, je fus pris d'une subite curiosité. Attiré par ce temple que la désolation avait rendu finalement charmant, je m'approchai. Histoire de jeter un oeil compatissant sur les trésors dérisoires que devait receler cet autel devenu antre des oiseaux de nuit, de m'attarder avec mélancolie sur les riens qui, j'en étais persuadé, peuplaient délicieusement cette demeure vide... Occupation innocente de promeneur.<o:p></o:p>

    Je vis une Vierge de plâtre peinte dans la position traditionnelle de prière, étreignant un chapelet devant sa poitrine. Naïve, sans goût ni attrait particulier, cette Vierge qu'embaumaient des effluves de champignons et de bois mort ne présentait à vrai dire nul intérêt, et finalement je trouvai ce lieu parfaitement anodin. J'étais sur le point de m'éloigner : pas de quoi m'attendrir sur des bagatelles aussi misérables. Cependant...<o:p></o:p>

    Cependant une force invisible me retenait immobile devant la statue. <o:p></o:p>

    La Vierge en lambeaux parut tressaillir sous mon regard, confusément. Une flamme ardente émana progressivement du visage de plâtre peint. La flamme très vite devint un feu ardent, terrible, violent. Je n'eus guère le temps de m'étonner ni de me laisser gagner par l'effroi. Les immondices disparurent, je ne vis plus que cette Lumière. En moi, une paix infinie. <o:p></o:p>

    La statue me fixait, elle me fixait, me sondait, m'interrogeait avec une indescriptible douceur et il me sembla avoir en face de moi une montagne écrasante d'amour. Sous son aspect piteux, abandonnée de tous, la Vierge de plâtre venait d'être réanimée par le seul regard d'un mortel et se manifestait au monde avec éclat, au bord d'une route perdue de campagne... Miracle à l'ombre d'une forêt communale, dans la plus grande simplicité. Témoin et acteur du prodige, qui étais-je donc pour porter un si glorieux fardeau ? Un passant peut-être un peu plus pieux que les autres... Qu'en sais-je ? Toujours est-il que j'ai vu.<o:p></o:p>

    Ce monde contemporain assoiffé de jouissances matérielles qui, ingrat, a voué à l'oubli et à l'offense les plus chers témoignages de piété édifiés par ses ancêtres, voilà qu'ils se sont rappelés à lui au détour d'une banale route de campagne, et avec quelle fulgurance !<o:p></o:p>

    Dans cette chapelle en ruine la Lumière à travers moi s'est manifestée, j'en porte à jamais les stigmates : désormais je chérirai la pierre, le bois et le plâtre que dans les siècles passés nos parents ont bénis.<o:p></o:p>

    Aussi que l'on me permette, surtout auprès des incrédules et des ventres pleins, de témoigner de l'indicible Lumière d'en haut, car je le répète, dans la petite chapelle abandonnée, j'ai vu.<o:p></o:p>

    546 - Quand tu seras mort

    Quand tu seras mort je verserai de la crème de haricot au beurre de Charente dans ta bouche inerte, je soufflerai sans état d'âme dans tes oreilles définitivement bouchées, je froisserai des billets de banque devant tes narines sans plus d'utilité, je placerai douillettement mes pieds dans tes chaussons à carreaux, je briserai ta pipe en deux morceaux distincts. Quant tu seras mort, ordure, ne compte pas sur moi pour te regretter !<o:p></o:p>

    Ce jour-là, ce jour-là où tu seras étendu prêt à partir pour le cercueil, j'empilerai dans ta chambre devenue froide des boîtes vertes, tant et si bien qu'elles s'effondreront sur le plancher dans un fracas qui ne te réveillera jamais. Des boîtes vertes avec des trucs dedans, des choses lourdes, un peu carrées, un peu citronnées, pas tellement grosses. Mais bien claquantes.<o:p></o:p>

    Quand tu seras mort, fumier, il n'y aura pas de quoi pleurer ! Moi je sonnerai de la trompette tandis que tu dormiras. Et pendant que tu attendras comme un glaçon qu'on t'inhume bien profondément dans la tourbe du Nord, j'émettrai des notes aiguës dans la pièce. Quand tu seras mort je serai bien, moi. Et puis il n'y aura pas de fleurs tu sais, vu que t'es qu'un vieux chardon noir comme un boulet de petit pois. Je boirai un canon à ta santé. Une santé de défunt fini, ça s'arrose   non ?<o:p></o:p>

    Vieux débris, quand tu seras mort il n'y aura personne pour te dire au revoir. Tu auras droit à des " Bon débarras ! " et puis à quelques crachats. Et je serai le premier à le dire, le premier à t'envoyer mon postillon parfumé de chique sur ton costume de bois, vieux cochon de gros verrat à truies que tu es !<o:p></o:p>

    Quand tu seras mort je chanterai l'hymne à ta crevaison. Et tu la fermeras, je jure que tu la fermeras ! Ha ! quand tu seras mort, sale poulet duveteux avec ta tête de poêle à frire, espèce de viande avariée, chien raté, vieux chacal puant, quand tu seras mort mon premier geste sera d'allumer un feu de joie avec ta carte d'identité et d'y attiser ce gros cigare que tu vois dépasser de ma poche depuis des lustres. Je me le réserve depuis toutes ces années en attendant le grand jour, tu sais.<o:p></o:p>

    Exquise, libératrice, quand tu seras mort ma première bouffée sera pour saluer la Camarde à ton chevet. Et dans mes ronds de fumée, mollement, méditativement je te chasserai de ma vie en fermant les yeux, les lèvres expulsant le tabac de Virginie dans un vertige extatique.<o:p></o:p>

    Car c'est en fumant un gros cigare de Virginie -et non de Havane- que je veux, te causant une ultime contrariété, fêter ton départ. <o:p></o:p>

    547 - Le poison de la passion

    Je hais et fuis toute passion. La passion est délétère, funeste, vénéneuse, elle rabaisse au lieu d'élever. La passion est pure animalité. Je n'aspire qu'à la sérénité des hauteurs désincarnées. De ma vie je n'ai jamais éprouvé aucune passion et souhaite à tout prix éviter cet écueil stérile qui empêche toute progression en général, et particulièrement en direction de mes chères étoiles. <o:p></o:p>

    Passion est perte de temps, d'énergie, du sens de la marche. Égarement terrestre, la passion est un chemin semé de bûches de Noël... Qui mène droit au gouffre !<o:p></o:p>

    La passion est la raison des fous. Sage, avisé, plein de bon sens, d'esprit, je chemine loin de ces sentiers que vous empruntez, vous les marcheurs aux semelles embrasées. Je me moque de vos "passions", des railleries qui s'y mêlent, de vos ailes qui bourdonnent comme des flammes, infernales. Ce qui me porte est bleu et non rouge.<o:p></o:p>

    Vous vous croyez pleins de braise sacrée parce que vous êtes habités par des passions, alors qu'en vérité vous êtes aussi vides que des coques de noix brisées. Le ver ronge le fruit du dedans et laisse l'écorce. Vous brûlez certes, comme brûle la coquille une fois la pulpe extirpée... La passion ridiculise.<o:p></o:p>

    Vous brûlez votre huile, tandis que je conserve mon essence.<o:p></o:p>

    Pendant que vous faites de longues glissades en formes de cercles sur vos espaces vicieux, poussés par vos artifices endiablés, portés par vos spores miasmatiques et hallucinogènes, enivrés par vos sports acrobatiques, aveuglés par vos feux multicolores, vous les passionnés, moi je monte. <o:p></o:p>

    Je monte, simplement escorté par ce vent raisonnable que vous haïssez tant et qui n'est autre que le souffle pur de l'esprit.<o:p></o:p>

    548 - Echanges entre un bambin et ses parents

    Charles-Théodore de la Fraissière est un adorable bambin d'à peine quatre ans. Prêtons une oreille indiscrète à des échanges entre le jeune Charles-Théodore et sa vieille tante. La scène se passe dans le salon d'une auguste demeure, quelque part dans les faubourgs d'une ville populaire de la banlieue parisienne. Contrairement aux gens de son âge, le petit héros de cette histoire que vous allez lire sait se tenir... <o:p></o:p>

    - Ma tante, Ô ma chère aïeule, consentez promptement à mes désirs ! Je réclame sur le champ bonbons mentholés et autres délices caramélisées. Je ne puis plus supporter cette privation inique que vous m'imposez !<o:p></o:p>

    - Charles-Théodore, taisez-vous ! Vous irez à la grand-messe plutôt ! Un chapelet et non des gâteries, voilà ce qu'il vous faut.<o:p></o:p>

    - Grand Dieu ! ma tante, vous me contrariez. Je conçois envers vous de vifs émois qui n'honorent point votre rang. Amertume et affliction, voilà ce que m'inspire votre âpre décision. Je le dirai à mère, et elle sera très mécontente de vous.<o:p></o:p>

    - Charles-Théodore, vous êtes un impie ! Pour la Noël vous aurez 25 coups de martinet et pas de joujoux !<o:p></o:p>

    - Ma tante vous me fâchez grandement. D'abord vous avez 98 ans et vous êtes bien proche de la mort. Vous méritez mon mépris. Je vous chasse de ma mémoire. Adieu Madame.<o:p></o:p>

    UN PEU PLUS TARD, CHARLES THEODORE S'ENTRETIENT AVEC SA MERE...

    - Mère, notre vieille tante a assombri ma juvénile humeur, tantôt.
    <o:p></o:p>

    - Quelle en fut la cause mon petit Charles-Théodore ?<o:p></o:p>

    - Mère, cette vieillarde odieuse m'a refusé les douceurs que les gens de mon âge sont en droit de réclamer, même en dehors des jours de fête telles que la Noël ou la Pâques. N'est-ce point insolent de sa part, Ô mère ?<o:p></o:p>

    - Mon petit, sachez qu'il faut respecter vos aïeux. Leurs décisions, fantaisies et pensées, pour iniques et cruelles qu'elles puissent vous paraître n'en sont pas moins justifiées par le rang où l'âge les a placés. En ce monde le grand âge, l'expérience, la situation donnent tous les droits mon enfant. Votre tante est une ancêtre auguste, respectez sa volonté. <o:p></o:p>

    - Certes mère. Cependant cette parente fit preuve d'une révoltante intransigeance face à mon courroux.<o:p></o:p>

    - Que vous a-t-elle répondu ?<o:p></o:p>

    - Mère, la méchante femme m'a dit qu'au lieu des joujoux annuels qui devaient m'échoir à l'occasion de la fête chrétienne du 25 décembre, je recevrai 25 coups de martinet !<o:p></o:p>

    - Hé bien mon petit Charles-Théodore, cette année pour la Noël vous recevrez donc 25 coups de martinet. A presque quatre ans il vous faudrait peut-être commencer à songer à des choses plus sérieuses, ne croyez-vous pas ? Vous êtes bien trop frivole mon enfant ! Disposez à présent, votre proximité autant que votre puérilité m'incommodent.<o:p></o:p>

    - Oui mère.<o:p></o:p>

    549 - Auto-interview

    A la manière d'un vrai journaliste, je vais me poser quelques questions bien choisies. Le but : me dévoiler non sans éclat à mes lecteurs. Je me glisse dans la peau d'un reporter exigeant, conciliant, curieux et compétent, pénétrant et supérieurement doué pour mieux étaler à la face du monde les réponses faites à moi-même :

    - Bonjour Raphaël Zacharie de Izarra. Je ne cache pas ma fierté de vous soumettre au plaisant exercice de l'interview. Quelle consécration dans une carrière de journaliste ! Mes questions seront simples, franches, précises, gênantes, odieuses, sottes ou bien très pertinentes. Vous pouvez toujours vous dérober : à la fois intervieweur et interviewé, vous restez le maître du jeu. A ce titre, j'acquiescerai simplement à toute retraite sans vous jamais juger : je vous connais assez pour vous pardonner ce genre de faiblesse.
    <o:p></o:p>

     - Vous plaisantez ? J'attends au contraire vos questions avec une joyeuse fébrilité. Qu'elles aient l'odeur du souffre ou de la mort, de l'herbe fraîche ou du fumier, de la vengeance ou bien du cake aux raisins, je me ferai un plaisir ostensible d'y répondre avec feux et fracas, voire artifices...<o:p></o:p>

    - Décidément Raphaël Zacharie de Izarra, vous ne cessez de surprendre ! Mais ne tardons plus. Raphaël Zacharie de Izarra, qu’est-ce qui vous fait courir dans la vie ?<o:p></o:p>

    - Ho ! Dans la vie vous savez je plane plus dans mes hauteurs que je ne cours à l'horizontale... Je suis un seigneur ailé, une sorte de chérubin couronné de sa propre gloire d'être ce qu'il est. J'ai les pieds dans les étoiles. Parfaitement déconnecté du sol. Ma tête est ailleurs, je ne suis pas de ce monde.<o:p></o:p>

    - Et la littérature ?<o:p></o:p>

    - Je considère la littérature comme une "grave bagatelle". A la fois fumée insignifiante et grande voile déployée vers l'imaginaire, pensée tantôt creuse mais enchanteresse, tantôt consistante mais indigeste, sucrée ou vénéneuse, parfois vitale et le plus souvent sans valeur, pour moi la littérature est un festin ogresque composé de mets variés, grossiers ou délicats. A ne pas mettre sous tous les palais. Les réponses strictement intestinales en général scellent le sort de bien des littératures. En tant qu'auteur soucieux de pondre de jolis cocos littéraires, j'essaie quant à moi de composer des plats qui montent à la tête et non qui descendent vers les tripes. J'ai fait le choix du vin fin et non du gueuleton profane. Il est vrai qu'à cette fin je saupoudre mes créations d'épices particulièrement relevées, l'essentiel étant d'échapper à tout prix à la réaction des viscères. Monter, voilà ma devise en littérature.<o:p></o:p>

    - Raphaël Zacharie de Izarra, vous aimez les femmes et abusez de leurs faiblesses pour votre plus grand profit, ça n'est un secret pour personne. Justement, quel est votre secret ?<o:p></o:p>

    - La femme est une créature aussi étrange que simple, complexe et primaire, répugnante et exquise. Les femmes belles et intelligentes aiment les amants odieux. Coquetterie de sensibilité supérieure. Les gens aimables sont insupportables aux beaux esprits : leur coeur fébrile affectionne les épines de l'amour. Oser dire aux femmes les mots qu'elles n'attendent pas, cesser de singer ces poltrons amants qui chantent de sempiternelles niaiseries, c'est déjà se montrer digne de leurs feux, c'est leur faire honneur par l'inédite épine et non par l'éculée pâte d'amande. Les considérer comme de glorieux objets dédiés à mes cruautés d'esthète et non comme d'insipides bouquets de fleurs à mettre en pot, tel est mon secret. Faire naître l'inattendu, l'indicible, la souffrance, voilà ce qui sied en amour. Faites couler les larmes d'une femme, vous gagnerez son éternelle reconnaissance. C'est par les sanglots que s'imprègnent les sentiments les plus durables. Marquez un coeur de votre sceau vénéneux, et vous le ferez battre comme une folle mécanique.<o:p></o:p>

     - Raphaël Zacharie de Izarra, vous êtes exquisément détestable. Parlons  particule. Que ce qu'elle représente pour vous qui en faites si grand cas ?<o:p></o:p>

    - Rien. Absolument rien. La particule est mon plus cher faire-valoir de salon il est vrai, mais je sais bien que ces affaires-là ne sont là que pures mondanités justement, car enfin soyons sérieux : je ne me prends pas au sérieux quant à ma particule. Je joue avec ce hochet à deux lettres. Plus que de raison certes. Je ne fais que jouer cependant. Mais à vrai dire, pas tant que ça... J'avoue me laisser prendre systématiquement au jeu délectable de ma particule. Ce qui revient à dire que je suis finalement toujours sérieux quand je parle de ma particule, bien que je m'en défende. En définitive et pour être parfaitement honnête je répondrais que ma particule ne représente pas rien, mais qu'au contraire elle représente tout.

    - Réponse pour le moins ambivalente... Raphaël Zacharie de Izarra, faites-vous preuve d'autant de "bonne foi" dans vos textes ?
    <o:p></o:p>

    - Il y a beaucoup de littérature dans mes textes, vous savez. Or qu’est ce que la littérature sinon l'art de jouer avec les mots ?<o:p></o:p>

     - Raphaël Zacharie de Izarra, d'où vous vient cette étonnante capacité à inventer, créer, imaginer, faire parler vivants et morts, hommes et cailloux sous votre plume ?<o:p></o:p>

    - Elle me vient de mes muses.<o:p></o:p>

    - Pouvez-vous développer pour nos lecteurs ?<o:p></o:p>

    - Les muses qui répandent leur haleine féconde dans le creux de mon oreille, et parfois entre mes lèvres, viennent principalement de l'Olympe, des divers panthéons qui m'entourent, qu'ils soient égarés dans l'oubli des siècles ou solidement boulonnés sur la place publique. Elles tombent encore de nues éblouissantes ou sont issues des ténèbres les plus effrayantes. Elles se manifestent aussi bien à travers les beautés sauvages et indomptées de l'orage qui éclate en plein dimanche que dans les molles sérénités vernales. Comme vous le voyez, mes muses sont convoquées depuis tous les horizons célestes, voire depuis le coin de la rue.<o:p></o:p>

    - Raphaël Zacharie de Izarra, j'ai encore plein de questions à vous poser. Plus je vous interroge, plus ma curiosité s'aiguise.<o:p></o:p>

    - A présent je suis las. Revenez un autre jour, voulez-vous ? Je vais me reposer un peu. <o:p></o:p>

    - Votre première dérobade, Maître ?<o:p></o:p>

    - Ce sera le mot de la fin. Ma foi, un peu de mystère dans cette affaire ne desservira pas ma cause.<o:p></o:p>

    550 - L'esprit des arbres

    Je passai sous de larges pans de feuillus dominant la plaine. C'était la fin de l'été. L'ambiance crépusculaire donnait aux choses des allures augustes. Telle une houle majestueuse, le vent agitait avec ampleur et mollesse les lourds branchages.

    Éole qui caressait ces géants m'évoqua aussitôt des secrets d'enfance... Pareille à une musique mélancolique, il chuchotait à travers la ramée des souvenirs perdus. C'était le chant immortel et nostalgique des jours heureux. Ainsi par l'effet des éléments sur mon âme méditative, je me revis à l'âge puéril, bercé par le murmure champêtre.
    <o:p></o:p>

    Je demeurai longuement sous les frondaisons, hautes et sombres futaies s'élevant jusqu'aux sommets exquis de ma conscience vagabonde.<o:p></o:p>

    551 - Le superstitieux

    Il était né sous une mauvaise étoile, ce qui le comblait de satisfaction : un vendredi 13. Le présage était trop beau. Superstitieux, il passait sa vie à compter ses fantômes, calculer sur le dos de ses chimères, chercher des signes magistraux jusque dans la plus extrême platitude de son quotidien. Un simple numéro rencontré par hasard pouvait prendre des proportions énormes. Par exemple il se persuadait que les chiffres 5, 9 ou 13 lus sur une plaque d'égout, sur le chapeau d'un passant ou sur le fronton d'un édifice signifiaient qu'un événement bénéfique en rapport avec ces chiffres allait bientôt survenir et changer radicalement sa vie. Alors ses journées se chargeaient de sens. Il attendait jusque tard le soir quelque révélation sublime qui eût donné raison à son intuition. Comme jamais rien ne se passait mais que sa bêtise demeurait, il interprétait à son avantage les non-faits. Avec lui le vide le plus stérile résonnait de mystères grandioses et les ronds de fumée sortant de sa pipe se dissipaient avec plein d'éloquence.<o:p></o:p>

    Plus les années passaient, plus le superstitieux pataugeait dans ses chiffres, prophéties et espérances, s'accrochant comme un diable aux volutes de son calumet.

    Vieillard, il fit un bilan amer de sa vie. Aucun des signes auxquels il avait accordé tant d'importance ne lui avait donné richesse, succès ou chance. Une vie passée à attendre, en vain... En désespoir de cause il espéra une fin pleine de panache, sorte de revanche symbolique qui eût signé aux yeux du monde le caractère extraordinaire de son destin. Il s'attendit donc à trépasser un 1er janvier pendant les douze coups de minuit, au milieu du réveillon de Noël ou, pourquoi pas, en pleines fêtes du 14 juillet, un linceul tricolore pour ultime habit de cérémonie.
    <o:p></o:p>

    Il mourut à une heure indue, un mardi 19 mars.<o:p></o:p>

    552 - Rimbaud déréglé

    Penchons-nous sur la fameuse et fumeuse phrase de Rimbaud :<o:p></o:p>

    "Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens."<o:p></o:p>

    Moi je prétends que le poète ne voit bien qu'avec le bec ténu de sa plume et surtout avec la folle maîtrise de tous ses sens dirigés vers les hauteurs accessibles à ses semblables. Un poète qui se fait passer pour un mage n'est plus un poète mais un maladroit augure. Le vrai chantre des couleurs et des profondeurs n'a pas la semelle planant dans les nues mais les pieds sur terre en compagnie de ses frères humains aux mains calleuses. Celui qui se réclame de Rimbaud n'est qu'un singe à la grimace usée, un gugusse au numéro éculé, un gros pigeon déplumé.<o:p></o:p>

    Je défie quiconque de décrocher les astres en naviguant sur quelque "Bateau ivre" ou en traversant je ne sais quelle inepte "Saison en enfer". J'invite au contraire les beaux esprits et bonnes volontés poétiques à cheminer sur mes pas à la rencontre des chants cosmiques. Ne pas dévier des rails qui mènent à la sérénité olympienne, voilà mon credo. La Poésie est harmonie, paix, éclat et non chaos, ténèbres, effroi.<o:p></o:p>

    Les disciples de Rimbaud sont de sots laudateurs qui voient des mirages dans les fumées de l'aube, des fantômes en plein midi et des chimères dans les vapeurs du soir, trompés par le "grand mousse de Charleville" se prenant les pieds dans les voiles de son radeau voguant nul ne sait où...<o:p></o:p>

    Cessez de feindre les érudits touchés par la grâce rimbaldienne, vous les fats admirateurs pleins de vagues émois car en vérité je vous le dis, le vrai génie est dans l'éclat de la simplicité.<o:p></o:p>

    553 - L'insignifiance de la pierre

    Blanchir des cathédrales noircies, reconstituer dans l'esprit des époques révolues des monuments en péril conçus il y a deux, quatre, cinq siècles, mille ans par des architectes morts et depuis longtemps réduits en poussière, mettre des béquilles à des châteaux de toute façon voués à la disparition, faire des moulages de têtes perdues... A quoi bon toutes ces gesticulations de restaurateurs éblouis par des illusions de grandeur ? Recoller les morceaux érodés du patrimoine historique vaincu par le temps : vaine mission ! <o:p></o:p>

    Notre siècle plus que tous les autres sacralise le passé. Cela est sot, cela est profane, cela est superflu. L'essentiel n'est-il pas d'admirer ce qui est vif, proche, présent ? Ce qui doit être respecté, n'est-ce pas la chair plus que la pierre ? Ce qui doit être glorifié, n'est-ce pas le coeur palpitant mieux que les crânes jaunis ? Ce qui doit être vécu, n'est-ce pas notre quotidien plutôt que par procuration ces chimériques âges d'or des anciens ?<o:p></o:p>

    Que vaut un vitrail de cathédrale devant un souffle humain ? Les "trésors" médiévaux tombent en ruine, et alors ? Faire tant d'histoire pour restaurer les ouvrages du passé, quelle onéreuse indécence ! Je ne crois pas au poids hypertrophié que le passé donne aux choses. Ce qui fait le prix des cathédrales, des pyramides égyptiennes ou même de la Tour Eiffel, est-ce véritablement leur lignes, leurs dureté, leurs hauteurs ou bien simplement leur âge ?<o:p></o:p>

    Hier le centre Beaubourg à Paris était considéré comme un ratage. Aujourd'hui on commence à le regarder d'un oeil bienveillant. Demain ce sera une merveille.

    Les cathédrales ne valent rien. Les pyramides sont caduques. La Tour Eiffel se fout du monde entier. En vérité la vie est dehors, au soleil, sous la pluie, dans le vent, parmi la foule des hommes, loin des pierres, au coeur de nos viscères, au fond de nos âtres, sous nos draps, tout proche de nos pieds, dans le creux de nos paumes, au bout de nos lèvres, à deux doigts de nos cheveux. La vie est là, dans les détails les plus banals, les plus insignifiants de nos journées. Le reste n'est qu'artifice de pierre et de métal.
    <o:p></o:p>

    Blanchissez vos cathédrales, restaurez vos monuments, sondez vos pyramides, moi je contemple l'escargot sous sa coquille frêle qui mollement, de son pied unique glisse sur ma feuille de salade, plein d'un baveux, universel, vivant mystère.<o:p></o:p>

    554 - Le champ des mots

    Au fil de la ligne ces mots tirés comme des flèches foncent vers leur point de chute. La phrase est une arabesque fulgurante, précise et fantasque née d'idées sages et délirantes que le style seul justifie. Sans cesse renouvelé, le verbe circule en tous sens, tourne sur lui-même, s'égare hors de son cadre, revient en son centre, musarde, vagabonde au gré des discours, erre sans fin et même parfois explose en mille éclairs féconds.<o:p></o:p>

    Adjectifs, noms, verbes, tous unis pour une même cause : l'extase textuelle, l'ivresse phraséologique, le vertige verveux. La plume est une arme qui caresse. C'est l'épée de la pensée, le plomb de l'esprit, la flamme du songeur.<o:p></o:p>

    Ce texte en trois paragraphes produit avec un minimum de lettres, d'espace et de temps un maximum d'éclat.<o:p></o:p>

    555 - Ché picards des camps

    (Les picards des champs)<o:p></o:p>

    Mortels sont certains villages picards à la morne saison. Sous la pluie, la brique rouge devient grise et les gouttières qui débordent hantent les âmes de leur chant monotone. Alors les casquettes longent les murs, les aboiements deviennent déprimants et les clochers lugubres. Triste est la terre du nord quand on en exhume les betteraves à sucre, sombre est le ciel de là-bas à la récolte des endives qu'on épluche devant l'âtre... Le temps des patates cependant réjouit les coeurs picards : la frite jaune -qu'accompagne la bière dorée- égaient ce pays de peupliers et de crachin.<o:p></o:p>

    Les chemins de craie sous l'onde mènent vers des horizons pleins d'ennui : la terre promise autour de ces villages d'enterrés est faite de peine et de larmes, de langueur et de grisaille. Le souvenir des batailles de la "14" est partout, et les corbeaux avec leurs plaintes funèbres donnent du relief au lointain trop plat.<o:p></o:p>

    Le soir au troquet le tabac est âcre et le jus sent la gnôle, les moustaches sont épaisses et les mots toujours les mêmes. Mais les coeurs restent grands ouverts. Dans les brumes de l'ivresse on cause chasse, pièges-à-loups, charbon, saucisses, braconnage, femmes.<o:p></o:p>

    Dans les rues désertes les nuits sont de longs rêves humides et glacés.<o:p></o:p>

    L'aube sous les pleurs sans fin de l'automne est cafardeuse, la rosée lourde, le café exquis. <o:p></o:p>

    J'aime les trous perdus de la Picardie intime : c'est dans ces terres froides et trempées, noires et profondes que j'ai pris racine.<o:p></o:p>

    556 - Les avantages inouïs de la particule

    La particule, qu'elle soit usurpée, mensongère ou parfaitement authentique protège définitivement celui qui la porte de l'ineptie dupontesque, duvalesque ou tartempionesque.

    Heureux le porteur de particule ! Mieux qu'un couvre-chef, le "de" signe la supériorité innée de son possesseur sur la "rotaille". Un Dupont jamais n'accèdera aux hauteurs vertigineuses du "particulé".
    <o:p></o:p>

    L'insignifiance congénitale d'un Durand, d'un Duchenoque ou d'un Lacouillard est un crime pour l'heureux détenteur du précieux sésame à deux lettres.

    C'est pourquoi je revendique le droit inaliénable de mépriser haut et fort tout ce qui ne porte pas ces deux lettres de noblesse indispensables à l'édification de tout honnête homme qui se respecte.
    <o:p></o:p>

    557 - Retour sur Terre

    Rimbaud, le Christ, James Dean, le Che : destins fulgurants ! Et trompeurs quant à leur réalité intime... <o:p></o:p>

    Illustres pantins dont à notre insu nous tirons nous-mêmes les ficelles, illusionnés que nous sommes par leur prestige historique, politique, littéraire ou spirituel, ces êtres banals ou exceptionnels que nous sculptons dans le roc plein d'artifices de notre pauvre imaginaire nous en apprennent long sur notre sotte propension à faire porter toges, capes et lauriers à des mortels fondamentalement aussi triviaux que n'importe quel anonyme. <o:p></o:p>

    Ces personnages que nous percevons de loin - de trop loin - ne se sont jamais ridiculisés en prenant dans leur vie quotidienne des postures de statues. Encore moins dans les instants les plus solennels de leur existence. Le Christ ne se promenait pas à longueur de temps les bras levés au ciel, l'air inspiré, Rimbaud déféquait comme tout le monde sans se sentir obligé d'avoir vingt-quatre heures sur vingt-quatre le regard plongé dans le lointain, James Dean n'était pas plus tourmenté que le plus ordinaire des comptables, le Che dans ses plus glorieuses actions n'avait pas des allures particulièrement glorieuses.<o:p></o:p>

    La réalité est plus simple, plus belle et surtout beaucoup moins compassée que ce que nous fait croire notre imagination contaminée par le mensonge des apparences : le théâtre n'existe pas dans la vie naturelle, la vérité ne s'affuble pas d'habits d'apparats, le réel n'imite pas les livres. <o:p></o:p>

    Redescendons sur Terre. Rimbaud puait des pieds, le Christ était parfois constipé, James Dean rêvait de pot-au-feu, le Che avait des poux dans ses cheveux longs.<o:p></o:p>

    Pour résumer l'inconcevable, disons que le patois picard ou sarthois peuvent véhiculer les mêmes vérités que celles déclamées en latin ou en grec. <o:p></o:p>

    Le reste, tout le reste, n'est que creuses légendes et vraies tromperies.<o:p></o:p>

    558 - Les conséquences de la naphtaline

    La langue pendante, la main tremblotante, l'haleine pleine d'effluves de naphtaline, la bigote manque d'aspirer les doigts du prêtre en happant l'hostie. Voûtée, sénile, haineuse, Mademoiselle Alphonsine est selon la rumeur vierge depuis sa naissance. Mais de cela, elle s'en moque. Sa plus grande fierté ? Avoir tué il y a quatorze ans le chat de celui qui dans un temps très lointain avait voulu devenir son amant, à l'époque où elle était jeune, précocement dévote et fort laide. C'était au siècle dernier, au temps où il n'y avait pas encore l'électricité dans les maisons... Ce qui ne la rajeunit certes pas. Aujourd'hui Mademoiselle Alphonsine est une vieillarde honorable âgée de quatre-vingt-treize ans qui porte un chapeau à plumes et se pare de cosmétiques bon marché. Ce qui accentue son aspect repoussant et la fait puer encore plus.<o:p></o:p>

    On dit qu'elle a travaillé dans les bordels avant la guerre, en tant que cuisinière. Officiellement, du moins. Ca se pourrait, en tout cas elle a toujours affirmé être restée vierge. On prétend également qu'elle aurait couché avec le curé en 1948. Le pauvre est mort depuis longtemps... Qu'est-ce qu'on ne dit pas sur elle ? Il paraît qu'elle serait encore plus vicieuse qu'on ne le pense. Une chose est sûre : elle est laide, vieille, méchante. <o:p></o:p>

    Et se gave d'hosties.<o:p></o:p>

    Depuis que le vieux prêtre a été remplacé par ce jeune abbé efféminé aux allures très séduisantes, Mademoiselle Alphonsine lui tend chaque dimanche sa vieille bouche baveuse de bigote décatie avec plein d'obscénités dans le regard. Le pauvre abbé en éprouve un profond malaise qu'il a bien de la peine à dissimuler... Dégoûté par cette ouaille douteuse qui lui fait des avances répugnantes, le jeune abbé attend avec impatience qu'elle crève, accompagnée du dernier des Saints-Sacrements cela va sans dire.<o:p></o:p>

    Mademoiselle Alphonsine est toujours vivante. Déjà deux ans qu'elle continue son odieux manège dominical ! Le jeune abbé a pris un amant depuis, aussi cette vieille toupie dégénérée ne lui en paraît que plus immonde. Aux dernières nouvelles le sodomite clérical a fini par devenir définitivement chaste à force de côtoyer cette ancienne employée de bordel à l'haleine chargée d'odeur chimique.<o:p></o:p>

    559 - Gloire et misère à la ferme

    Dans la ferme Marie-Gilberte s'affaire autour du pot-au-feu. Sa grand-mère dans la cuisine, sénile, gît dans un fauteuil crasseux, le regard fixé sur la marmite.

    Marie-Gilberte n'a pas vingt ans et rêve d'étoiles au fond de son trou. Seule la radio meuble le vide de son existence, peuplant de rêves simples son imaginaire borné par les travaux de la ferme. Justement, un chant émis par la radio, posée sur la table entre le saladier et la boite de sucres, allume soudain en elle des feux inconnus, éveille dans son coeur des sentiments magnifiques. C'est un petit chanteur à la voix céleste interprétant un chant sacré qui vient de semer chez Marie-Gilberte cette graine de paradis.
    <o:p></o:p>

    Un ange en somme à travers le poste de radio vient d'entrer dans la vie misérable de la jeune fille, libérant son âme étouffée.<o:p></o:p>

    Au son de la voix cristalline le pot-au-feu disparaît, la ferme n'existe plus, la grand-mère s'évanouit : Marie-Gilberte a le regard perdu dans des sommets intérieurs. Des sensations fulgurantes l'envahissent, des rêves flamboyants illuminent son visage. Le chant est de plus en plus beau, Marie-Gilberte est en pleine extase.<o:p></o:p>

    La vieillarde impotente pendant ce temps est prise d'une quinte de toux, le regard toujours fixé sur la marmite où mijote le pot-au-feu, parfaitement insensible au chant séraphique qui est en train de bouleverser sa petite fille, de transformer la larve en libellule, de changer la patate en rose, ouvrant son intelligence à la vie, son coeur à la joie.<o:p></o:p>

    Marie-Gilberte, toujours noyée dans ses nues, s'éloigne peu à peu des lourdeurs de ce monde, sourde à la pantomime catarrheuse de sa grand-mère. Cette dernière, pitoyable dans sa chaise qui exhale l'urine rance, à demi morte d'imbécillité avec son regard radoteur, en pleine décrépitude physique et mentale n'a qu'une pensée en tête : surveiller le pot-au-feu. Sa plus grande hantise pré-mortem : voir déborder le bouillon de la marmite.<o:p></o:p>

    La jeune fille dans ses hauteurs éthéréennes entend de moins en moins les quintes de toux qui redoublent. Les éclats de voix de la vieille femme qui lui adresse des propos inintelligibles ne lui parviennent plus. <o:p></o:p>

    Marie-Gilberte est exquisément déconnectée de la réalité. <o:p></o:p>

    Le chant sublime à la radio se termine, des publicités criardes lui succédant aussitôt. Lorsqu'enfin Marie-Gilberte redescend de ses nuages dorés entre le bouillon du pot-au-feu qui déborde et le tic-tac horripilant de l'horloge en forme de cercueil, sa grand-mère fixe toujours la marmite, le corps sans vie.<o:p></o:p>

    560 - Les mots de l'amour

    Alphonse fait une déclaration amoureuse écrite à la fille de la fermière, la grosse Marie.

    La Marie,
    <o:p></o:p>

    Ma lettre que tu vas lire va te faire un étonnement incroyable, mais je vais te dire avec mon âme toute nue ce que je dois te dire. <o:p></o:p>

    Voilà la Marie, c'est que je t'aimions. <o:p></o:p>

    C'est pas que t'es tellement belle, non c'est pas ça. T'as pas la figure d'une beauté et tu es même plutôt pas jolie à voir de ce côté-là mais en tout cas t'as du téton, t'es pas une fainéante et pis faut dire aussi que t'as un sacré gros cul de fumelle, ce qui fait que je t'aime bien. Tu feras de beaux zéfants dans un beau mariage. Moi j'ai du bien, je suis un homme avec des couilles dedans et je te demande ta main en mariage.<o:p></o:p>

    Je sais que t'es dure au labeur, tu seras pas compliquée à nourrir vu que tu travailles comme un boeuf aux champs et pis à la cuisine. Je t'aimions la Marie. Je suis pas fort pour jouer les écouillés de bureaucrates avec une plume dans la main pour dire des choses de l'amour, mais je te le dis avec mon coeur qu'a des couilles dans le cul. Pis des grosses la Marie crois-moi, vu que je suis pas une tapette de citadin de la ville.<o:p></o:p>

    Avec ton gros cul tu me pondras des héritiers la Marie. C'est que je t'aimions. Je ne sais pas te dire ces choses-là mais je vais te le dire aux noces avec autre chose qu'une plume dans la culotte ! Je suis pas doué pour les écritures mais je pourrai t'engrosser du premier coup. J'avions de bonnes couilles pour t'ensemencer la matrice. Vu que t'as un gros cul on pourrions faire des gosses dans le mariage. La Marie, il faut que tu saches que je suis un gars sérieux qu'a du bien engrangé dans ses économies.<o:p></o:p>

    Pour toi la Marie je mettrai mes sabots du dimanche pour te faire ma déclaration d'engrossage. Je t'offrirai des patates, des bonnes grosses patates de mes champs, des patates grosses comme mes couilles, pas des "pommes de terre" de la ville pour mauviettes. Je te donnerai tout mon amour que je t'aime bien, ça ne mange pas de pain et ainsi je ferai des économies dès le premier jour du mariage vu que l'amour que j'ai pour toi non seulement ne s'usera jamais, mais surtout ne coûtera jamais un centime. Je ferai un bon mari qui jette pas son bien par la fenêtre : je t'aimerai toute ma vie à l'économie.<o:p></o:p>

    Je t'aimions la Marie. T'es pas belle non, ça je peux pas dire le contraire. J'aime bien ton odeur, de loin. Tu sens l'honnêteté, la sueur, la farine et pis aussi la fumelle. Quand je te regarde en fermant les yeux, je t'imagine que t'es une princesse qu'a une face plus belle que tu n'as, alors je t'aime encore un peu plus jusqu'à temps que je rouvre les yeux. Heureusement que t'a un gros cul la Marie, sinon je t'aimerions moins. Le beauté que t'as pas, je la remplacerai par mon imagination. Ca coûtera jamais un seul sou. C'est ça qui est bien avec l'imagination. Je suis un économe-né. Je ferai un bon époux. La Marie, j'aime bien quand tu parles pas. T'es pas une fainéante, toi.<o:p></o:p>

    Voilà, j'espère que ma demande t'auras fait montrer que mes sentiments à ton hangar sont sincères et loyals comme des chevals fous, sans noyaux ni pépins et que le but de ma démarche est de pas seulement de me purger les boyaux dans tes treux mais aussi de vider mon coeur avec ces mots que tu liras, même si y sortent pas d'un livre de fainéant d'savant.<o:p></o:p>

    Alphonse qui t'aimions<o:p></o:p>

    =======<o:p></o:p>

    Réponse de la Marie à Alphonse.<o:p></o:p>

    Alphonse,

    J'ai bien reçu ta belle déclaration d'ensemencage. J'ai été très émue, touchée jusqu'aux rognons par ta lettre. J'ai failli pleurer. Mais comme j'ai des couilles moi aussi, finalement j'ai pas pleuré. J'ai de qui tenir.
    <o:p></o:p>

    Tu es un grand sensible Alphonse et j'aime pas ça. Même si c'est bien beau ce que tu m'as écrit, je suis pas une femme qu'on achète avec des mots doux. C'est-y que tu me prendrais pour une demoiselle avec des dentelles autour, des fois ? L'Alphonse, je suis pas une fille de la ville qu'on conquérit avec des mots de la plume pour lui faire des séductions à la noix... Tu m'as déçue de ce côté de la vérité, je suis obligée de t'éconduire de ta demande.<o:p></o:p>

    T'as de la couille l'Alphonse, ça je dis pas le contraire. C'est même ta grande qualité que je reconnais. Tu m'aurais comblée par le côté de la chose, c'est sûr. Mais moi j'attends de mon prince charmant qu'y cause pas comme une fainéante de pucelle de mes deux, j'attends un fouteux de sabotard, un qui m'enfourne sa matraque dans la viscère-à-foutre sans bavardages inutiles. <o:p></o:p>

    L'Alphonse, je veux pas t'offenser en t'enfonçant mais t'y parle de la bouche avec des pincettes comme une marquise à fanfreluches qu'aurait perdu ses couilles... On dirait que tu reviens de la ville avec des mauvaises habitudes que t'aurais prises dans les beaux quartiers de la sous-préfecture, là-bas à la Ferté-Bernard où que les bourgeois y z'ont des cabinets à la ouateur-claused dans les maisons... Je te reconnais plus Alphonse. J'attendais que t'y causes moins, pis que tu viennes me la mettre sans te répandre avec des mots qui font pleurer. Mais j'ai pas pleuré. <o:p></o:p>

    Ca pourra jamais marcher entre toi et moi : je crois bien que j'ai plus de couilles que toi l'Alphonse. <o:p></o:p>

    La Marie <o:p></o:p>

    561 - L'incroyable consistance de la particule

    Sans ma particule, que suis-je ? Rien.<o:p></o:p>

    L'identification à ma particule est telle que sans elle je ne pourrais plus respirer. Ma particule, c'est mon air hautain, mon oxygène social, mon sang mondain.<o:p></o:p>

    La particule m'a sauvé dès je jour de ma venue au monde. J'étais fait pour n'être pas comme les autres, la particule me mettant d'emblée sur un piédestal. Dés lors mon existence était vouée au lustrage incessant de ma particule, mais pas seulement : je devais aussi être digne de la grâce accordée par les dieux huppés de l'Olympe.<o:p></o:p>

    Porter la particule, c'est être condamné, douce crucifixion ! à porter chapeau, canne et lorgnon. Ce que je m'ingénie à faire avec zèle.<o:p></o:p>

    562 - L'arrosoir

    J'entrai dans la quincaillerie. <o:p></o:p>

    J'y croisai un échantillon de la population locale. Toute la province était là. Réunies autour des cuivres et de la soude, des ménagères se concertaient avec les employés, la lèvre contrariée, l'oeil interrogateur, le front angoissé : il était question de tuyaux de douches, de seaux de zinc... Préoccupations ordinaires de la gent commune.<o:p></o:p>

    Mais au fond du magasin une intrigue se tramait, dans une atmosphère pesante. Une cliente monopolisait toutes les attentions, du personnel jusqu'à la direction, qui tous très courageusement regardaient de loin, du coin de l'oeil. <o:p></o:p>

    L'affaire était grave.<o:p></o:p>

    La blouse à fleurs tendue par un giron opulent aux charmes douteux, la femme du maraîcher tentait une énième fois des séductions mammaires sur un des employés du magasin, un trentenaire effacé, afin qu'il consentît à lui céder à vil prix un arrosoir en aluminium de toute beauté. Étincelant, l'objet de convoitise semblait faire de l'oeil à la corruptrice. L'employé savait l'étrange passion de sa cliente pour cet arrosoir qu'elle ne pouvait décidément pas se résoudre à acheter au prix affiché, pourtant fort abordable. C'est que cette dernière était avaricieuse. Maladivement avaricieuse. Aussi, régulièrement elle venait discuter âprement le tarif de ce trésor horticole, de plus en plus revu à la baisse pour un oui, pour un non. Elle voyait plein de défauts à cet l'arrosoir. Si bien qu'au bout de plusieurs mois de ce manège, l'arrosoir complètement dévalué par ses soins ne valait, selon elle, quasiment plus que quelques sous ! Forte de son incroyable mauvaise foi, la femme du maraîcher comptait bien acquérir à moindres frais l'objet de sa folie.

    Tous les moyens étaient bons pour faire triompher une si noble cause ménagère, se persuadait-elle. Aussi le marchandage durait-il depuis presque un an, comme une ronde sans fin. Le fameux arrosoir, fort heureusement, attendait toujours dans le magasin, brillant de tous ses feux sous le néon jaune, n'ayant trouvé nul acquéreur au fil des mois qui passaient, ce qui confortait sa future acheteuse dans son idée fixe. Pour elle c'était un signe. Le Ciel des avares s'était penché sur son cas, mobilisant tous les anges de la pingrerie autour de sa cause. Il fallait dans ces conditions qu'elle continuât le combat, elle ne pouvait pas abandonner après des luttes aussi acharnées, héroïques.
    <o:p></o:p>

    La rage de l'économie la tenait en éveil en permanence, lui donnait des ailes, du courage, de la patience et même des idées. Perspicace, obstinée, parfaitement incorruptible, la cliente de la quincaillerie bravait systématiquement et sans ployer d'un cil les arguments de l'employé.<o:p></o:p>

    Sordide et pittoresque, ce spectacle m'enchantait. Je m'attardais souvent dans le magasin pour observer ce phénomène et me tenir au courant de l'évolution de son affaire. Lorsque je voyais rôder cette ladre mamelue autour de la quincaillerie, j'entrais avec elle discrètement sans jamais rien acheter, juste pour me délecter de ce vivant théâtre.<o:p></o:p>

    Et puis un beau jour, là devant mes yeux le miracle eut lieu : las, résigné, exaspéré, le patron du magasin intervint, au grand soulagement du pauvre employé. Il fit cadeau de l'arrosoir à la femme du maraîcher. Le fait était vraiment inattendu.

    Immense émoi dans le magasin.
    <o:p></o:p>

    "L'acheteuse" ressortit triomphante devant les clientes sidérées. La centième tentative de l'avare avait été la bonne, dépassant d'ailleurs toutes ses espérances puisqu'elle avait obtenu gain de cause sans même débourser un seul centime. Certaines clientes, visiblement blessées, en conçurent une profonde jalousie. Deux ou trois mauvaises langues prêtèrent même au patron de la quincaillerie de malhonnêtes desseins envers sa si "fidèle" cliente... <o:p></o:p>

    L'affaire de l'arrosoir eut un retentissement funeste. Le bruit de ce scandale local s'étendit jusqu'aux limites de la paroisse voisine, ce qui ruina bientôt la réputation du quincaillier qui dut fermer boutique. <o:p></o:p>

    C'est que dans certains trous de province, on pardonne rarement ce genre de crime.<o:p></o:p>

    563 - L'hôte du marécage

    L'automne était flamboyant. <o:p></o:p>

    La flore aux teintes chaudes dégageait des senteurs séminales. Partout l'or triomphait, ses reflets sauvages se mêlant avec éclat au terreau profond. Les artifices d'octobre embrasaient ciel et terre. <o:p></o:p>

    Aux abords d'un marais je m'égarai exquisément, humant l'humus fécond, l'âme bercée par ce paradis de feuilles mortes. La glorieuse agonie des éléments m'enchantait, je succombais à ses charmes. J'étais sur le point de tomber en pâmoison quand...<o:p></o:p>

    Quand les joncs remuèrent.<o:p></o:p>

    Une tête hideuse sortit des flots. L'épouvante me gagna. Avec sa face horrible, ses cheveux comme du foin, ses yeux pareils à des yeux de loup, son allure ogresque, ses poils de garou et ses halètement d'ours, l'être lentement s'approcha, ruisselant de vase.<o:p></o:p>

    Pétrifié d'horreur et tout à la fois incrédule devant ce géant issu de l'onde fangeuse, le doute traversa mon esprit. Je ne rêvais point pourtant. Ce génie velu était bien sorti de l'étang. La créature toutefois se révéla bien inoffensive. Craintive, voûtée, comme écrasée par sa propre déchéance, la bête semblait suppliante. Chose étonnante, devant son attitude misérable mon effroi peu à peu s'évanouit. J'eus bientôt pitié de ce titan au poil trempé de boue qui me tendait la main. Je sortis de ma besace quelque quignon de pain. Il le prit avec un air de profonde reconnaissance avant de disparaître aussi vite dans les eaux troubles.<o:p></o:p>

    C'était il y a vingt ans. Depuis je n'ai plus jamais revu le monstre solitaire. Mais à chaque automne je relève de mystérieuses traces de pas aux alentours du marécage. Aujourd'hui encore j'ignore qui était cet énigmatique habitant du marais, je sais cependant qu'il est toujours là, qu'il hante les lieux à chaque saison, errant entre les joncs tel un intemporel pénitent en quête de je ne sais quel salut. <o:p></o:p>

    564 - Vieille stèle

    Lors d'une promenade dans le minuscule cimetière d'un village perdu de la Normandie profonde, je m'attardai sur une large et vieille tombe de quelque notable décédé au début du vingtième siècle. La pompe désuète de la sépulture contrastait avec l'humilité des autres tombes. La pierre était érodée mais on y distinguait, gravé en forme de médaillon, un profil auguste indiquant l'origine sociale élevée du défunt. Avec ses allures d'empereur romain, le portrait du trépassé aux moustaches hautaines et distinguées surprenait parmi les stèles modestes qui l'entouraient.<o:p></o:p>

    Je ne saurais dire pourquoi, cette tombe vaniteuse me toucha plus que les autres...

    J'essayais d'imaginer ce que fut la vie de cet honorable personnage, notaire ou huissier, banquier ou juge, inhumé à proximité de gens simples de la campagne normande. Ému par cet oiseau à moustaches d'un autre temps dégageant par-delà le tombeau, intactes, des ondes de mystère, je me perdais avec délices dans la contemplation de la demeure mortuaire en forme de lit à deux personnes, rappelant un grand livre ouvert. Vaste était la couche funèbre. Comme un drap de marbre jeté sur le mort, le suaire épais s'étendait bourgeoisement. Avec une profonde sérénité, une immense mélancolie.
    <o:p></o:p>

    Sur la surface usée de l'ample pierre tombale je voyais le reflet matériel du ciel impalpable, le commencement tangible d'une éternité invisible, le promontoire de l'infini.

    Cette tombe démesurée, bien plus que les hésitants, misérables carrés où gisaient les pauvres gens tout autour, était comme la promesse tranquille d'une survie de l'âme, la certitude de trouver un astre au fond du trou, la foi affichée en lettres de roc que la mort n'est pas une fin où tout doit disparaître mais le passage d'un monde à un autre et qu'en tant que tel il était permis d'en témoigner le plus glorieusement possible... Telles étaient mes pensées au bord du gouffre.
    <o:p></o:p>

    Somptueusement parée, la fosse du notable n'était pas vaine. Grâce à ses artifices, échos de l'invisible, elle m'a permis de regarder derrière la dalle et, au lieu de la pourriture, d'y voir de la lumière.<o:p></o:p>

    565 - Le buveur

    A mesure que sa panse se remplissait, sa tête se vidait. Le gosier en perpétuelle détresse, l'ivrogne ne trouvait de salut que dans la Bénédictine. Après deux verres il parlait de plus en plus de ses chaussettes et de moins en moins de ses soucis, chantant même à la gloire de ses semelles percées.<o:p></o:p>

    Au bout de quatre verres, l'heureux homme voyait déjà des écus scintiller au fond d'une marmite imaginaire, éclats fabuleux avec lesquels il avait l'intention de payer le tavernier...<o:p></o:p>

    Il voulait pisser dans sa bouteille à demi entamée, persuadé de la réapprovisionner grâce à cette manoeuvre hautement alchimique ! De bonnes âmes étaient toujours là pour l'assurer que de sa vessie nulle humeur divine ne s'écoulerait.

    Ca fait longtemps que je connais le "bénédictineux". Un peu fou, un peu lucide, pas très futé, il erre en titubant à travers les jours qui passent, chancelle de Bénédictine en Bénédictine, traînant on ne sait quel douloureux secret au coeur.
    <o:p></o:p>

    Il est parfois malheureux, souvent seul, toujours méprisé. Pour le buveur de Bénédictine j'ai de l'amitié. Dans sa misère vous ne voyez chez lui que haillons et indignité.

    Au fond de son verre lui boit des étoiles.
    <o:p></o:p>

    566 - Eloge de la médiocrité

    J'aime la médiocrité. Conspuée par l'ensemble des hommes, la médiocrité est un refuge à portée de main, d'esprit. A portée d'homme. <o:p></o:p>

    A ma portée.<o:p></o:p>

    La médiocrité ne m'effraie point, au contraire. Je la recherche, la cultive, la savoure comme du pain jeté à terre. Les sots la fuient comme la peste. Les médiocres du monde entier eux-mêmes feignent de la mépriser. Pourtant la médiocrité n'est-elle pas le ciment universel de l'humanité ? Tous les hommes de bonne volonté devraient se reconnaître à travers la médiocrité au lieu de se jurer mutuellement de n'être pas liés entre eux par cette caractéristique fraternelle... Hélas ! La médiocrité est le patrimoine humain le plus décrié, l'héritage universel le moins apprécié... <o:p></o:p>

    Entretenir la médiocrité est l'apanage des penseurs modestes proches des vérités quotidiennes, débarrassés du poison commun de l'orgueil. C'est surtout une manière de briller autrement. Les beaux esprits aiment leur médiocrité. Luxe des belles gens, la médiocrité revendiquée, affichée, portée aux nues est une gifle hautaine assénée à tous les petits coqs infatués de leur plumage crotté qui clament sans crainte du ridicule n'être point médiocre, ne pas l'aimer, la fuir... <o:p></o:p>

    La médiocrité protège souverainement ses adeptes des fausses certitudes. Elle les préserve de bien des tempêtes, certes éclatantes mais inconfortables. La médiocrité est un fauteuil percé dans lequel aiment à se laisser bercer les gens persuadés d'être à leur place. <o:p></o:p>

    Je suis un médiocre convaincu : je dîne au rabais, me contente des petites pluies passagères, pioche au hasard de la vie, prends garde à mes pieds pour économiser mes semelles, fais les choses à moitié de peur d'aller trop loin, suis mitigé dans mes avis les plus manichéens, tiède avec mes ennemis, partagé entre coeur et raison. Je suis tellement à mon aise dans ma médiocrité que non seulement je ne sens nullement le besoin d'aller voir ailleurs mais en plus, fierté des âmes humbles (beaux esprits par définition), j'éprouve le besoin de communiquer à la terre entière mon bonheur d'être médiocre.<o:p></o:p>

    567 - L'éveil

    L'homme étendu à même le sol contemple la voûte étoilée, l'oeil noyé dans l'infini. Il sait le spectacle ultime. Tout à sa béatitude, il se laisse aller au vertige avec des sourires doux et désespérés. Le sentiment d'absolu qu'il ressent face aux étoiles éparpillées dans la nue est à la hauteur de sa détresse. A la vue des astres scintillant dans la nuit, une ivresse inédite l'envahit.<o:p></o:p>

    Résigné, il admire les étoiles, n'ayant plus rien d'autre à faire. Comme s'il attendait une porte ouvrant sur quelque éternité.<o:p></o:p>

    Depuis la boue séchée où il est allongé, la beauté du monde lui apparaît magistrale, suprême. Inénarrable. Cet homme a conscience d'être. Aussi s'attarde-t-il sur le ciel nocturne, l'âme de plus en plus légère, le corps de moins en moins présent. Puis il tourne la tête sur le côté. Sur le tas d'immondices où il agonise dans l'indifférence générale, il distingue son bras squelettique, sa main comme une poignée d'os, son flanc décharné, sa peau lépreuse. Déconnecté de ses étoiles, il reprend immédiatement contact avec l'abjecte réalité. Alors il décide de ne plus voir que le ciel : dans un geste dérisoire et pathétique il détourne le regard du sol et le dirige définitivement vers le cosmos, le corps comme un haillon, l'âme comme une flamme.<o:p></o:p>

    C'est un sans-nom de Calcutta né dans la misère, fait pour la misère et crevant dans la misère. A quelle époque sommes-nous ? Quel âge a ce malheureux ? Peu importe ! C'est une ombre qui gît dans un coin de l'enfer terrestre parmi ses semblables passifs, sourds à sa souffrance. Cet homme qui a toujours connu la misère, le malheur, la faim, le désespoir accède ce soir à la beauté de manière fulgurante, la sensibilité exacerbée par l'approche de la mort. Le ventre vide, le corps malade, le moribond s'extasie sans bruit sur le mystère de cet univers où il a enduré son long calvaire de miséreux. Venu sur terre pour souffrir, il interroge longuement le ciel sur sa terrible destinée, magnifiquement réconforté par les lumières de la nuit cependant.<o:p></o:p>

    Puis dans un râle d'agonie pitoyable, atroce et presque insignifiant tant le monde qui l'entoure est insensible à son sort, l'inconnu au corps nu rend l'âme les yeux fixés sur le firmament.<o:p></o:p>

    568 - La dictature de la norme

    Ne rougissons pas de nos tares congénitales, misères temporelles et autres semelles trouées ! Notre société ne veut pas voir traîner les trisomiques au-delà de ses ornières aseptisées. Elle refuse de voir les mongoliens "hors-circuit". Aussi cette société composée de gens responsables qui ne jurent que par le salaire mensuel veut mettre les débiles mentaux au travail... <o:p></o:p>

    Façon commode de se débarrasser de ses éléments improductifs en les casant dans les usines, justement... Les mongoliens font tache. Du matin au soir, ils sont mongoliens et nous le montrent non sans une certaine indécence dans les rues où ils passent avec rires et fracas. Mais un mongolien que l'on a mis au travail, n'est-ce pas un peu lui débrider les yeux, le rendre légèrement plus beau, plus sortable ?<o:p></o:p>

    Faire travailler les trisomiques, voilà la nouvelle lubie ridicule de notre société incapable de regarder en face la mort, l'infirmité, la laideur. Non le travail ne rendra pas les trisomiques moins trisomiques. Cela les rendra peut-être un peu moins visibles dans nos rues, cela donnera peut-être meilleure conscience aux humanistes à la gomme qui ne supportent pas que certains de leurs semblables soient si dissemblables, que les "humains ratés" existent encore en 2005, mais aucun de ces mirages sociaux chers aux obsédés du salut par l'économie ne pourra me faire croire que les trisomiques sont faits pour participer à nos messes figées, singer nos savantes comédies, se raidir dans nos cols de comptables.<o:p></o:p>

    Ce qui fait la gloire des trisomiques, c'est que leurs éclats de rire troubleront toujours nos républiques solennelles.<o:p></o:p>

    569 - Une amoureuse éconduite

    Mademoiselle,

    J'ai bien reçu l'expression de votre flamme à mon endroit. Maladroits, vos mots m'ont mis de bonne humeur ce matin. Vous m'avez fait rire dès le lever et je vais vous expliquer pourquoi en quelques mots.
    <o:p></o:p>

    Nous ne sommes pas du même monde Mademoiselle, en outre et c'est le plus grave, vous êtes fort laide. Ce qui est pour me déplaire au possible. Je déteste votre rire vulgaire, votre maintien grotesque, votre toilette bon marché.<o:p></o:p>

    Vous croyiez donc me séduire avec des artifices aussi pitoyables ?<o:p></o:p>

    Je vois en vous une petite écervelée sans beauté, sans talent, sans titre. Une cloche fêlée, une poule déplumée, une ânesse imbécile. <o:p></o:p>

    Quoi ! Vous m'aimez ? Et alors ! Cela vous donne-t-il le droit d'offenser ma sensibilité d'esthète ? Mademoiselle, vous êtes une infâme, permettez que je vous l'écrive en toutes lettres. Une infâme. Et mes amantes qui se pavanent à mon bras avec leur teint éclatant, leurs appas sans pareil, leur atours flatteurs, leurs manières délicates, qu'en faites-vous ? Pensiez-vous pouvoir plus longtemps offenser cette cour d'amoureuses avec vos audaces déplacées ? Femme née sans grâce pour votre malheur mais pour la joie de vos railleurs, imaginiez-vous avec vos haillons de chair et d'esprit pouvoir détrôner mes courtisanes à la beauté innée, leur ravir la place qui est la leur à ma droite ?<o:p></o:p>

    J'espère pouvoir vous revoir en public pour vous souffleter Mademoiselle, et ce afin que vous appreniez, à vos dépens, à vous tenir à l'écart des belles gens de mon espèce.<o:p></o:p>

    Vous voici définitivement renseignée quant aux sentiments que vous m'inspirez.<o:p></o:p>

    570 - La Poésie

    Qu’est-ce que la Poésie ?<o:p></o:p>

    La Poésie est un mets capricieux et doux, meringué et acidulé, mou et croustillant qui se déguste en dehors des heures de repas. La Poésie est non seulement l'art de chanter les bouches d'égout de nos quartiers mais également le meilleur moyen de faire tomber la pluie en juin. La Poésie est un puits de sentences sans plafond qui se perd dans les méandres d'un ciel invariablement bleu. Sauf quand il pleut, puisque nous venons de voir que la Poésie avait le pouvoir étonnant de recouvrir nos rues de matière aqueuse.<o:p></o:p>

    J'ajoute non sans outrecuidance que la Poésie est aussi un matelas de coton azuré qui flotte dans les airs nébuleux et sur lequel s'étend de temps à autre le joueur de luth en mal d'inspiration. Mais passons sur cet aspect olympien de la Poésie, assez anecdotique, pour nous attarder sur son côté commun, qui est le plus répandu. <o:p></o:p>

    La Poésie est la soupe du soir du mortel qui ne veut pas mourir. Elle peut être chaude, épaisse, claire, hachée, légèrement aréneuse ou bien franchement horticole. Elle est comme une rigole qui conduit les humeurs domestiques vers les sillons féconds du cultivateur. Une sorte de ruisseau universel duquel s'écoule un sang assez pur abreuvant des partitions patriotiques.<o:p></o:p>

    La Poésie, voyez-vous, c'est l'aptitude humaine à transposer le discours vulgaire sur des hauteurs quasi divines. Jouer du langage comme d'un piano, émettre des notes avec des citrons verts, des papillons bruns ou de vieilles cruches. En un mot, faire braire le verbe.<o:p></o:p>

    La poésie qui descend des étoiles se ramasse dans des soupières, elle se marie à merveille avec les condiments du quotidien, s'accompagne habituellement de laitue et de fraises des bois. Elle se digère un cigare aux lèvres ou une bague au doigt.

    Mais surtout, et c'est l'essentiel, la Poésie est une digestion cosmique auto régénératrice qui ensemence la Beauté. C'est une coulée céleste traversant nos âmes qui, après les avoir agitées, transformées, épurées, s'en retourne aux étoiles dans de grands jets lactés.
    <o:p></o:p>

    571 - Dandy

    J'ai trente six ans, quatre femmes, un chaton, de la morgue, de la fortune, de la poudre de riz qui me tombe dans le col, beaucoup de chance et peu de scrupules.

    Je regarde la domesticité d'un oeil glacial, paie ma boulangère avec un air plein d'arrogance, jette mes piécettes usagées aux mendiants, accueille mes convives chaudement pour peu qu'ils présentent une moue aussi méprisante que celle de mon bisaïeul à tricorne.
    <o:p></o:p>

    J'ai le pied luxueusement chaussé, le doigt finement bagué, le front savamment pommadé, les viscères inexistants. Né avec un chapeau sur la tête, je ne puis concevoir un digne trépassement sans ma redingote ni ma chemise aux manches parées de dentelles. J'endure maux dentaires et blessures d'épées avec un détachement étudié à l'extrême. <o:p></o:p>

    Je m'alimente avec des raffinements horaires d'une très grande cérébralité. D'une part, les mois brefs de lune croissante je dîne à minuit et appelle "souper" mon chocolat chaud de seize heures pris volontairement entre 18 heures et 18 heures 30 les jours impairs des mois longs et à exactement 17 heures 45 les jours pairs et impairs des mois courts de lune décroissante. D'autre part, je déjeune les jours pairs de la première quinzaine des mois longs à l'heure du thé vespéral en clamant que c'est là un réveillon de quatorze heures, cette fois indépendamment de la lunaison mais suivant un deuxième calendrier orthodoxe grec périmé, le tout accompagné de rituels gestuels parfaitement désuets mais toujours très stricts, déplaisants à détailler devant un auditoire profane, délicieux à énumérer en aristocrate compagnie. <o:p></o:p>

    Mes caprices de table sont d'une infinie complexité.<o:p></o:p>

    J'élève une autruche née en Bulgarie, adopte piverts blessés et muses lasses. Détesté par les classes inférieures, je me pavane en toute modestie avec à mon bras droit une femme portant une mouche de taffetas sur la joue gauche, à mon bras senestre une canne à pommeau légèrement courbé vers la dextre.<o:p></o:p>

    Je plais aux canards des canaux à qui je lance matinalement de la brioche tiède, je déplais aux cygnes à qui je refuse mes bonbons blancs fourrés à la liqueur de Chine. Mal reçu chez mon tapissier, je présente invariablement le bord droit de mon chapeau conique à la vue de mes huissiers. En effet, je porte un couvre-chef en forme de coquille de gastéropode.<o:p></o:p>

    Toutefois, et cela rassurera certainement la plèbe, la façon de lacer mes bottines est d'une confondante simplicité.<o:p></o:p>

    572 - La déchéance poétique d'une jeune mère

    Voici la réponse faite à une ancienne épistolière qui benoîtement m'annonce qu'après une gestation de neuf mois sans histoire, l'extraction finale de l'hôte crû dans sa matrice a réussi, surchargeant ainsi volontairement la planète d'une bouche supplémentaire qui réclame son dû lacté. Je ne la félicite pas du tout pour cet "exploit" à la portée de la première plébéienne venue. La Poésie est définitivement incompatible avec les affres et petitesses de la condition humaine. Donner la vie n'a rien de particulièrement admirable ni d'exceptionnel, c'est banal. Tout le monde sait le faire, même les animaux les plus vils. Mais surtout, c'est une insulte faite à la Poésie qui, profondément allergique aux braillements de la gent puérile, ne tolère que le son cristallin de la lyre. <o:p></o:p>

    Madame,

    Quoi ? Vous avez succombé à pareille horreur ? Vous avez expulsé de vos femelles viscères un ennemi des muses ? Vous, victime consentante de la pire des trivialités de la condition humaine ? Et moi qui vous prenais pour un ange ! La nouvelle m'effraie. Il est vrai que j'avais oublié que vous étiez grosse. Vous me l'aviez dit il y a quelques mois, mais par naturelle réaction de défense face à cette agression poétique, j'avais inconsciemment occulté ce détail horrible.
    <o:p></o:p>

    Vos entrailles chéries, qu'en avez-vous fait ? Vous les avez offensées, souillées, déformées... Et tout ça pour accoucher d'un trésor qui n'en est pas un, d'une fausse promesse de bonheur, d'une illusion de joie. Vous baissez dans mon estime, moi qui vous portais aux nues jadis...<o:p></o:p>

    Je vous préférais vierge, mince, stérile.<o:p></o:p>

    Je vous aimais à ma manière, idéalisée, onirique, éthéréenne, tout en douleur et papier toilé de luxe chargé d'encre de Chine. <o:p></o:p>

    Mon amour pour vous était un amour supérieur, éclatant, pur et spirituel : c'était un amour de plume.<o:p></o:p>

    573 - L'immortel

    Je suis l'oiseau, le songe et le vent. Je vagabonde, chante, plane, survole petits chapeaux et grands édifices. Je m'amuse de vos soucis, me moque de vos drames domestiques, raille vos valeurs ajoutées, d'un rire fais voler en éclats vos chères certitudes, vos doutes les plus affreux.<o:p></o:p>

    Cimetières, coffre-forts, confort : tout ce qui vous hante, vous préoccupe, vous absorbe, j'en fait des ronds de fumée, des auréoles malicieuses pour ma tête pleine d'azur.<o:p></o:p>

    Vous me visez d'une flèche de plomb, votre tir grossier n'effleure même pas le bout de mon aile. Vous tentez de me crucifier de vos pointes d'ironie mais mon éclat a les vertus du diamant : tout se brise contre ma face. Vous me désignez d'un index moralisateur, je vous retourne le geste d'un pouce relevé qui signifie : gloire aux étoiles et paix sous vos semelles !<o:p></o:p>

    Parce que je suis loin de vos petits dimanches d'hiver, à des lieues de vos fins de mois difficiles, aux antipodes de vos boutons de chemisettes, vous me reprochez de n'être qu'un guignol sans poids ni ancrage sur votre sol de béton.<o:p></o:p>

    Vous me traitez de fou, vous les mortels ensommeillés, parce que j'ai succombé à l'appel du large et vogue vers l'infini, rêvant d'espaces tempétueux, de chevauchées éternelles, d'aubes sans fin, emporté par le radeau de mes muses, les voiles gonflées par le souffle de la Poésie.<o:p></o:p>

    574 - Le berger

    Berger, va faire paître loin de mon éden policé tes moutons sales. Je déteste tes mains calleuses, je fuis ton odeur douteuse, me méfie de tes airs de bohémien. <o:p></o:p>

    Ta barbe longue m'inspire dégoût. Quelle femme honnête chercherait l'ivresse dans tes baisers ? Ta face hirsute effraie les enfants, fait rire les belles gens de la ville. Tu es un sauvage berger. Un coureur de pâturages, un vieux cerf puant, un fumeur de tabac bon marché. Tu n'es qu'un va-nu-pieds, tandis que ma semelle à moi est hautaine, claquante, luxueuse. Les gens de ton espèce dorment sous l'étoile, étendus dans leur peau de bête. Pire qu'à la cloche. Et tu te crois libre parce que ton matelas est fait d'herbes sèches, toi le vagabond ? Pâtre, tu es un sot, un ignare, un benêt et un pouilleux. La laine crottée de ton troupeau est une offense à la civilisation, à la Beauté, et même aux bonnes moeurs.<o:p></o:p>

    Tu avances dans ta montagne mais tu régresses dans ta tête, pauvre pasteur ! Sais-tu lire au moins ? Tu ne connais que des boniments, vieux cancre ! Au lieu de rêvasser sous les étoiles, tu ferais mieux d'ouvrir un livre. Ou de retourner à l'école apprendre l'alphabet. L'Arcadie est un mythe berger. Tu n'as rien d'un héros antique. Tu n'as ni allure ni profondeur, et aucune sentence immortelle ne sort de ta bouche muette. Incorrigible solitaire, tu es pitoyable sous la pluie comme au soleil. En réalité tu n'es qu'un misérable et nul artiste n'aurait l'idée ni le coeur de peindre tes haillons.<o:p></o:p>

    Je n'ai pas besoin de tes services, berger. Je me vêts de dentelles et mange les fruits de mon potager. Mon jardin est droit, carré, propre. L'ivraie n'y a pas droit de cité, le loup n'y rôde pas, et la rose l'embaume.<o:p></o:p>

    Éloigne tes bêtes stupides de mes sillons. Je ne veux pas entendre les sots braiments des hôtes de ta drôle d'étable. Le chant de la laine est épais comme l'enclume. Va t'en berger ! Que les bêlements de tes quadrupèdes ne viennent jamais troubler la beauté furtive de l'aube...<o:p></o:p>

    Et que demeure intacte autour de mon verger la rosée du matin où viennent s'abreuver muses et poètes.<o:p></o:p>

    575 - Conte de Noël

    Gérard Lebrun est un parfait abruti : quarante deux ans, marié, trois beaux enfants, un gros chien, un travail stable de cadre moyen dans l'alimentation industrielle, une maison Phénix achetée à crédit, voiture de série rutilante, télévision écran plat dernier cri, quelques convictions politiques modérées, deux ou trois hobbies à la mode, plein de rêves de vacances aux Seychelles dans la tête. Bref, une tête bien modelée pour une destinée sans surprise.<o:p></o:p>

    Gérard Lebrun s'affaire aux préparatifs de Noël. Boudin blanc, cadeaux, dinde, champagne, chocolats, musique de discothèque... Petit bonheur annuel sous le toit familial de la zone résidentielle où s'accroche un Père Noël gonflable indifférent aux autres rouges pantins qui l'entourent. <o:p></o:p>

    Suspendu aux gouttières, étendu sur les tuiles, escaladant de mille façons maladroites, étranges et peu orthodoxes cheminées, murs de crépit, balcons surplombés d'antennes paraboliques, le peuple de clones à barbe blanche se gèle joyeusement les guirlandes en attendant d'être relégué dans les remises ou à la poubelle, une fois accomplies les saintes saturnales. Quelques-uns pourriront sur les toits, oubliés jusqu'en février.<o:p></o:p>

    Gérard Lebrun est heureux. Heureux de son petit bonheur à lui, sans exigence ni souci, entouré de Pères Noël de toutes sortes : des petits, des géants, des moyens, des grandeur nature, des en chocolat, des en plastique, des en guimauve, des en chair et en os... Et même, paradoxe des paradoxes de cette société de consommation qui ne consomme même plus ses surplus, des en sucre non comestible !<o:p></o:p>

    Tonnerre dans le cosmos ! La foudre s'abat sur la petite tête de Gérard Lebrun, modeste mortel propriétaire d'une de ces maisons alignées en zone d'habitation urbaine. Pétrifié par la grâce à quelques heures du réveillon de Noël, Gérard Lebrun sent l'éclair de la Vérité le traverser. <o:p></o:p>

    Lueur autrement plus fulgurante que celles qui l'entourent... Au pied du sapin qui, imperturbable, clignote depuis trois semaines d'un bonheur égal dans le salon, rivalisant avec l'illumination de l'écran plasma de la télévision allumée en permanence, Gérard Lebrun décide d'entrer dans les ordres. Qui comprendra les voies du Ciel ? Des larmes de joie tombent sur la moquette achetée en promotion.

    A la minute même l'abruti de naissance miraculeusement mué en âme éveillée prend la décision de se retirer du monde, abandonnant réveillon, sapin, foie gras, femme, chien et enfants pour se cloîtrer à vie chez les Chartreux.
    <o:p></o:p>

    Ultime témoignage du passé du repenti arborant aujourd'hui la tonsure : le Père Noël gonflable qui a moisi jusqu'au printemps sur le toit. L'année suivante le nouveau compagnon de sa femme, demeurée idiote quant à elle, l'a remplacé par un autre blanc-barbu garanti anti-corrosion. Mais de tout cela Gérard Lebrun est à des années-lumières.<o:p></o:p>

    A quarante deux ans Gérard Lebrun est devenu un homme, un vrai sous sa bure. <o:p></o:p>

    576 - Mal-aimé

    Vous me détestez. <o:p></o:p>

    Vos crachats tombent sur mes chaussures laquées comme des jets fâcheux que je fais ôter avec dédain. Vous n'ignorez pas que mon cuir rongé par votre fiel vaut de l'or... Nul ne le respecte pourtant. C'est à ce point que vous me méprisez... Qui aura pitié de ma semelle précieuse ?<o:p></o:p>

    Vous me destinez les plus noires pensées. Qu'ai-je fait pour mériter votre rage ? Mes souliers ont le malheur de vous déplaire... Il est vrai qu'ils sont sertis de pierres fort coûteuses. Votre oeil est chargé de sang mauvais lorsqu'il se pose sur mon chapeau. N'est-ce pas parce qu'il est disposé avec soin sur ma tête et que sa hauteur vous offense ? Vous ne répondez jamais à mes bonjours sous prétexte que mes allures sont trop hautaines pour vos petits matins médiocres... A moins que ma domesticité, mon cheval ou les ronds argentés autour de mes doigts vous semblent choses peu aimables ?<o:p></o:p>

    Faites-vous de moi un bandit simplement d'avoir beuglé comme un diable aux funérailles de mon banquier ? Oublieriez-vous, détracteurs, que vous me devez dettes et respects ? Je suis fortuné, je vous ai prêté. Aussi je chante quand je veux, enterre qui je veux, fais la morale à l'heure qui me plait. Ca vous enrage, comment pourrais-je l'ignorer ?<o:p></o:p>

    A la messe je fais claquer ma canne au premier rang. Cela vous autorise-t-il à me souhaiter voir mort plutôt que vif ? C'est moi qui ai financé la dorure du clocher. L'écho public de mon ivoire est le prix à payer à ma générosité. Marteler la dalle le dimanche est mon plus cher plaisir, de quel droit me l'ôteriez-vous ? Allez vous plaindre, moi qui ai acheté jusqu'à votre patience ! Ingrats que vous êtes !<o:p></o:p>

    Mal-aimé j'ai toujours été parmi vous. Mauvaises gens qui ne savez pas vivre en ma compagnie, soyez persuadés que je vivrai plus que centenaire sous ma perruque poudrée avec mon grand chapeau par-dessus. Je lustrerai encore longtemps ma canne, mes bottes et ma ceinture. Je porterai mon monocle jusqu'à quatre-vingt-dix-sept ans avant d'adopter le binocle cerclé de quelque étincellent métal qui vous fera braire, braire, braire à n'en plus finir.<o:p></o:p>

    Vous pourrez toujours attendre... Jusqu'à plus de cent ans je ne me ferai pas oublier.

    Mal-aimé mais bien portant, j'aurai votre peau.
    <o:p></o:p>

    577 - Entre pierre et ciel

    Au Père Lachaise parmi les marbres il la retrouve, coeur battant, front vaillant. Une fièvre impie l'habite en cette saison de mai. Trouble exquis de l'âme en proie à ses plus chers tourments... Dans l'oeil de la précieuse, le dandy ne voit que l'écho de sa propre flamme. Leur rencontre est un feu mutuel où la cause poétique s'ajoute à la passion charnelle. Le temps est aux amours : les tombes sont légères et la brise vernale fait chanter la pierre. Un parfum de mélancolie embaume l'air, les allées, la nue. Les feuilles de quelques grands arbres frémissent çà et là autour des tombes. Il la salue, froid, conventionnel, hautain. Elle lui répond avec la même retenue. Un chat frôle la jambe de l'élégante. Petit cri de surprise... <o:p></o:p>

    Leurs lèvres viennent de se croiser. <o:p></o:p>

    La voie est ouverte. Nulle ombre aux alentours... Leurs corps s'étendent sur la première tombe venue dissimulée aux indiscrets par quelque angle avantageux. Il dénude la poitrine de la galante, fébrile. Allongée à demi dévêtue sur la pierre rugueuse, elle sent sa caresse âpre contre sa peau. L'alcôve improvisée est couverte de mousse séchée. L'humus sur cette tombe séculaire enivre l'amant qui, emporté par ces effluves, se perd dans ses hauteurs fantasques alors que sa maîtresse se pâme sous le mâle assaut. Les baisers sont profonds et sauvages comme des morsures, les souffles précipités. Les lèvres de l'homme courent sur les seins de l'offerte, les aspirent avec rage, tandis que ses doigts s'immiscent vers les profondeurs vives de la chair femelle ébranlée. <o:p></o:p>

    Bientôt la gorge de l'amante est bâillonnée par un sceptre vivant qui la déchire délicieusement. Des va-et-vient lents et longs embrasent son palais, et sous le regard ardent de cette femme qui lui rend le plus doux des hommages, l'esthète se laisse aller à de voluptueux égarements, couchés tous deux sur la tombe. L'objet de leur mutuel émoi s'attarde, rougit, gonfle, durcit de plus en plus sous les lèvres avivées jusqu'à ce que dans un éclat de fauve le libertin lâche prise. Alors l'haleine de l'amoureuse devenue soudain visqueuse exhale les senteurs âcres et sucrées de la vie triomphante qui se répand, déborde, se perd dans une coulée suprême et affolante... L'écume au bord des lèvres, elle vient l'embrasser. Leurs corps haletants s'enlacent dans un baiser général, exquisément prolongé par la semence qui passe de bouche en bouche. <o:p></o:p>

    Un peu de cette liqueur vive s'égare sur le marbre funèbre, comme si la vie voulait se réconcilier avec la pourriture gisant dans la fosse. <o:p></o:p>

    Dans l'ultime instant de lucidité précédant l'extase, le regard du sybarite s'est posé par hasard sur la stèle de la tombe de leurs ébats. Furtivement, il a pu lire le nom du défunt, avant de succomber au vertige : <o:p></o:p>

    "Comte Théophile Duplaisir, 1759-1830."<o:p></o:p>

    578 - Les cruautés de l'amour, les inconvénients de la Nature

    Dans le salon de Madame de la Brissolière je brillais comme d'habitude, jouant de la dentelle et du chapeau avec affectation. Lorsque je la vis. Blanche, triste, la taille fine, les poumons larges dans leur étoffe aérée, elle écoutait mes frivolités avec gravité.<o:p></o:p>

    Je continuai à débiter doctement mes fadaises aux convives qui étaient plus de vingt, feignant de demeurer insensible à cette vestale mamelue qui me fixait avec un air mélancolique et fantasque.<o:p></o:p>

    Qui était cette juvénile créature aux imposants appas à demi dévoilés ? Prétextant une diarrhée subite, je m'éclipsai vers les lieux d'aisance, invitant la belle à me suivre d'un regard hautain accompagné d'un geste discret mais assez explicite pour qu'elle n'ignorât point mes desseins. Je n'eus guère longtemps à attendre. Deux minutes après ma sortie honteuse la triste demoiselle me rejoignit. Nul n'osa me porter secours dans mon état d'indisposition supposé... Et dans la surprise générale produite par ce mensonger mais fracassant aveu, qui se serait aperçu de la disparition de la muette ? Censé me vider les viscères loin de l'assemblée mondaine, j'avais l'assurance qu'on me laisserait en paix.<o:p></o:p>

    Nous nous éloignâmes immédiatement du cabinet de toilette. J'emmenai l'amoureuse dans la chambre de Madame de la Brissolière, occupée à faire bonne figure au salon. La porte était close mais je la défonçai sans peine. <o:p></o:p>

    L'alcôve était d'autant plus délectable que l'accès nous en était interdit. Là, la morose beauté me fit les honneurs du contenu de son corsage, ainsi que de son coeur, qui était plein de larmes.<o:p></o:p>

    - Quelle est la raison de ce chagrin en pareille circonstance, ma belle ?<o:p></o:p>

    - Mon beau Monsieur, mon cher, mon tendre ami, Ô Seigneur de la plume que vous êtes, vous qui êtes si fier de votre particule et qui savez si bien briller en légère société, ces larmes sont pour vous. Ce sont des larmes d'amour, car enfin mon coeur s'est enchaîné à votre haute personne ! Mais je n'ignore pas que vous êtes fort cruel Monsieur, et sais par conséquent que jamais vous n'acquiescerez à mes élans les plus chers. Votre égoïsme est légendaire, et votre odieux mépris pour la gent puérile anéantit tout espoir d'avoir de vous quelque digne progéniture. Je suis réduite à ne vous donner que ce que vous voudrez bien prendre de moi. Et vous ne voulez de moi que l'hymen et le giron. Ne suis-pas à plaindre ?<o:p></o:p>

    - En effet, aimable demoiselle. Vous êtes bien à plaindre. Mais descendons plutôt rassurer Madame de la Brissonière car mes humeurs en vous se sont répandues et la serrure de la porte de sa chambre est brisée. Je dois m'arranger pour faire porter la responsabilité de cet incident sur quelque domestique. Vous êtes bien jolie Mademoiselle, à la vérité. Mais réajustez votre corsage voulez-vous ? Vos tétins m'indisposent. Et puis cessez de sangloter, vous avez l'allure d'une fille de ferme avec votre joue enflée et votre toilette en désordre ! Et puis votre coiffure, est-elle bien laide ! Qui donc vous a si mal poudrée ? Changez de bonne ou bien entrez dans les ordres Mademoiselle ! Tenez, vous êtes si peu aimable que je sens sourdre en mes intestins quelque chiasse carabinée... Vous me faites bien mauvais effet. Ha ! ôtez-vous prestement de ma vue, scélérate, odieuse vipère, détestable catin !<o:p></o:p>

    - Monsieur, je vous aime tant...<o:p></o:p>

    - Taisez-vous et disposez vous dis-je ! Vous ne faites qu'empirer mon mal ! Votre présence m'importune et ma colique est violente. Allez plutôt annoncer aux belles gens d'en bas que le Maître es plume est en train de se vider les tripes, ainsi mon mensonge de tantôt n'en sera plus un et nul ne saura que nous nous sommes livrés au commerce charnel sur le lit de notre hôte.<o:p></o:p>

    - Bien Monsieur.<o:p></o:p>

    Quelque temps après j'apparus dans le salon, éclatant de satisfaction, le teint frais, les intestins apaisés, les glandes séminales allégées.<o:p></o:p>

    Un audacieux osa tout haut la question que nul ne se serait permis, même tout bas :<o:p></o:p>

    - Alors mon cher, allez-vous mieux ?<o:p></o:p>

    D'un regard plein de morgue je lui répondis d'une voix forte afin que tous pussent m'entendre :

    - Fort bien Monsieur. Je me suis dégorgé les couilles dans la chambre de Madame de la Brissonière avant de me vider les tripes dans ses chiottes.
    <o:p></o:p>

    Par dessus son épaule j'aperçus l'amante éplorée, les yeux fixés sur moi, qui de plus belle brûlait d'amour. <o:p></o:p>

    579 - La gloire du quincaillier

    Il se lève avant ses voisins, le quincaillier. Prêt à défier chaque nouvelle journée avec une égale ardeur, il porte cravate et blouse blanche. On le respecte, on le consulte, on l'écoute. Trente-cinq ans d'immersion totale en pensées pratiques dans les rayons de son magasin où cent fois par jour il vient trôner à la caisse comme un chef qu'il est, entre rangée d'arrosoirs et piles de désherbants, ont fait de sa vie une légende. Le roi du robinet, c'est lui.<o:p></o:p>

    Jamais à cours de stocks, le quincaillier est prévoyant, polyvalent, et même prévenant : il ouvre la porte à ses clients, qu'ils entrent ou qu'ils sortent.<o:p></o:p>

    Un jour j'ai posé la question suivante au quincaillier :<o:p></o:p>


    - Craignez-vous la mort ?
    <o:p></o:p>

    Plein de bon sens, des diamants dans les prunelles, le quincaillier m'a répondu :<o:p></o:p>

    - Aucune crainte de la mort : je suis chez Assuror. J'y ai souscrit une assurance-vie en béton.<o:p></o:p>

    Désarmante innocence ! A moins qu'il ne se soit lui-même parfaitement conditionné, ramolli jusqu'à la moelle, voire pétrifié par sa fonction qu'il semble prendre tellement à coeur... Depuis j'ai compris la gloire du quincaillier. Une telle solennité dans la petitesse, une pareille grandeur dans l'insignifiance, une foi aussi inébranlable dans ses seaux de zinc et tuyaux de poêle confine à l'héroïsme matérialiste poussé à l'extrême. Une forme de sainteté "quincaillière". Je vois désormais sa vie comme une oeuvre d'art dédiée à la cause ménagère. En a-t-il au moins conscience ? Peu importe. Cet homme est un phénomène, une chance pour l'humanité non-pensante. Un alchimiste d'un genre nouveau. Son exploit : changer le plomb usuel étalé dans ses rayons en or destiné à son banquier.<o:p></o:p>

    Cet homme convaincu que la vérité est dans la clé de douze, cet être vêtu de blanc et de certitudes de ferblanterie, ce lève-tôt brillant comme le cuivre astiqué de ses casseroles savamment alignées ne craint pas la mort.<o:p></o:p>

    La gloire du quincaillier vous dis-je...<o:p></o:p>

    580 - Un pied dans l'infini

    J'errais parmi les tombes, le coeur léger, les semelles alourdies. Une ondée venait de laver les marbres qui pleuraient sous les rayons déprimants d'avril. Nulle âme dans le vieux cimetière, pas un bruit, juste une brise caressant quelques flaques argentées au soleil. <o:p></o:p>

    Je marchais, tranquille. Mes pas sous les restes de pluie faisaient des clapotements sinistres dans cet univers de pierre et de fer rouillé. L'air frais s'alliait à la lumière blanche dans une parfaite harmonie. Les sons résonnaient agréablement contre les sépultures transies de froid. Ce léger écho après la pluie finissait de donner à l'atmosphère un caractère étincelant. Impressions de ruisseau aérien, de verte coulée céleste, de neige fondue teintée d'azur... <o:p></o:p>

    Tout à mon trouble, les idées de plus en plus vagues, j'avançais, charmé par cette ambiance éclatante et funèbre. <o:p></o:p>

    Distrait, j'en oubliai la réalité qui m'entourait. A mesure que je marchais le long des allées bordées de tombes, imperceptiblement je pénétrais dans un environnement subtil. Je ne sentis plus la boue amassée sous mon talon. J'avançai encore en baissant les paupières, ébloui par la face de Râ. Puis les éclats de l'astre cessèrent. Lorsque je rouvris les yeux, le cimetière avait disparu. Une clarté inhabituelle tombait du ciel. Autour de moi, un espace étrange, sans limite, pareil à un immense jardin. De ce monde émanait une beauté indescriptible, impossible à retranscrire avec des mots humains. De toutes parts rayonnait la Beauté. <o:p></o:p>

    Sans m'en rendre compte j'étais arrivé de l'autre côté des choses visibles... Inexplicablement mes pas m'avaient mené jusque dans ce champ de verdure aux reflets inconnus, à l'aspect inouï. Cette prairie lumineuse, loin d'être une illusion, avait ses fondations dans le ciel. <o:p></o:p>

    Je me crus mort. <o:p></o:p>

    Meurt-on aussi facilement en marchant ? En rêvassant ? J'étais pourtant là, les deux pieds posés sur un sol bien réel. Aux antipodes de l'humble clos mortuaire que, sans m'en apercevoir, je venais de quitter. Où étais-je ? Quel était ce monde radieux et énigmatique où je venais de pénétrer, poussé par le caprice d'un Ailé ou emporté par une étrange brise cosmique ? Salle d'attente du séjour des défunts ? Antichambre de l'éternité ? Porte de l'Eden ? Venais-je d'être projeté en ces lieux par erreur ou sous l'effet de quelque volonté angélique ? <o:p></o:p>

    Mystère.

    Toujours est-il que je me suis aussitôt retrouvé étendu dans une allée du cimetière, le front rafraîchi par un zeste de pluie émanant de la tombe contre laquelle je m'étais endormi, un sentiment cosmique dans l'âme, une persistante, profonde sensation de réalité en moi.
    <o:p></o:p>

    De cette brève, fantastique promenade dans l'Ailleurs je garderai à jamais l'extrême saveur, la divine, l’intolérable nostalgie. <o:p></o:p>

    581 - Tête de paon

    Admiré, envié, méprisé, raillé, adulé, haï, je remporte tous les suffrages. On vient de loin pour me cracher au visage, on se lève tôt pour admirer mon luth. On se presse sous les étoiles pour humer mes chaussettes, voir se ramollir ma citrouille, se durcir ma corde sensible, entendre chanter mon rossignol. Objet de curiosité, sujet de polémique, j'attise bien des flammes et provoque moult averses.<o:p></o:p>

    J'ai de la plume et du zèle, du plomb dans la plume, des ailes dans la tête, de l'air dans les ailes, des L dans les R, la tête en l'air, les pieds dans les étoiles.<o:p></o:p>

    Et la rime à l'envers, ce qui donne de la myrrhe aux vers et de l'or au vermisseau.<o:p></o:p>

    Quand les ailes se font légères, elles s'élèvent dans l'air. Ce qui me donne belle ALLURE avec mes deux L et mon grand R. Pour les grands airs dans mes L azurés, je roule les R tel un matamore. Quant au zèle de ma plume, je dirais que c'est la prunelle de mes yeux. <o:p></o:p>

    Ma trompette sonne comme une lyre quand le vers est là, alors j'ai l'R unique d'une casserole car je résonne avec mon seul ego. C'est pour ça que du bout des lèvres on me nomme "homme de lettres" avec des doutes dans le jeu, des dettes de mots et des JE de joutes. Si certains me comparent à un oiseau plein de panache, d'autres ont plaisir à me dénigrer. Mais s'ils veulent plumer le cul du coq, il tomberont sur un bec.<o:p></o:p>

    Un dernier mot à ceux-là, un dernier mot pour finalement leur dire en une seule lettre que loin d'être un faux Q, je suis un vrai K.<o:p></o:p>

    582 - Les cloches du bedeau

    Emile le simplet du village avec son air benêt de sacristain-né et son imposante stature était tout destiné pour recevoir de son curé la charge officieuse d'homme à tout faire. Plus exactement de sonneur de cloches, domaine dans lequel il devait bientôt exceller. <o:p></o:p>

    Fier de ses 130 kilos, il savait comme nul autre faire chanter le métal. Sa surcharge pondérale faisait merveille pour occuper cette fonction hautement spécialisée. Pouls du village, c'est du clocher que se répandaient les informations essentielles : funérailles, baptêmes, mariages, fêtes... Seule distraction du village, les cloches représentaient la voix du Ciel.<o:p></o:p>

    Emile avait découvert que de son habileté à battre l'airain dépendait la force avec laquelle impressionner les ouailles. Tristes ou joyeuses, il savait avec subtilité annoncer les nouvelles, influencer les coeurs dans un sens ou dans l'autre, accélérer ou apaiser leurs battements. Pas si sot qu'on le croyait, doué d'un pouvoir hors du commun, il avait très vite appris à nuancer les clameurs du clocher afin de mieux faire résonner les âmes. <o:p></o:p>

    Par exemple à l'heure du glas il pouvait à sa guise alléger les âmes en peine ou au contraire donner un air sinistre aux mariages, rendre poétiques, comiques ou bien infiniment solennels les dimanches matins, et tout ça rien qu'en modulant le son des cloches, à sa façon... Il pouvait choisir certains dimanches de remplir l'église ou en interdire l'accès. Il lui suffisait pour cela de manier d'une certaine façon les cordes du clocher pour attirer les fidèles ou les décourager. Au grand émoi du prêtre qui, comme les autres, ne comprenait rien à ces mystères, incapable de faire le rapprochement entre ces événements et l'écho des cloches. Ce qui amusait beaucoup Emile.<o:p></o:p>

    De sonnerie en sonnerie il s'initiait à cet art jusque là inconnu, dont lui seul d'ailleurs détenait le secret. Ainsi Emile agissait sur l'inconscient des habitants, manipulant à son gré son petit monde, parvenant même à toucher les personnalités les plus averties, les êtres les plus insensibles, les notables les plus instruits, changeant leur état d'âme, dirigeant leurs humeurs, provoquant chez eux joie ou mélancolie, sérénité ou excitation. Alors que tous, curés comme paysans, considéraient Emile comme un imbécile, lui les dominait parce qu'il maîtrisait leurs rouages intérieurs, à leur insu.<o:p></o:p>

    Emile, pour idiot qu'il passait aux yeux de tous, n'en était pas moins passé maître dans l'art de faire sonner le fond des êtres, par cloches interposées. Il était en quelque sorte le vrai chef du village, lui qui secrètement savait régler la mécanique des âmes. <o:p></o:p>

    Emile vécu longtemps à la tête de son orchestre de "diablotins à cordes".<o:p></o:p>

    A ses funérailles, tout le village se réunit autour de sa tombe. Le temps était calme, pas une brise. Au moment de mettre en terre l'humble cercueil du bedeau, les cloches de l'église se mirent à sonner légèrement sous un mystérieux coup de vent.<o:p></o:p>

    583 - La rayure

    Bertrand Lefort est un brave type, ni pire ni meilleur qu'un autre.<o:p></o:p>

    Une situation stable, marié depuis 20 ans à une femme qui lui a donné trois beaux enfants, monsieur Lefort est un homme heureux et sans histoire.<o:p></o:p>

    Sauf qu'une rayure est apparue sur sa voiture il y a cinq jours. Certes c'est une minuscule, insignifiante, invisible rayure à laquelle il est confronté. Mais tout de même, c'est une sale, méchante rayure sur l'aile de sa belle voiture rouge qui l'empêche de dormir depuis cinq jours. Une ombre bien légère dans sa vie qui devrait s'estomper avec le temps... Une ombre qui malheureusement grossit, s'étend, prend de l'ampleur, obscurcit ses jours. Et surtout ses nuits. C'est que Bertrand Lefort entretient une relation privilégiée avec son véhicule de série, comme la plupart de ses semblables ayant parié sur les valeurs palpables de ce monde. La rayure peu à peu devient sa bête noire.<o:p></o:p>

    Il en rêve.<o:p></o:p>

    Muni d'un double-décimètre, il a pris la mesure de la catastrophe : 14 centimètres.

    Quel est l'abruti qui lui a rayé sa voiture sur 14 centimètres ? Quel est le fils de salaud qui a osé toucher à sa carrosserie ? Ha ! S'il le tenait ce bandit ! Bertrand Lefort pense qu'il l'étranglerait, cet assassin... Il le pense vraiment, la rage au coeur, les mains fébrile, le sang bouillonnant. Un homme qui raye l'aile d'une voiture achetée neuve et à crédit sur 24 mois, a-t-il le droit de vivre sous le soleil de la norme occidentale ?
    <o:p></o:p>

    La rayure au bout d'une semaine d'insomnie est un boa qui traverse de part en part son imagination perturbée. Matin, midi, soir, la rayure hante notre homme. Monsieur Lefort prend des calmants afin de retrouver le sommeil, en vain. Il ne mange plus. Obsédé par la rayure, il n'ose plus sortir son véhicule. Depuis l'incident il préfère prendre le train pour aller au travail. En attendant une solution, il a mis sa voiture à l'abri dans son garage. En sécurité.<o:p></o:p>

    Un suspect croisé dans le train a failli être agressé par l'offensé : monsieur Lefort voit des rayeurs de tôle partout. L'irréparable a été évité de justesse, grâce à l'intervention courageuse d'un contrôleur. <o:p></o:p>

    Après une grave dépression Monsieur Lefort s'est finalement racheté une nouvelle voiture et en quelques mois son état s'est amélioré. <o:p></o:p>

    Aujourd'hui il a retrouvé une vie stable, presque sereine, même s'il n'est plus le même homme. Désormais fragile, anxieux, des séquelles pour le restant de ses jours, Bertrand Lefort a contracté une assurance plus complète pour sa nouvelle voiture : il est couvert à cent pour cent en cas de rayure. La priorité : protéger sa voiture. Il a préféré se priver de sorties de week-end pour pouvoir se payer cette onéreuse mais essentielle assurance.<o:p></o:p>

    Le prix d'une paix retrouvée.<o:p></o:p>

    584 - La moribonde<o:p></o:p>

    Morbide à souhait, la vieille bigote insistait lourdement pour faire de son agonie un spectacle mémorable et navrant, endeuillant avec des cérémonies outrancières et superflues sa chambre qui puait le formol, l'urine et la naphtaline. Vivant depuis toujours sous ce toit, elle en avait fait son théâtre. Mortuaire. Sa vie qui s'achevait dans ce grand lit en fer n'avait été qu'un long chant funèbre, une ode à la privation, un hymne aux mesquineries les plus sordides.<o:p></o:p>

    Afin d'attendre dignement la Camarde, la prude avait transformé sa maison en caveau : partout, de la dentelle noire, des rideaux couleur de mort, des crucifix à tous les murs, des statues mariales à en vomir d'indigestion, jusque sous le lit, côtoyant pot-de-chambre douteux et fioles embuées. Babioles pieuses ramenées de Lourdes et conçue dans le style sulpicien le plus achevé, ces spectres de plastique et de métal vil peuplaient la maisonnée depuis une éternité : la célibataire en plus d'être infiniment dévote était quasi-centenaire. Sinistre et macabre, ce décorum de croix et de Vierges rendait l'atmosphère irrespirable. Le seul qu'elle pût respirer. N'importe quel autre mortel dans une semblable ambiance serait mort avant l'heure. Elle, se sentait revivre dans ce cercueil géant où elle gisait exquisément comme un asticot se repaissant de pourriture.<o:p></o:p>

    Elle rayonnait sur son lit de mort, blafarde. Peau sèche mais coeur vif, traits cadavériques mais âme brûlante de fiel, elle débitait avec jubilation sa haine de la vie et de ses plaisirs, sous formes de prières. Fébriles, ses doigts osseux étreignaient du matin au soir un chapelet usé. Moribonde diabolique, elle vomissait ses repas sur son chapelet avec des gémissements à fendre l'âme. <o:p></o:p>

    Astre mort au regard hypocrite, la vieillarde avait conscience de jouer là son plus beau numéro. <o:p></o:p>

    Finalement elle ne mourut point.<o:p></o:p>

    Huit et onze ans après cette fausse alerte, elle assista même aux funérailles de deux de ses veilleuses. <o:p></o:p>

    On dit qu'elle cracha sur leur tombe, après les avoir veillé à son tour.<o:p></o:p>

    585 - Les poireaux

    Aujourd'hui mardi c'est jour de poireaux chez les Fournicheaux, un couple de provinciaux sans âge, sans enfant, sans autre horizon que les murs décrépits de leur maison à l'écart de toute bourgade, protégés de l'influence citadine par une haie aussi haute qu'est étroite leur mentalité de morts-vivants. La ménagère lasse s'adressant à son mari :<o:p></o:p>

    - Le Michel, t'as-t-y fait chauffer la cuisinière que j'y fasse cuire la poireautée pour à midi ? <o:p></o:p>

    Lui avec sa casquette mal vissée sur son crâne ridé :<o:p></o:p>

    - J'a va tirer le feu, j'a va tirer le feu... A-t-y mis la soupière qu'est pas percée au moins ? <o:p></o:p>

    Dans un geste ample et vif, la vieillarde se saisit de l'ustensile, et d'un air triomphant :<o:p></o:p>

    - J'a m'est pas trompée de soupière cette fois-ci. J'a prends la bonne soupière qu'a l'est pas percée du cul. <o:p></o:p>

    Ainsi les deux vieux sédentaires s'apprêtent-ils à faire cuire leurs poireaux du mardi dans une ambiance sclérosée au possible... Festoyer dans la tristesse et le dénuement de l'esprit est leur plus chère habitude de gastronomes avaricieux. Sorte d'esthètes au rabais, les deux indigents ne boudent pas leur plaisir. Se gaver de poireaux qui ont poussé gratuitement dans leur potager est pour eux une réelle revanche sur la vie. Payés en nature par la terre de leur jardin et l'eau du ciel, ils s'exclament parfois :<o:p></o:p>

    - Ca sera toujours ça que les Prussiens y z'auront pas dans le bec !<o:p></o:p>

    De temps à autre, la femme moins sordide que son mari se permet de jeter quelques morceaux de fromage sur ses poireaux, geste invariablement suivi par ces paroles, toujours les mêmes, lancées sur le même ton solennel :<o:p></o:p>

    - Le fromage c'est bon, ça fond dans le poireau tout chaud et ça le rend meilleur à avaler.<o:p></o:p>

    Pour se faire pardonner cette audace, la vieille femme reprend à chaque fois une pleine assiette de poireaux natures, comme son mari, afin d'ôter aussitôt le goût du fromage fondu qu'elle vient d'ingurgiter. Le crime le plus odieux à ses yeux consistant à succomber au goût du luxe, le fait d'ajouter du fromage de temps à autre sur ses poireaux lui pose un sérieux problème moral. Son mari n'a jamais vraiment approuvé la faiblesse de sa femme, depuis cinquante-cinq ans qu'ils mangent ensemble des poireaux le mardi. De longues conversations s'engagent souvent entre eux à ce sujet, jusque fort tard dans la nuit. Toujours dans le noir afin de n'user pas inutilement la chandelle.<o:p></o:p>

    Mais laissons à leurs poireaux et conversations nocturnes ces deux vieilles gens que l'isolement rend plus improbables encore à notre époque de poireaux vendus sous cellophane, laissons s'enterrer inexorablement ces oubliés de la France profonde qui s'inquiètent de l'usure de leurs chandelles alors que nous surfons sur le NET à grande vitesse... <o:p></o:p>

    J'ai croisé ces mohicans un jour. Jamais ne les oublierai avec leur plâtrée de poireaux du mardi et leur sempiternelle histoire de fromage fondu. J'entends encore la vieille adresser ces mots irréels à son mari, tandis que je m'étais égaré jusque sous la fenêtre de leur masure lors d'une randonnée pédestre dans la Creuse :<o:p></o:p>

    - Le Michel, est-ce que c'est-t'y pasque t'aime t'y point le fromage fondu sur le poireau que t'en mange point ou ben est-ce que c'est-y que pasque le poireau est déjà fondant que t'y veux pas y rajouter de la nourriture inutile dessus qu'est pas donnée au prix qu'elle est du kilo ?<o:p></o:p>

    586 - Repas entre amis

    Je me promenais d'un pas oisif comme à l'accoutumée lorsque, pour une fois, je passai par hasard devant chez les Trivieux, la famille "bruyante" du village. Gens au grand coeur, simples et joviaux, à la culture limitée mais au sens de l'accueil développé, ils ne purent se retenir de m'inviter à venir partager leur repas. Comment aurais-je pu dire non ? Un refus de ma part, même courtois, eût été mal interprété par ces esprits certes généreux mais fort susceptibles, prompts aux représailles verbales, voire à la franche querelle. Et puis n'était-il pas l'heure de manger après tout ? Cela me changerait agréablement de mes habitudes aristocratiques, pensai-je. D'autant que cette invitation impromptue formait là une circonstance heureuse pour approcher cette famille indigente, l'occasion inespérée d'étudier de près cette espèce sociale singulière.<o:p></o:p>

    Famille au sort maudit, rongée depuis des générations par des problèmes sociaux multiples, les Trivieux n'en étaient pas moins des gens honnêtes, travailleurs, serviables, débrouillards, très attachés à leurs trois gros bergers allemands, prêts à se saigner aux quatre veines pour eux, payant sans rechigner les meilleurs vétérinaires quand il le fallait, ne lésinant pas sur leur nourriture, abondante et de qualité. Certes leur réflexion ne dépassait pas la hauteur de leur friteuse électrique, mais au moins avais-je affaire à des êtres sans aucune malice intellectuelle. Ce qui pour mon esprit las des intrigues mondaines paraissait plutôt reposant. Du moins au premier abord.<o:p></o:p>

    J'allais vite déchanter.<o:p></o:p>

    Dès que je fus attablé, diverses vagues sonores et alimentaires m'assaillirent de toute parts : un énorme plat de frites entourées de gros morceaux de porc ruisselant de graisse m'attendait, le bruit de fond inaudible de la télévision poussée presque à fond se mêlait aux grésillement infâmes venant de la radio mal réglée posée elle-même sur le poste de télévision, des canettes de bière bon marché s'entrechoquaient sur la table tremblant sous le séisme familial, les bergers allemands surexcités par ma présence ajoutaient leurs aboiements au concert, donnant à la cacophonie une allure irréelle d'orchestre furieux, diabolique, assourdissant !<o:p></o:p>

    Le tout dans une atmosphère enfumée absolument irrespirable formée par les brumes âcres du tabac et les vapeurs vives de la friture. A ce brouillard artificiel se mêlaient les odeurs tenaces d'huile rance et d'haleines de chiens. Étourdi, je ne savais où donner de la tête. Mes hôtes riaient de me voir si bien entouré, n'imaginant pas un seul instant ma terrible solitude... <o:p></o:p>

    Les agressions feutrées de l'esprit que j'avais l'habitude d'affronter dans les boudoirs étaient remplacées ici par des agressions culinaires. Brutales. Les joutes verbales, ludique et élégante, si joliment cultivées dans les salons littéraires avaient fait place chez les Trivieux à l'offense au goût, pure et simple. Le choc fut à la mesure de ma curiosité. A la fois fasciné et terrifié par la situation, je décidai de donner le change pour me sortir au plus vite de l'impasse. Je goûtai aux frites du bout des lèvres, feignant affectionner cette nourriture grossière. Je ne pus cependant me résoudre à toucher à la viande de porc. Comment expliquer à mes hôtes en termes accessibles que j'avais proscrit de mon alimentation cette viande que j'estimais impure ?<o:p></o:p>

    Dans un élan désespéré je me levai d'un bond à peine le repas commencé pour me précipiter vers la sortie en débitant mille excuses académiques et inintelligibles qui seules pouvaient m'absoudre aux yeux de mes hôtes, impressionnés qu'ils avaient toujours été par la langue châtiée qu'ils ne pratiquaient point mais qu'imbécilement ils respectaient, de la même façon qu'un ignare respecte naturellement le chapeau de l'érudit.<o:p></o:p>

    C'est ainsi que je pus sortir sans trop de dommage de cette instructive mésaventure.

    Les Trivieux ne m'en ont jamais voulu d'avoir quitté si hâtivement leur table. Ils continuent à me saluer dans la rue, comme si rien ne s'était passé.
    <o:p></o:p>

    Ils ont pris ma fuite pour une simple diarrhée passagère.<o:p></o:p>

    587 - La hauteur du monde

    L'aube qui se propage éclaire les nues, irradiant le monde d'un éclat argenté. Un nouvel astre se lève à l'horizon. Je monte vers les lueurs bleues, empruntant une voie blanche le long de laquelle tournoient des papillons. Dans cet espace limpide je remarque que des cailloux étincellent au bord du chemin. La lumière devient plus chaude, et je reconnais le soleil en face de moi. Il commence à m'éblouir. Je me retourne. Derrière moi, la mer. Un océan lumineux. Avec toujours ce ciel comme un cristal pur.<o:p></o:p>

    Des milliards de créatures, animaux, plantes, êtres divers et multiformes, d'apparences étranges ou familières habitent cet univers. Certaines se côtoient sans dommage, invisibles mais réelles, présentes telles des pensées dans l'air. D'autres s'ignorent de bonne foi, soupçonnant toutefois leur mutuelle existence.<o:p></o:p>

    Je continue de monter. Au point culminant de mon ascension, des rayons de lumière de teintes différentes me traversent et j'accède à un état de conscience fulgurant : je deviens une écume aérienne composée de particules infinies aux couleurs inconnues, une ébullition éthéréenne, un éclair à l'état pur. Je suis à la fois brin d'herbe et étoile, brasier et coquillage, entre cosmos et atmosphère familière : un sentiment de grandiose et de simplicité, d'infini et de proximité, de mystère et de connu. Progressivement je redescends, me réaccoutumant aux choses que je viens de quitter plus bas, comme si je me rassemblais, me recomposais après un éclatement parfait de mon être à l'échelle de l'Univers.<o:p></o:p>

    Suis-je mort ? Sous le souffle de quel dieu de l'Olympe suis-je apparu en ces lieux ? Suis-je né de cette lumière qui m'inonde ? Ce monde est-il l'antichambre des âmes prêtes à être incarnées ? Vais-je apparaître en des lieux inconnus et lointains, sous une forme prodigieuse ? Impossible à savoir, tant le soleil, le chemin, les cailloux, les papillons sont présents autour de moi comme des réalités intimes et éternelles.<o:p></o:p>

    Où me suis-je donc égaré, là où le temps n'a plus d'emprise, où des lois improbables, éblouissantes régissent les choses ?<o:p></o:p>

    Je suis parti dans un fabuleux voyage.<o:p></o:p>

    Le soleil au-dessus de moi est en fait une lune qui luit dans une nuit d'été. Les cailloux aux allures de diamants ne sont que de banales mottes de terre. Les papillons pourraient être ces chauves-souris qui chassent les insectes dehors. Moi, plongé dans un sommeil profond, presque mort, je poursuis mon long voyage. Un voyage à la fois ordinaire et magnifique, accessible et impénétrable.<o:p></o:p>

    Je voyage dans mon âme, emporté par les vents oniriques.<o:p></o:p>

    588 - L’ombre des choses

    J'errais au bord de l'étang, mélancolique. L'automne était morne, la lune pleurait, le vent chantait dans le soir, monotone à mourir. Au loin s'élevaient les plaintes d'un âne, poignantes. Ainsi là-bas un être affligé semblait partager ma peine... Je marchais, résigné, au bord de l'onde. Solitude, accablement, ennui, dégoût : quatre murs oppressants, quatre raisons pour ne plus songer à rien d'autre qu'aux barreaux de mon âme en deuil.<o:p></o:p>

    L'âne dans le lointain se lamentait toujours. Etais-je le seul à entendre sa détresse ? En moi, une nuit sans fin, un vide sombre, une vallée désolée. Les braiments de l'animal résonnaient comme un glas grotesque dans la campagne. L'écho pitoyable sous les étoiles de la créature déshéritée accentuait ma douleur. Le quadrupède adressait à qui voulait l'entendre son désespoir.<o:p></o:p>

    L'âne au-delà l'étang, hors de vue, oublié de tous, ne racontait-il pas à l'Univers entier son humble chagrin ? J'avais l'impression de récolter ce soir-là la plus secrète misère du monde, venue de l'horizon, tentant de monter jusqu'aux étoiles, pour finalement retomber sur mes épaules... <o:p></o:p>

    Les appels de la pauvre bête ressemblaient à une prière dans la nuit, j'en fus touché. Des cordes insoupçonnées vibrèrent chez moi. Je sentis mon humanité s'étendre jusqu'aux figures les plus modestes de la nature. En pensée je rejoignis l'équidé. Les yeux fermés je le caressai au cou. Puis je le chevauchai. Alors tout s'illumina. Des espaces radieux s'ouvrirent devant moi. Je me retrouvai au milieu d'une prairie éclatante de lumière, sur le dos de l'âne. Ses braiments sinistres s'étaient transformés en autant de rires. Des gens m'aimaient, qui m'appelaient tout autour de moi. Partout, des fleurs vives, de l'eau claire, une joie irréelle.<o:p></o:p>

    Je rouvris les yeux dans l'obscurité. La lune pleurait toujours au-dessus de ma tête. Le vent gémissait dans la plaine. L'étang me parut plus noir que jamais. L'automne était un véritable tombeau. Et ma solitude, une pierre dans la fosse.

    Longtemps, l'âne manifesta son infinie détresse dans le lointain.
    <o:p></o:p>

    589 - Les aires de repos

    Plus mortels que les centres-villes des cités ordinaires de province le dimanche : leurs vieux cimetières. Perdus au fin fond du pays, ils sont le prolongement extrême de ces communes endormies. <o:p></o:p>

    Sinistres ces nécropoles décrépites du cul de la France ? Pas tant que ça ! En fait les vieux cimetières de province, loin de me faire fuir, m'attirent.<o:p></o:p>

    Les villes moyennes de province avec leur population léthargique des dimanches d'ennui, leurs bars minables où traînent quelques habitués las, leurs rues mornes où sont échouées des petites existences sclérosées, leurs passants sans histoire errant aux heures ronronnantes de l'après-midi, sentent la mort, la vraie mort. Les cimetières de l'arrière-pays avec leurs tombes séculaires où les destins se résument à un nom illisible, une épitaphe sobre et classique, longue et pompeuse ou brève et énigmatique, sont un refuge ironique, serein et joyeux, pas si morbide que ça, loin, très loin des morts-vivants dominicaux qui hantent les centres-villes des sous-préfectures.<o:p></o:p>

    Là, étendues pour l'éternité sous le marbre rédempteur, toutes les vanités de la province se sont tues et les consciences des trépassés se sont enfin élevées à la hauteur des causes cosmiques. Aux antipodes des ambitions "épicières" qui rongent les vivants. Flânant entre les sépultures, je prends la mesure de l'insignifiance des gloires provinciales. Sous la stèle, la médiocrité se transmute nécessairement en excellence. Les provinciaux les plus pitoyables de leur vivant, accèdent à la reconnaissance universelle une fois installés au fond de leur trou. Là, les petites moustaches deviennent augustes. Dans le secret des tombes définitivement refermées, les pharmaciens affectés ont l'âme désinfectée, les quincailliers clinquants sont plein d'éclat, les instituteurs studieux se reconstituent. <o:p></o:p>

    Débarrassés de leur fardeau de provinciale insignifiance, ils n'ont plus que des occupations célestes. Les os dans la fosse mais la tête dans les étoiles, ils ne laissent aux vivants que le témoignage de leur terrestre, regrettée ineptie. <o:p></o:p>

    Dans les cimetières de la France profonde les destins les plus médiocres viennent s'échouer avec fracas. <o:p></o:p>

    Les ambitions locales les plus mesquines se heurtent aux portes des cimetières de province plus cruellement qu'ailleurs. Pour mieux édifier le visiteur averti. Ici la lame insolente du sort est plus aiguisée qu'ailleurs, bien que son allure soit fruste. Les têtes y sont tranchées par une Camarde en gros sabots et les défunts reposent là avec une involontaire ironie :<o:p></o:p>

    Alphonse TREPASSE, fils du célèbre Maréchal TREPASSE et maire de la commune UNTELLE, 1845 - 1902 <o:p></o:p>

    Delphine DUPONT, institutrice dévouée, membre de la Défense de la langue Française, première adjointe au maire 1856 - 1922 <o:p></o:p>

    Albert MEUNIER, notaire de Nogent-le-Trou, Président d'honneur de l'Association régionale des Philatélistes 1858 - 1943... <o:p></o:p>

    C'est sur les tombes des cimetières de province que la comédie humaine a gravé ses lettres de noblesse.<o:p></o:p>

    590 - Dogmes et faits

    ( - Les dogmes - ) <o:p></o:p>

    L'Homme est sur Terre pour souffrir, payer ses péchés, son pain, son droit de vie. Il doit être élevé à la badine, faire des études très poussées, rébarbatives, soporifiques. Il doit apprendre des choses sèches, austères qui l'édifieront. Il doit étudier l'Histoire, la géographie, l'art hermétique (tchèque, égyptien, inuit, chinois), la linguistique, la politique, la sociologie, la psychanalyse, la philosophie et savoir analyser, discuter, disséquer, faire des thèses complexes sur toutes ces choses savantes dans un français exemplaire. Sa jeunesse doit être laborieuse, studieuse, sinistre. <o:p></o:p>

    A ce prix il s'élèvera.<o:p></o:p>

    Tout en étant initié à ces sciences et arts, il devra s'adonner à d'âpres besognes physiques. Par exemple, creuser des galeries au fond de son jardin (rocailleux de préférence) le matin avant d'aller aux cours à l'Université, construire des puits en pierres savamment taillées le soir après les études, jusque fort tard dans la nuit. Pas de chocolat, ni de chat ou de chien à caresser, ni de rêvasserie, ni de commerce amoureux, ni de jeux de société, ni de plaisirs culinaires, ni de détente champêtre... Du travail, du travail, rien que du travail. Et des nuits de veille, la pensée absorbée dans des manuels universitaires épais, poussiéreux, lourds, incompréhensibles, écrits en très petits caractères et rédigés en latin classique pour endurcir, exercer encore plus son esprit d'étudiant soumis.<o:p></o:p>

    L'homme devenu adulte apprendra le maniement des armes avec abnégation. Il chantera la Patrie, boira l'eau du robinet, mangera du pain républicain, hanté par le désir de se surpasser en tout. Au retour de son service militaire il se mariera avec une femme laide pour lui faire de nombreux enfants. Si la femme est belle alors l'Homme aura de la chance et ce sera tant mieux pour lui. Aussi flatteur soit-il, le sort conjugal ne doit cependant pas lui faire oublier l'essentiel : l'échec est toujours salutaire. Il rend humble. <o:p></o:p>

    Et puisque le dimanche l'Homme (d'une piété irréprochable) ne pourra pas travailler, les six autres jours de la semaine il s'adonnera sans faillir ni broncher à des travaux de force herculéens. Ceux-ci commenceront très tôt le matin pour s'achever longtemps après la tombée du jour.<o:p></o:p>

    L'Homme est sur Terre pour suer. Toutefois, quelle chance !, marié dans les formes strictes de la religion et de la loi devant témoins (avec les balais accrochés derrière le véhicule et la pancarte traditionnelle "Convoi d'anges heureux"), il aura des rapports sexuels complets qui lui donneront une progéniture digne de sa paternité assumée. Si ses enfants sont infirmes, alors le mérite de l'Homme qui les élèvera sera grand. Si ses enfants sont beaux et fort, il pourra être fier de lui, fier de sa vie consacrée au bien général en attendant que la mort l'emporte vers un Panthéon céleste éternellement figé.<o:p></o:p>

    ( - Les faits - )<o:p></o:p>

    L'Homme est sur Terre pour apprendre, s'émerveiller, se libérer dans tous les sens du terme, se destiner à un idéal. Apprendre l'amour, la vie, les arts, les sciences, mais uniquement selon ses préférences, ses capacités, sa sensibilité, ses caprices. Il est sur Terre non pour gagner sa vie en suant le plus possible pour ensuite s'acheter du beurre, du sel, du pain, du poisson, des poireaux, des pommes de terre, bref pour aller faire ses "commissions" le samedi, mais pour lever les yeux au ciel, méditer avec gravité mais non sans joie sur les astres, les arbres, son âme, jouer sur son ordinateur, faire des plaisanteries, ne pas se priver de chocolat.<o:p></o:p>

    L'Homme ne doit pas s'abrutir à des travaux rébarbatifs si les circonstances ne l'y obligent pas. Il rejettera les armes, critiquera l'Histoire, la politique, les classes moyennes, troublera l'ordre établi dès qu'il l'estimera inique. C'est ainsi que l'Homme grandit. Il fuira les femmes laides tout en affichant devant elles une mine suggérant l'intérêt amoureux. Il dissimulera ses sentiments aux laiderons, les dévoilera aux créatures. L'Homme pourra rester un enfant cruel s'il le désire. <o:p></o:p>

    L'Homme a le droit d'avoir des moments de faiblesse. Parce qu'il est doué de sensibilité, l'Homme doit être ménagé. Il a droit à des égards. <o:p></o:p>

    L'Homme est sur Terre pour mener son chemin et monter, s'épanouir, se construire dans la joie, l'équilibre, la santé, et non pas pour faire des provisions avec sa femme le samedi, ni pour construire des puits parfaitement inutiles quand il est jeune le soir après ses cours à l'Université, et surtout pas pour accrocher des balais derrière sa voiture avec la pancarte infamante "Convoi d'anges heureux"...

    L'Homme doit s'affranchir des travaux usants lorsque ceux-ci ne s'avèrent pas nécessaires, il doit sortir de ses galeries sous son jardin et étudier l'art de faire des vers. Ou regarder des livres d'images à la place si ça le chante. Ou dormir, prolonger tant qu'il le voudra ses songes nocturnes.
    <o:p></o:p>

    Bref, l'Homme n'est pas sur Terre pour suer sottement mais pour s'ouvrir aux merveilles qui l'entourent, s'éveiller à la Vie. Il regardera avec pitié (mais aussi avec charité) les jeunes époux qui accrochent derrière leur voiture de série des balais avec la pancarte crucifiante : "Convoi d'anges heureux".<o:p></o:p>

    591 - A tous les pauvres types

    Toi l'abruti moyen, toi la cible commerciale à tête de quidam, toi le minable à visage lisse, toi l'esprit sans relief, toi le coeur mou, toi l'âme médiocre, écoute la Vérité te recracher à la face tes quatre pattes d'animal humain que tu es.<o:p></o:p>

    Tu écoutes religieusement Madonna au prix fort sur ton indispensable téléphone portable. La putain de l'Amérique te séduit avec ses clameurs dégénérées, ses déhanchements scéniques stéréotypés. Tu es un imbécile, un sot, un lapin élevé en clapier. <o:p></o:p>

    Tu vas régulièrement au cinéma te gaver de films "grands publics". Tes héros se nomment Bruce Willis, Brad Pitt, Di Caprio... Tu aimes la laideur, la vulgarité, la violence en grand écran et en couleurs. Tu es un pigeon sans aile, un ruminant satisfait, un chien obscène.<o:p></o:p>

    Tu baves devant tes joujoux cylindrés. Tu aimes patauger dans tes bassesses achetées à crédit. Tu es un hérisson écrasé par ta propre ineptie, une limace à goudron, un chevalier à la noix. <o:p></o:p>

    Tu parles avec sérieux d'Oméga 3, de liberté de pensée, de vacances à la mer... Tu es un infirme du ciboulot, un idiot culturel, un moule à tartes.<o:p></o:p>

    Tu raisonnes comme un rossignol, chantes comme un boeuf, aboies comme une vache, panses comme un malade, marches comme une cloche, parles comme un parasol, te conduis comme un singe.<o:p></o:p>

    Tu vis en face de chez moi, dans la ville à côté, à l'autre bout du monde, tu aimes ta femme, chéris ton chien, regardes ta télévision... Tu gagnes ta vie, tu crois au football, défends ton club, absorbes des breuvages saturés de sucre, tu as peur de l'avenir, tu trembles de froid aux sports d'hiver, frémis d'aise à la Saint-Valentin, vomis de dégoût devant la Beauté. J'oubliais : tu mets des sous de côtés en prévision de ta mort. Ta bêtise est insondable.<o:p></o:p>

    Tu ressembles à tout le monde, je te vois partout, je ne te supporte pas et pourtant je vis sur la même planète que toi.<o:p></o:p>

    Tu es d'ici, de là-bas, d'ailleurs, tu es mon frère et tu es un abruti, un minable, un pauvre type.<o:p></o:p>

    592 - Mensonges à durée indéterminée

    Réussite professionnelle, assise sociale, respectabilité et reconnaissance par le mérite et le travail, lauriers, prestige et éclat par la fortune : les pires leurres du siècle passé éblouissent encore les membres les plus faibles, les moins évolués de notre société. Le profit matériel avant toute chose, la performance dans l'entreprise, la quête inlassable de la croissance économique à l'échelle nationale, la prospérité matérielle sur le plan individuel, la tentative d'épanouissement par les satisfactions les plus primaires, toutes ces aspirations futiles, immatures, irresponsables restent l'idéal de vie pour beaucoup de nos semblables encore englués dans leurs rêves de confort matériel.<o:p></o:p>

    Comme l'a si bien dénoncé le professeur Albert Jacquard, la poursuite d'une croissance économique sans fin est une pure aberration, une parfaite ineptie vouée au néant. Comme si un système économique pouvait indéfiniment courir après sa propre expansion, sans autre but que de s'étendre pour s'étendre... La recherche et l'entretien d'un équilibre économique au service de l'homme a plus de sens que la quête insatiable de croissance toujours plus effrénée, plus stérile au service de l'économie. L'évidence de cette sagesse pourtant élémentaire n'effleure même pas les esprits pollués par le conditionnement ambiant.<o:p></o:p>

    Sous nos molles latitudes les agences pour l'emploi, agences de travail intérimaire et autres sanctuaires dédiés à la cause socio-économique sont plus vénérés que les flèches de nos cathédrales désignant de célestes conquêtes. Une tête bien faite est avant tout une tête pour l'emploi. Le système ne reconnaît le salut que par l'effort dans le travail rémunéré, le sacrifice pour l'entreprise, le mérite professionnel. Celui qui s'écarte du chemin de l'emploi est un paria, un paresseux, un parasite, un rêveur improductif.<o:p></o:p>

    Subvenir à ses besoins superflus et à ceux de sa famille, partir au bord de la mer, offrir une cuisine équipée à sa femme, acheter une voiture neuve : le summum de la gloire. De nos jours le statut d'honnête homme s'obtient par les huit heures quotidiennes de travail rémunéré. Rien de moins, rien de plus.<o:p></o:p>

    Espoir des indigents, les agences pour l'emploi sont des boîtes à mirages qui font rêver le chômeur moyen persuadé que son salut est dans l'accès à l'automobile, à la propriété, aux loisirs... Vanité, insanités, misère de l'âme ! Ces promesses de bonheur sont aussi trompeuses que les images de nos écrans plasma qui, pour flatteuses qu'elles soient, ne changent en rien la qualité des programmes télévisés. Les bienheureux (les élus du système définitivement satisfaits de leur sort car sauvés de "l'enfer Chômage") auront beau posséder les écrans les plus chers, les plus plats, les plus vastes, les plus performants, invariablement ils applaudiront de sotte béatitude devant l'inanité de leurs émissions favorites... Peu importe, leur but sera atteint : faire partie des travailleurs. Un privilège. Une grâce. Un idéal.<o:p></o:p>

    Que l'on me permette de ne boire définitivement pas à cette fontaine de mensonges.<o:p></o:p>

    593 - Des funérailles bien réglées

    Nous avons l'immense douleur de vous annoncer le décès de Raphaël Zacharie de Izarra, victime d'un accident météorologique rarissime : foudroyé en pleine gloire. Par le feu du ciel justement, un jour d'orage. <o:p></o:p>

    Le symbole, terrible, quasi prophétique, n'échappera pas à ses admirateurs. <o:p></o:p>

    Plume d'envergure s'il en est, visionnaire d'exception, mauvais citoyen, excellent sonneur de cloches, machiavélique envers son épicier, naïf avec les grands de ce monde, médiocre au tir à l'arc, le cher disparu sera inhumé en terre poétique après l'heure de la sieste. Eviter d'ennuyer les convives, même aux heures les plus pénibles de l'existence, telle fut, en effet, sa dernière volonté. Touchante délicatesse de notre ami Raphaël Zacharie de Izarra... Au triste banquet de ses funérailles le mets principal sera froid mais les coeurs des hôtes seront chauds eux, n'en doutons pas.<o:p></o:p>

    Un discours bref et bien articulé écrit par le défunt lui-même (décidément très prévoyant) sera prononcé à la fin de la cérémonie funèbre. Les amateurs de reportage, qu'ils soient férus de technologie ou simples aéronautes, sont chaudement invités à prendre sans restriction photos, films vidéo ou argentique ainsi qu'enregistrements audio de la cérémonie, le défunt ayant souhaité une large couverture publicitaire pour son ultime prestation en ce monde. Tous les angles de vue sur la cérémonie seront non seulement permis mais vivement recommandés, que ce soit à travers films, photos ou même -pourquoi pas ?- croquis pour les plus artistes. Pour les distraits ou les retardataires, le discours sera éventuellement prononcé une seconde fois, toujours bien articulé, lentement, haut et fort.<o:p></o:p>

    Les pleureuses seront artistiquement dévêtues.<o:p></o:p>

    Enfin une quête est prévue, merci à tous pour votre générosité.<o:p></o:p>

    594 - Passager nocturne

    Je suis la voix dans la nuit, l'astre luisant qui veille, le hanteur d'âmes éprises de hauteurs et de coeurs pris au piège. <o:p></o:p>

    Seul auteur de ces mots, je suis la plume à la pointe d'acier et le vol doux de l'enclume, la cause suprême de vos songes et le dernier des Mohicans. Je file dans le firmament à la vitesse de l'escargot : je suis la chandelle fumante et le coq au gros ego. <o:p></o:p>

    Magicien et faux monnayeur, illusionniste et vrai fantôme, je joue avec les chiffres et l'alphabet. La nue est ma piste, le Ciel mon numéro, le rire mon masque, l'humour mon glaive. Et la muse, ma seule flamme. De l'Amour je connais les affres, des lettres l'enchantement. Je trouve le miel amer et le silex exquis, vos violons répugnants et le cri de l'âne suave. <o:p></o:p>

    J'ai des ailes, de l'esprit, une queue, pas de bec mais un beau couvre-chef.<o:p></o:p>

    Entre les deux Z de mon nom vous imaginerez tout un roman, portés par le souffle de ces mots, et trouverez bien des façons d'interpréter ce mystère... Moi, je poursuis ma montée silencieuse au coeur de la nuit, saluant hommes et étoiles de mon chapeau levé.<o:p></o:p>

    595 - Les mots piégés

    Je monte à la Lune. Le disque tourne, devient potiche céleste, se laisse encenser puis ensemencer avant de disparaître dans les nues en friches. Dès maintenant tout est possible. Nous pénétrons sur les terres floues et fantasques de la langue qui s'écrit avec des arabesques. Les mots sonnent, les cloches de phrases en phrases s'alimentent : je dis que tout naît, tandis que la Lune s'élève et qu'un pot de fleur s'écrase sur ma tête. <o:p></o:p>

    Je monte d'un cran. Les mots ont l'éclat de l'imposture. Un feu plein d'azur éblouit le profane. Ces mots qui sont de brillants mensonges, je les lustre à la Lune, les cire à la semelle et un peu de vent s'en mêle. Là, tout devient solennel. Texte éculé qui trompe papillons, pachydermes et même statues ! Défense d'y voir clair sous peine de plomber les ailes d'airain ! Le zèle est en zinc, le marbre est de bois, la coupe est pleine.<o:p></o:p>

    Je monte à la mer. Le voile s'épaissit mais les sots y voient une voile qui file au gré de l'onde. Mats démontés ? Mots d'antan ? Qu'importe ! Vagues démonstrations dans les brumes du langage qui arrangent bien les choses... Je laisse libre cours à l'écume de l'ignorance. Je fais le beau, on m'applaudit. Ma plume avec brio raille, les laudateurs me disent bravo ! Je me moque de ceux qui me glorifient. <o:p></o:p>

    Mais cessons déjà le jeu...<o:p></o:p>

    Mes amis, ne gobez pas tout ce qui brille sans en jauger de près l'éclat. Les mots peuvent être des pièges subtils qui n'ont d'autre but que de noyer les naïfs dans une jolie fumée. Méfiez-vous surtout des mots solennels qui sonnent comme des barriques. Le vrai poète use avec parcimonie des artifices et consens à dire simplement toute chose à portée de coeur. Le mirliton ajoute des cordes à son luth, l'inspiré est plus arcadien. L'un est verbeux, l'autre verveux.<o:p></o:p>

    Amis, ne croyez jamais ces poètes qui vous racontent des sornettes belles comme des oriflammes.<o:p></o:p>

    596 - Cosmos

    Le monde, fondamentalement est beau. En tous lieux la matière, vivante, brute ou inerte célèbre le mystère palpable dont elle est faite. Sous toutes ses formes, de la plus glorieuse à la plus insignifiante. <o:p></o:p>

    A travers les tableaux infinis qu'elle peint, à chaque fois les mêmes et cependant toujours différents, depuis les hauteurs cosmiques jusque dans la moindre parcelle de la glaise que l'on prétend vile, et ce mille fois par instant dans toutes les parties de l'Univers, la matière s'agence avec éclat : partout triomphe la Beauté.

    Même la mort recèle ses splendeurs : la pourriture, géniale alchimie des éléments, est un miracle de recyclage parfait.
    <o:p></o:p>

    Le spectacle des choses est une merveille sans fin, de l'astre à la particule, de la flamme ardente du Soleil au cristal éphémère contenu dans le flocon de neige, de l'humble clapotis de la marre où barbotent les canards aux inextinguibles fournaises galactiques.<o:p></o:p>

    Là où se pose le regard règnent Lumière, Intelligence, Harmonie.<o:p></o:p>

    Rien de heurte qui sait élever son regard à humaine distance des choses. Avec une simplicité biblique, sans autre prisme que ses propres yeux. <o:p></o:p>

    Le protozoaire qui invisiblement se meut sur quelque minuscule planète végétale faite d'une seule feuille de cerisier, le chêne déraciné avec fracas par la tempête, la plume perdue de l'oiseau qui file dans l'azur, l'orage sur les galets, l'excrément de mouton engraissant le chardon, la pomme qui jaunit sur sa branche, l'aile de la mouche réveillant le dormeur, l'écume se formant à la sortie des gouttières, l'éternelle répétition des vagues, la forme unique de chaque grain de sable recouvrant la planète Mars, tout produit le Beau, à toutes les échelles.<o:p></o:p>

    L'homme, placé à égale distance entre abysse sidéral et goutte d'eau, entre tonnerre divin et son de flûte, entre mécanisme céleste et brise du soir, de la naissance à la mort contemple le spectacle incessant de l'infini et du dérisoire, il contemple, souverainement posé sur ses deux pieds.<o:p></o:p>

    597 - Epris d'esprit

    L'honnête homme méprise travail rémunéré, moteur à explosion, autorité républicaine.

    Le bel esprit travaille pour rien, se donne de la peine pour la gloire des étoiles, la beauté du geste.
    <o:p></o:p>

    Il se déplace volontiers à dos d'âne, parcourt avec assiduité la campagne à vélocipède. Sa moralité est au-dessus des obligations légales. Sa fierté consiste en un mode d'existence anachronique, aberrant, hautement aristocratique.<o:p></o:p>

    Oisif, l'homme de bien n'a pas le souci de se nourrir, tel le vulgaire, mais celui de se préparer à la mort. Esthète, il chante aux funérailles de ses amis, se lamente sur la laideur de ses maîtresses, lève son verre à la mémoire des vivants. Hautaine, fielleuse et charitable, l'âme de noble qualité pose un regard plein de morgue et de pitié, de cynisme et de compassion sur ses semblables mieux lotis que lui. Envers les pauvres gens, il adopte une attitude résolument égale, définitivement équivalente.<o:p></o:p>

    Fortunés, bancals, vicieux, gourmets, égoïstes, indifférents, laborieux, tous sont considérés par la haute figure comme des frères glorieux et pitoyables, étranges et familiers, chers et importuns.<o:p></o:p>

    Solitaire, studieux et désinvolte, le beau penseur affectionne la compagnie des fantômes. Ses songes sont peuplés d'astres obscurs et luisants. Il dédie ses insomnies aux muses, à la spectrale étoile, à l'Amour.<o:p></o:p>

    La Poésie le hante de la naissance à la mort.<o:p></o:p>

    L'homme de valeur se reconnaît à son front illustre, à sa chaste éloquence, à ses dentelles crasseuses : l'esprit supérieur est un mortel indéfinissable.<o:p></o:p>

    598 - Le son de la lune

    Elle me hante avec délices, me tourmente comme un fromage jaune dans la nuit, m'obsède telle une femelle à la chevelure blonde, au regard obscur. Spectre sidéral, oiseau aux ailes d'éther, insecte doré à l'abdomen comme une grosse pierre molle, limace céleste glissant dans le firmament, escargot cosmique faisant baver de toute éternité rimailleurs et superstitieux, la lune qui s'arrondit annonce des rêves peuplés d'herbes folles et de mirages fauves.<o:p></o:p>

    Avec son visage phosphorescent, ses yeux charismatiques, sa bouche pleine de miel pâle, la lune me dérange en pleine nuit. Hôte importun, attendu et redouté, elle est la cause suprême de mes insomnies, l'objet essentiel de mes ravissements.

    Ses manières lentes, énigmatiques lui confèrent un charme vénéneux, doux et subtil.

    Quand la lune brille pareille à un phare, je la soupçonne de réfléchir de toute sa tête. Et à quoi songe ce crâne luisant, enchaîné à son immuable orbite ? La lune pense comme un philosophe, imagine des romans puérils, tisse des histoires à dormir debout, bêle dans la nuit.
    <o:p></o:p>

    Ses pensées éblouissantes, absurdes et fantasques, ne seraient-ce pas ces rêves nocturnes qui depuis des temps immémoriaux agitent et apaisent, effraient et bercent les hommes sur la terre ?<o:p></o:p>

    Non, ce serait trop beau.<o:p></o:p>

    Les pensées de la lune sont des rayons sauvages et suaves qui percent mon coeur comme des flèches enduites de bave de mollusque vomitive afin d'en faire jaillir feux et silex, éclats lyriques et noirceurs béotiennes, bile amère et exhalaisons exquises.<o:p></o:p>

    599 - L'Amour

    On vous dira que l'amour est enfant de Bohème, aveugle, sot, éclatant, qu'il est bleu, rose ou verdâtre... Qu'il ressemble à un oiseau blessé, qu'il est solennel comme une porte de cathédrale, qu'il brûle, empoisonne, apaise, irrite... On vous dira même qu'il durcit les coeurs. Vous serez mollement convaincus et oublierez bien vite ces fadaises.<o:p></o:p>

    Moi je vous dis que l'Amour, l'Amour, le vrai, l'unique, le beau, le tendre, l'inouï, l'indéfinissable n'est pas une étoile, pas un chemin perdu, pas une musique. Il n'est ni de marbre ni de bois. <o:p></o:p>

    L'Amour court sur les toits, plonge dans les gouttières, se répand dans les fosses, s'y vautre, s'évapore jusqu'aux nues, redescend en chute libre, s'écrase contre la gueule des loups, remonte aussi vite au-dessus de nos têtes, retombe sous forme de flocons, s'immisce dans nos cous, s'égare dans nos cheveux, se transforme en particules infiniment ténues, revient et s'abat comme une grosse vague salée dont l'écume dévaste tout, n'épargnant que les rats.<o:p></o:p>

    L'amour n'est pas un chien galeux, pas un cygne errant, pas une libellule aux ailes d'argent. Il n'est ni à droite ni à gauche, ni devant ni derrière. Il glisse comme une ombre, se fait oublier à chaque heure qui passe, sursaute avant midi, colle aux semelles, s'en échappe par les trous, fuit de tous côtés, vole au secours des bien-portants. Déroutant, il s'arrange pour se faire réveiller à dates fixes. Prévisible, il sonne comme une cloche fêlée. <o:p></o:p>

    L'amour n'est pas une histoire à dormir dans un lit, pas un roman à l'eau-de-vie, pas un poème acide. Il n'est ni blanc, ni gris, ni jaune. L'Amour est un citron peu pressé, une terre battue en neige, c'est une coquille dans un livre qui sert de cale. Il monte quand il faut monter, descend quand il faut descendre, tourne quand il ne faut pas tourner. L'Amour est un âne, une barrique, une bourrasque inique, une barricade "ânesque". Têtu, il transpire à grosses gouttes.<o:p></o:p>

    Car enfin l'Amour finit toujours par revenir courir sur les toits, quels que soient ses masques : issu des nuages il recouvre tout, imprègne tout en formant d'inutiles tourbillons que personne ne verra jamais. Invariablement il surgit en geysers minuscules, reprend le chemin des gouttières, retourne à ses fosses pour le seul plaisir de les féconder avant de s'en extraire et lentement grimper jusqu'à son firmament de brumes et d'azur. <o:p></o:p>

    Arroser les toits, mouiller les hommes, humecter l'herbe, baver sur le monde, envelopper de brouillard têtes et espaces vitaux, laver les peaux, noyer la planète, tel est le mystère diluvien et infini de l'Amour.<o:p></o:p>

    600 - Six-cents raisons d'écrire ce texte

    De A à Z j'ai agité les lettres, y compris le W et le K, pour le plaisir de voir couler avec tumulte, élévation, harmonie ou éclat chacun de mes mots. Que ce fleuve fût constitué d'eau claire ou qu'il charriât d'épais morceaux de carottes, toujours la soupe fut à la hauteur du festin attendu. La Poésie pour credo, l'ivresse pour moyen, les mots pour flacon. Six-cents fois en ces lieux j'ai servi avec le zèle de ma plume, le zeste de ma peau et le reste de mon citron cette maîtresse amère, sans coeur et infiniment délicate que tout oiseau digne de ce nom nomme avec tremblements : LITTERATURE. <o:p></o:p>

    Ai-je parfois failli ? Certes. Quelques mots ont pu s'envoler pour aller s'égarer entre midi et quatorze heures. Oubliez ces papillons trop légers, admirez plutôt ces champs d'enclumes, ces espaces semés de fer, de cloches et de statues issus de dessous mon chapeau. Mes personnages ont souvent eu des voix d'airain, des sabots aux pieds, des bras comme des glaives, des rêves de marbre, des vies pitoyables, des trépas glorieux.<o:p></o:p>

    J'ai égratigné le Ciel de ma pointe d'acier, répandu dans des sillons vierges mon encre noire, chatouillé le nez des muses. La puissance de la plume...<o:p></o:p>

    Que reste-t-il de ces drôleries ? <o:p></o:p>

    J'ai toujours clamé avec hauteur et gravité, désinvolture et frivolité que finalement la littérature, ça n'est rien du tout. Ou alors juste une fumée qui passe, une rosée qui s'évapore, un parfum qui compte pour du beurre, une tartine de vent. Ce qui est déjà énorme pour une simple affaire de mots.<o:p></o:p>

    Mais voilà : de A à Z je n'en ai toujours pas fini avec les lettres et leurs soixante, six cents, six mille miettes.<o:p></o:p>

     


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