• Raphaël Zacharie de IZARRA - Textes 301 à 400

    301 - Un émoi mystique

    Mademoiselle,

    Vous êtes belle et votre face rayonnante m'inspire les plus chastes émois. Chère idole, précieux objet de contemplation, admirable créature, âme si joliment incarnée, laissez-moi vous prendre la main pour un voyage vertical. Sous nos pas se dérobe le poids du monde, et des ailes soudaines nous élèvent jusqu'aux hauteurs lumineuses, millénaires et sacrées d'une cathédrale gothique.
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    Nous flottons, tandis que nos doigts s'effleurent, sous les voûtes légères qui soutiennent les siècles et la foi. Nous volons au-dessus de l'immense ouvrage de pierre et de cristal qui se présente à nos yeux, nous tournoyons autour des colonnes massives qui s'érigent jusqu'aux coupoles, nous voltigeons entre les arcs qui se succèdent de dôme en dôme.<o:p></o:p>

    Nous sommes devenus des êtres éthérés. Nous ne faisons plus qu'un avec le pieux édifice. Nous sommes les âmes voguantes des statues qui trônent, accrochées aux flancs du monument, nous leur donnons la parole, et toutes ensemble elles proclament, à travers leurs silencieux regards de pierre, notre gloire secrète et intime.<o:p></o:p>

    Nous sommes habités par le dieu Amour. Les vitraux projettent leurs lumière à travers nos âmes, et nous atteignons une extase que cette forteresse de dentelle ne pourrait contenir : nous explosons à travers les murs, plus loin que les limites de la Terre, et nous nous joignons, un bref instant, à toutes les étoiles du cosmos.

    C'est l'orgasme désincarné.
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    Je connais les mystères des cathédrales Mademoiselle. Un Jour je suis venu rendre visite aux chimères qui s'ennuient là-haut, à Chartres, et elles m'ont confié leurs secrets de pierre.<o:p></o:p>

    302 - Les secrets de l'atome

    Imaginez que chaque atome composant la matière de notre Univers, je dis bien chaque atome, renferme à une échelle infiniment réduite un autre univers régi selon les mêmes lois que le nôtre et composé, également comme notre Univers, de milliards de galaxies. <o:p></o:p>

    Dans chacun de ces milliards de milliards d'Univers contenus dans les atomes de la matière dont nous sommes faits et qui nous entoure, d'autres Univers seraient également contenus. Dans cette même logique, chaque atome composant ces Univers renfermerait à son tour un nouvel Univers composé lui aussi de milliards de galaxies. Et ainsi de suite des milliards de fois, toujours dans le même rapport de grandeur. Et ce autant vers le bas que vers le haut. C'est-à-dire que notre Univers qui est composé de milliards de galaxies serait quant à lui contenu dans un seul atome constituant à son tour la matière d'un autre Univers, et ainsi de suite... Vertigineux !<o:p></o:p>

    Chaque atome serait donc un "système", un Univers à part entière. Autrement dit, dans chaque atome évolueraient des galaxies rassemblées en groupes de quelques centaines, ces groupes seraient rassemblés à leur tour en super groupes, et ainsi de suite, pour arriver à des milliards, voire des millions de milliards de galaxies, pour en définitive donner ce qu'on appelle un "Univers" (comparable au nôtre dans ses dimensions et sa structure).<o:p></o:p>

    Il faudrait alors considérer chaque atome composant ces milliards de milliards d'Univers comme le contenant d'un nouvel Univers... Et chaque Univers (composé de milliards, voire de milliards de milliards de galaxies) comme un seul atome.

    Imaginez que cela ne soit pas une fiction mais la réalité. Rien ne prouve que cela n'est pas. Et il est plus plausible que cela soit plutôt que cela ne soit pas puisqu'il en a toujours été ainsi des mystères de ce monde : ce qui était inimaginable, inconcevable, incroyable dans les esprits a toujours été dépassé, ridiculisé, détrôné de manière magistrale par les faits.
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    Dans ce système d'Univers successifs, de mondes en échelles -échelles composées de milliards de barreaux-, le nombre de planètes habitées serait incalculable. Le chiffre dépasserait la distance de la Terre au Soleil si on devait l'écrire avec des caractères d'une minceur de 1 millimètre. Imaginez que dans un seul grain de poussière, (lequel est composé de milliards d'atomes) pussent être contenues des milliards de milliards de planètes. Que dis-je ? Nul besoin de prendre un grain de poussière. Prenez un seul atome, un seul. <o:p></o:p>

    Un atome égalerait un Univers. Cela suffirait pour que mathématiquement ce dernier recelât des milliards de planètes, selon le modèle de notre Univers. <o:p></o:p>

    Dans ces Univers enchâssés presque à l'infini les uns dans les autres, d'atomes à Univers et d'Univers à atomes, il y aurait selon les lois de la probabilité des milliards de planètes similaires. Similaires jusque dans le destin de chaque individu, de chaque mouche, de chaque bactérie, et cela au geste près, le plus anodin fût-il. Il y aurait des langues parlées qui se ressembleraient tellement, à des milliards de barreaux de distance de la grande échelle séparant tous ces Univers les uns des autres ou même pourquoi pas dans un même caillou, dans une même feuille d'arbre, dans une même carapace d'insecte d'un Univers donné, qu'on pourrait dire qu'elles seraient identiques à l'interjection près. <o:p></o:p>

    Et ainsi de suite pour tous les aspects des choses : les combinaisons de faits, de pensées, d'actes, les coïncidences, les ressemblances entre les êtres et les choses seraient telles que toutes les spéculations possibles et imaginables de l'esprit humain trouveraient quelque part une réalité. Le nombre prodigieux d'Univers existants permettrait toutes les combinaisons concevables entre les êtres, les choses, les événements...<o:p></o:p>

    Tous les cas de figures, des plus simples ou plus hasardeux, des plus banals aux plus extravagants existeraient quelque part sur une seule ou plusieurs planètes contenues dans ces milliards de milliards d'Univers imbriqués les uns dans les autres.

    Bref, il y aurait des milliards de gens quasi-identiques dans ce "Super-Univers". Des milliards de Raphaël Zacharie de Izarra.
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    Vertigineux !<o:p></o:p>

    303 - Vive la tricherie !

    Tricherie, fourberie, déloyauté : façons délibérément dévalorisantes, réductrices de nommer l'astuce sociale la plus légitime. Habituellement ces termes à connotation négative sont émis par ceux qui sont en accord avec le discours ambiant, comme peuvent l'être les gens honnêtes qui adhèrent aux lois de leur pays, qui votent et paient leurs impôts sans faire d'histoire en bon citoyens qu'ils sont.

    Tricher dans la société devrait être un honneur, mentir à son employeur un devoir pour tout employé qui veut gagner sa vie. Travailler au noir ne cause du tort qu'aux entrepreneurs honnêtes légalement inscrits au Registre du Commerce. Mais c'est un excellent moyen de gagner sa vie pour les exclus du marché du travail : les sans-papiers méprisés, les miséreux à qui l'on ferme les portes, les clandestins exilés, chassés, etc.
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    Se faire passer pour un curé, un général de l'Armée ou un commissaire de police sont de très nobles initiatives permettant au pauvre sans diplôme, sans vertu ou sans grade de bénéficier des biens de ce monde en savourant toasts, coupes de champagnes et autres cuisses de Marquises.<o:p></o:p>

    La morale imposée par la société n'est qu'une jalouse manière de préserver certains privilèges et profits des citoyens honnêtes jouant le jeu de l'État : je parle de ceux qui font preuve de peu d'astuce et de beaucoup de rigidité dans le coeur. Il n'y a fondamentalement rien de mal à manger, boire, gagner sa vie, nourrir sa famille par astuce, usurpation d'identité ou artifices, pourvu que le travail du tricheur soit bien fait, pourvu qu'une partie de l'argent du nanti tombe invariablement dans l'humble bourse de l'immigré à peau trop mate, du ventre-creux sans papier, bref de l'exclus par ségrégation sociale en général. Que font nos dirigeants ? Ils enrichissent le pays en vendant des armes à des belligérants. Morale d'État.<o:p></o:p>

    La tricherie, la vilenie, le cynisme ne seraient donc moraux et admis que lorsque cela arrange les consciences officielles et l'ordre établi ? La fourberie, le mensonge, la falsification de documents, la concurrence déloyale sont des actes très moraux lorsqu'ils servent l'exclus dans ses droits fondamentaux.<o:p></o:p>

    N'oublions pas que nos lois et constitutions ont été fondées sur l'absurdité, l'arbitraire, l'irrationnel : en somme, ni plus ni moins que la morale du plus fort.<o:p></o:p>

    J'encourage donc le travail au noir, le piratage commercial des oeuvres, la contrefaçon, l'usurpation d'identité, l'usage de faux. Après le triomphe éhonté de la morale des nantis, promouvons la morale des faibles, des laissés pour compte d'une économie odieusement basée sur la protection des auteurs, des déclarés, des non-clandestins, des "tamponnisés". <o:p></o:p>

    304 - Oiseau d'envergure

    Les déshérités, les infirmes de l'âme, les sots qui jouent aux poètes ne valent pas un regard de ma part. Moi je suis un aigle, je ne côtoie que les princes, déchirant entre mes serres les vils rongeurs qui se traînent dans la poussière en compagnie de la vermine. Les herbivores à la plume modeste sont mes victimes. Je broie, j'ensanglante, je tue avec de savantes cruautés la gent trotte-menue. <o:p></o:p>

    L'insignifiance est chose méprisable pour un seigneur de mon envergure. Seule la gloire des couronnés importe à mon coeur d'airain. Mes ailes de carnassier passent comme une ombre terrible au-dessus de vos petites têtes baissées.<o:p></o:p>

    Vous courbez le dos, vous ployez le front jusque ras terre, vous gémissez, vous les tendres, vous les perdants, vous les humbles.<o:p></o:p>

    Moi je frappe en plein coeur.<o:p></o:p>

    305 - Le petit Théodule

    La grand-mère du petit Théodule est un monstre. Elle ne rate jamais une occasion de martyriser son petit-fils chétif, retardé mental et, il faut l'avouer, insupportable à vivre. N'importe ! Enfant battu, humilié, rabroué, Théodule est la tête de Turc de sa grand-mère.<o:p></o:p>

    Tous les matins, réveil en fanfare pour le pauvre gosse : la mémé perverse sonne le tocsin à deux centimètres de ses oreilles. Au petit déjeuner, café fort sans sucre de rigueur avec ajout pernicieux de gnôle. Le pauvre enfant a cinq ans.<o:p></o:p>

    Puis marche forcée dans le cimetière du village aussitôt avalé ce café maison tord-boyaux afin de terroriser l'innocent qui grâce à sa mère-grand a déjà conscience de la mort. Elle n'omet jamais de lui raconter des histoires macabres lors de ces excursions douteuses.<o:p></o:p>

    Midi : épluchage de pommes de terre, d'endives et de pommes vertes. Les épluchures sont pour lui. Nourri aux pelures, le jeune souffre-douleur n'est pas bien épais, même si la grand-mère lui autorise à ajouter du vinaigre dans sa maigre pitance.<o:p></o:p>

    L'après-midi se passe en leçons de math de niveau BAC. Il n'apprend rien, ne retient rien, ne comprend rien. Aussi récolte-t-il punitions sur punitions.<o:p></o:p>

    Son calvaire s'est terminé à la fin des vacances lorsque ses parents sont venus le rechercher. Le père est un alcoolique notoire, fainéant congénital, Rmiste impénitent. La mère est une couturière ratée qui passe ses journées à regarder des séries américaines ineptes en grignotant des chips. Elle se passionne pour le canevas, la collection de boîtes de camemberts et la récolte de bons de réductions sur les paquets de lessive, de gâteaux et de yaourts.<o:p></o:p>

    Souhaitons bon courage au petit Théodule.<o:p></o:p>

    306 - Un adorable tueur

    J'aime ses charmes félins, ses yeux de criminel, son affection fourbe. C'est lui le maître, c'est moi qui miaule. Mon chat est un hypocrite, un assassin, un adorable ourson en peluche. Tantôt chien fidèle, tantôt vipère, il crache et ronronne, griffe et caresse, mord et lèche.<o:p></o:p>

    J'aime ses jeux cruels, lâches et inutiles. Il tue insectes, oiseaux, souriceaux. Et quand il a versé le sang de ses jouets vivants, comme un tyran vite lassé il vient se blottir contre moi en quête de mignardises... Sournois, fielleux, odieux, tendre et sincère, impitoyable et émotif, son dos s'arrondit sous ma caresse : c'est là la récompense de ses méfaits.<o:p></o:p>

    Mon petit fauve est un démon trouble. Un chasseur sanguinaire la nuit. Un ange endormi le jour dans son berceau de plumes et de sang. C'est qu'il aime à déchiqueter ses victimes de la nuit dans le confort feutré du salon. Mon chat est un vrai esthète. <o:p></o:p>

    Ingrat, il lui arrive de me rendre ma caresse par quatre stries rouges. Alors nous devenons ennemis jusqu'au prochain repas où il redevient soudainement caressant et doucereux, tendre et traître, affectueux et perfide.<o:p></o:p>

    Et moi je ne résiste jamais à ses mensonges élégants, à ses comédies distinguées, à ses feintes de meurtrier. Mon chat est un ange griffu. <o:p></o:p>

    Peut-être le Diable.<o:p></o:p>

    307 - Le Marquis de la Brettancière

    Le Marquis de la Brettancière était une étrange et forte personnalité. Esthète bossu aux traits fins, âme raffinée, baroque et perverse, il passait pour un original dans la contrée.<o:p></o:p>

    Le bossu collectionnait sans compter femmes mamelues, araignées velues, papillons azuréens. Il affectionnait les contrastes et s'émerveillait de toutes les formes d'expression de la nature, s'abîmant dans la contemplation béate des gorges généreuses, des monstres rampants, des créatures ailées.<o:p></o:p>

    Confondant de bonne foi beauté et laideur, il ne faisait parfois pas la différence entre ses bonniches aux blancs tétins, ses chélicères huit-pattues et ses insectes aux ailes de fée. Il éprouvait des sentiments aussi vifs devant sa collection cauchemardesque d'arachnides et ses papillons épinglés que dans les bras de ses amantes dépoitraillées. Il s'étonnait d'ailleurs que ses charnelles compagnes pussent pâlir d'épouvante certains jours où il voulait multiplier les frissons, rassemblant dans l'alcôve ses plus chers sujets d'émois...<o:p></o:p>

    Il voyait les choses et le monde en esthète. A la fois naïf et indécent, pur et obscène, il aimait aller écouter les voix cristallines des enfants de choeur le dimanche à la messe du village. Il ne venait d'ailleurs que pour les chants, car c'était un impie. Mais il venait également, accessoirement, pour renouveler son harem de servantes aux poumons vaillants. Il n'y avait guère qu'à la messe du dimanche qu'il avait le plus de chances de rencontrer d'authentiques filles de ferme génétiquement avantagées, car ordinairement il ne se mêlait jamais aux roturiers du village. Son château sis dans les hauteurs aristocratiques du bourg était une véritable tour d'ivoire.<o:p></o:p>

    Il se montrait singulièrement avaricieux au moment de la quête, bien qu'il fût fortuné. Son âme d'humaniste éclairé avait ses petites contradictions... Cependant il était d'une générosité sans complexe avec ses conquêtes au corsage distendu, bien que cette générosité fût prudente et calculée très à l'avance, au centime près. Il leur offrait volontiers le couvert à l'auberge du village, mais opposait un veto arbitraire et tyrannique sur certains plats ou certaines boissons qu'il estimait soit onéreux, soit trop peu consistants... <o:p></o:p>

    Il profitait parfois de manière éhontée de sa renommée, tirant avantage de l'obscurantisme ambiant tournant autour de sa bosse : il acceptait de se faire toucher sa bosse par les filles crédules et superstitieuses moyennant le prix de leur hymen. Ces jolies naïves pensaient trouver en effleurant sa bosse soit la fortune, soit la fertilité. Aux hésitantes, méfiantes et autres esprits forts, il promettait monts et merveilles, cultivant et exagérant jusqu'à l'outrance la légende mensongère qui prétend que les bossus portent bonheur. C'était là un moyen d'exorciser à bon compte le poids de sa bosse.<o:p></o:p>

    Bref, le Marquis de la Brettancière était un collectionneur aimable et avisé, pervers et odieux, sage et fou, bossu et cavaleur. <o:p></o:p>

    Un original disait-on.<o:p></o:p>

    308 - Vos chères ordures

    Parfois les êtres les plus infâmes, les âmes les plus noires, les coeurs les plus corrompus se dissimulent derrière des façades irréprochables. La religion, la droiture, la décence de ces personnes les font apprécier des honnêtes gens que vous êtes. Ces personnalités exemplaires inspirent le respect, impressionnent, montrent la voie.<o:p></o:p>

    Vous votez pour ces ordures dûment cravatées, vous leur chantez vos plus chers cantiques, vous les recommandez à vos dieux benêts dans vos prières benoîtes. Ils ont des femmes souriantes, des enfants dans les hautes écoles, des ancêtres à têtes de singes.<o:p></o:p>

    Ils sont pieux, justes, aimables. Ils aiment leur pays, ils aiment leurs parents, ils vous aiment vous aussi. Ils sont applaudis, ils sont érudits, ils sont philanthropes.

    Voilà ce que ces diables portant couronne disent sans passion ni fioriture en parlant des hommes sur lesquels ils ont droit de vie et de mort, toute la bassesse de leur âme étant contenue dans le dernier mot :
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    "Dans cette bataille livrée contre l'ennemi, nous avons subi des pertes humaines dérisoires."<o:p></o:p>

    309 - Les fruits de la discorde

    Elle était d'une parfaite probité. Au moins dans les apparences. Belle comme un poirier endimanché, pieuse comme une âme damnée, sotte comme une employée de mairie qu'elle était, aimable comme un pot de miel, on pouvait dire en la voyant que c'était un vrai trésor de la province, une grosse pierre bien ancrée dans la France profonde. Ajoutons qu'elle ne ratait jamais une messe en bonne célibataire qui se respecte.<o:p></o:p>

    Cependant la montagne de savon au lait avait un versant moins lisse. La nuit Madame la servante du Bon Dieu devenait grande prêtresse de la débauche. Elle pouvait déniaiser de force le fils du maire puis aller aussitôt porter plainte au Commissariat de la ville voisine pour outrages aux bonnes moeurs de la part du Maire lui-même. Affabulatrice, dépravée, calomnieuse et insatiable, cette vieille catin était tout cela à la fois. On l'aimait bien néanmoins dans le village. Connue pour ses vices cachés autant que pour son sourire dégoulinant de confiture, on la traitait à la fois comme la sainte protectrice des fraises en bocaux et comme une putain de seconde classe.<o:p></o:p>

    Même Monsieur le curé lui rendait visite dans sa chaumière. Pour conclure de douteuses affaires affirmaient les mauvaises langues... Monsieur le curé était de toute façon un impuissant notoire. En fait il venait lui revendre à vils prix des vieux mobiliers d'église qu'elle se chargeait d'écouler au prix fort dans des réseaux louches.<o:p></o:p>

    Je n'aimais pas cette femme presque belle et franchement corrompue. Elle me le rendit bien puisqu'un jour je reçus d'elle un énorme colis par la poste. <o:p></o:p>

    Rempli de pots de confitures.<o:p></o:p>

    310 - La masse molle

    La racaille affectionne la chaleur. Quarante degrés Celsius, voilà qui convient à l'hôte des campings qui est aussi un travailleur las, un baigneur hilare, un habitué consentant à l'engraissage humain industriel. Les gens honnêtes sont mes ennemis. Tout ce qui est honnête est gros, gras, mou, abruti, souriant, aimable. <o:p></o:p>

    A l'heure de la grande migration des travailleurs moyens vers les bords de mer, pour les accueillir je propose méchamment de répandre du pétrole brut sur les plus belles plages de France. Pollution pour pollution, je préfère encore que l'on noircisse les bords de mer avec du pétrole non raffiné plutôt que l'on plombe et infecte l'air avec les déjections des millions de voitures de ces détestables touristes mal vêtus, mal éduqués, bien conditionnés.<o:p></o:p>

    La gueusaille n'est point malodorante, elle est aseptisée. Le peuple sent le chimique : crèmes solaires, désodorisants et autres onguents indispensables à la renommée des industriels autant qu'à l'entretien du gel des facultés cognitives des ruminants humains.<o:p></o:p>

    Je n'ai qu'un désir, c'est de voir s'en retourner à leur sort ces hordes de migrants estivaux accoutrés de shorts et de bobs blancs qui n'auraient dû quitter la seule place qu'elles méritent : leur lieu de travail.<o:p></o:p>

    311 - Un couple sans histoire

    L'homme et la femme se réveillent sous une clarté inédite. Ils sont nus mais ne ressentent pas de froid. Ils sont juste étonnés de se retrouver sans mémoire en ce lieu étrange et solennel car ils ne savent pas d'où ils viennent, ni comment ils sont arrivés là. Un grand silence règne autour d'eux. Un brouillard blanc, doux, légèrement lumineux s'étend de toutes parts, recouvrant un sol uni, cachant l'horizon, le ciel, l'espace. <o:p></o:p>

    Un peu effrayés en dépit de l'aspect paisible des lieux, l'homme et la femme se prennent par la main pour se réconforter. Ils se regardent, surpris de se découvrir nus, si jeunes, avec des traits clairs inhabituels. Ils ont la profonde impression de naître à l'instant même, d'être en train de s'éveiller au monde tel un papillon qui s'extrait de sa chrysalide. Leur esprit est léger, frais, régénéré comme après un profond, long, interminable sommeil. Aucun souvenir n'encombre leurs pensées. Instinctivement ils se dirigent dans une direction, toujours main dans la main. La femme, plus décidée, entraîne l'homme un peu craintif. Elle le tire légèrement par la main parce qu'il hésite à avancer dans ce monde inconnu. Cet univers serein et cérémonieux le déconcerte.<o:p></o:p>

    L'homme n'ose pas avancer, il a peur. Maintenant il pleure. Il est jeune, nu, il n'a pas froid, ses traits sont clairs. Il n'a pas de souvenirs, il ne comprend pas et il a peur. La femme ne craint pas. Lui, il pleure. C'est un homme. Il pleure et elle le réconforte. Elle est plus forte, plus intuitive, plus confiante. Elle sent qu'il faut marcher, aller à la rencontre de l'inconnu. Elle encourage l'homme à faire ces quelques pas qui l'effrayent tant. <o:p></o:p>

    Maintenant elle le tient par la main comme on tient un enfant. Il pleure toujours, tandis qu'elle a de plus en plus confiance. Ils avancent pas à pas, et progressivement une ouverture diffuse se présente face à eux sous forme de halo gris nébuleux. Ils savent qu'il leur faut entrer, passer par cette porte. Ils le savent intimement. C'est le passage obligé de leur marche. L'homme a de plus en plus peur. Il ne veut pas entrer. Alors la femme le tire un peu plus fort par la main. Il pleure comme un enfant, bien qu'il sache qu'il lui faudra de toute façon passer par la porte. Tous les deux savent d'instinct qu'il est inutile de se retourner, que leur sort est là, devant eux.<o:p></o:p>

    La femme exhorte l'homme à le suivre, lui demande de ne pas avoir peur, d'avoir confiance. Mais il supplie, redouble ses pleurs, s'agenouille, enlace la femme. Maintenant il faut y aller. Il faut avancer, passer la porte, entrer dans l'inconnu. La femme entre la première, tirant l'homme par la main. Il la suit résigné, l'autre main cachant son visage. Il faut entrer, passer la porte. <o:p></o:p>

    Une lumière radieuse, fulgurante, pacifiante inonde les lieux, envahit leur être, sèche les larmes de l'homme. Ils comprennent tout : la porte est passée, les vieux époux viennent de quitter le monde intermédiaire si bref séparant la poussière de l'infini. <o:p></o:p>

    Le couple de vieillards s'est réveillé de son sommeil funèbre. L'homme et la femme se reconnaissent aussitôt dans leur jeunesse rétablie et s'enlacent, émerveillés de se revoir en ce lieu. Ce sont comme des retrouvailles après une longue séparation. Maintenant qu'ils sont arrivés à bon port, ils peuvent se retourner : derrière eux gisent deux tombes. <o:p></o:p>

    Sur l'une on peut lire "MARCEL DUPONT". Sur l'autre, "GERMAINE DUPONT".<o:p></o:p>

    312 - Cruautés d'esthète

    L'amante était parfaite. Sa beauté irréprochable. Son teint d'une clarté opaline. Son sourire étudié avait l'éclat cynique de la mort, l'artifice horripilant des citadines distinguées, la courbe hautaine des gens de grande classe. Elle était jalouse, railleuse, fielleuse, égoïste, intrigante. Bref, une vraie beauté femelle selon mes normes. Cette femme me ressemblait, je voyais en elle le parfait reflet de mon insolence. <o:p></o:p>

    Elle avait de la hanche, de l'esprit, de la dentelle et de la fortune. Dès le début de notre relation je lui fis savoir très méchamment qu'ordinairement je ne souffrais pas le moindre écart aux codes amoureux inutiles, désuets, pesants et cruels que j'avais instaurés dans mes commerces avec la gent du sexe. Et que si elle commettait la plus petite faute de goût, il lui en cuirait. En effet, j'appelais "faute de goût" tout ce qui s'éloignait de ma loi, laquelle était volontairement arbitraire, absurde, tyrannique.<o:p></o:p>

    Un matin donc, depuis trois jours que durait cet illicite hyménée, l'occasion se présenta de me débarrasser de l'importune : son hymen était déchiré, ses courbes parcourues, ses secrets percés, cette femme si vite corrompue ne m'intéressait déjà plus. <o:p></o:p>

    Après m'être laissé servir avec dédain des toasts accompagnés de thé anglais spécialement importé d'Angleterre, je demandai à l'amante ce qu'elle pensait du choix de mes petites cuillères en argent. Elle ne sut répondre avec la pertinence qui seyait à ma couronne de fatuité : elle me dit que les petites cuillères en argent étaient à ses yeux un détail auquel elle n'avait jamais prêté attention. <o:p></o:p>

    J'attendais ce faux pas. Ma réaction fut impitoyable.<o:p></o:p>

    - Infâme que vous êtes ! Amante indigne, femme sans cervelle ! Ainsi vous trouvez que les soucis d'esthète qui m'habitent sont des détails... Hors de ma vue, ingrate ! Allez plutôt chanter vos propos de moineau à la domesticité ! Disparaissez sur-le-champ, philistine !<o:p></o:p>

    Je demandai à la soubrette de veiller à ce que l'amante fût promptement mise à la porte, copieusement invectivée, et si possible publiquement humiliée à la sortie du château. Je laissai le soin à la fidèle servante de s'occuper de ces besognes de second ordre qui ne convenaient pas à un garçon de mon espèce. Mais qui pouvaient être assez piquants, pensai-je, pour une simple femme de son rang.<o:p></o:p>

    La bonniche revint peu de temps après dans mon alcôve fraîchement désertée pour terminer le service matinal. Et je m'étonnai alors une fois de plus d'être si constant dans l'erreur, si faible dans mes habitudes d'esthète. Je me demandais comment en tant qu'authentique dandy je pouvais préférer la cuisse et le giron de ma loyale et soumise domestique aux blancheurs linéales des filles de bonne famille.

    Mystères insondables de l'âme châtelaine...
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    313 - Un humble clocher

    J'entrai dans la petite église du village. L'assemblée de pieuses était au complet. Il y avait la femme du maire et son chignon ridicule de fausse bourgeoise, la vieille fille méchante de la grand'rue, les quatre catins obèses parées de leurs dentelles du dimanche fleurant le formol, la femme du marchand de vins, fournisseur officiel de Monsieur le curé, les demoiselles pubères toutes à peu près aussi sottes et laides les unes que les autres... <o:p></o:p>

    Il y avait encore quelques paysannes en fichu, aussi avaricieuses que superstitieuses, les doigts crispés autour de leur chapelet usé, à moins qu'ils ne fussent hermétiquement clos jusqu'au passage de l'assistant du curé, enserrant avec une ferveur toute économique quelque inestimable piécette destinée à la quête. Et au fond de l'église, déjà à moitié ivre, le bedeau avec son air d'imbécile qui attendait benoîtement la fin de la messe pour sonner les cloches, sa plus chère mission sur cette terre, semblait-t-il...<o:p></o:p>

    Les fautes de goût se lisaient aisément sur ces visages plus ou moins rougeauds, à travers les toilettes démodées qui s'étalaient non sans outrance, jusque dans les airs sottement compassés de ces ouailles "poullaillères".<o:p></o:p>

    La vieille fille chantait comme une chèvre, couvrant de sa voix sonore et sirupeuse les autres choristes. Avec des trémolos exagérés dans la gorge, on eût dit qu'elle invoquait le dieu des caprins, comme si le salut de son âme dépendait de la ferveur de ses bêlements de femelle prétendument abstinente... Je savourais ce concert d'étable, amusé par ce chef-d'oeuvre de maladresses si chèrement encaustiquées, de crétinisme provincial si pur. <o:p></o:p>

    Les moeurs arriérées et ridicules de ce village parfaitement sclérosé semblaient avoir été miraculeusement préservées de toute corruption citadine. Le tableau était pitoyable et pittoresque. Cette église perdue était un régal, mais aussi un véritable laboratoire pour les railleurs de mon espèce dont le sens critique commençait à s'amoindrir soit par manque d'exercice, soit par lassitude, les provinciaux de notre époque ressemblant tous de plus en plus aux hôtes précieux de la capitale...<o:p></o:p>

    Je ressortis de l'église juste avant la fin de l'office, infiniment rasséréné sur la préciosité de ma personne, le prix de mon extraction, la valeur de ma particule, ainsi que sur la sottise, l'insignifiance, l'ineptie de ceux que je raillais si méchamment.

    Et sur l'innocuité séculaire des cloches qui commençaient à s'ébranler derrière moi.
    <o:p></o:p>

    314 - Obséquiosités

    Madame la Marquise,<o:p></o:p>

    Sans doute vous serez piquée par l'audace dont je fais preuve ici pour défendre la cause qui m'est chère. La flamme que je vous destine n'a rien de commun : plutôt que votre coeur, c'est le siège de vos plus honteux émois que je convoite. Les charmes inédits de votre séant ont eu définitivement raison de mes ultimes réticences et ont su me convaincre enfin.<o:p></o:p>

    Certes, la bienséance la plus élémentaire me dicterait rigueur et décence plutôt que trompette et licence. Cependant, voyez-vous, le Ciel qui ignore souverainement les politesses de notre humaine société et se moque plus encore des mondanités qui enchaînent l'élite à ses codes étriqués, le Ciel disais-je m'a doté d'un si vaillant attribut, inspirateur de tant de passions cachées, que, ne pouvant m'empêcher de répondre à ses sollicitations répétées, je vous présente aujourd'hui dans les termes les plus authentiques les hommages qui vous sont dus.

    En vertu de cet état de fait, dans les plus brefs délais j'aimerais Madame la Marquise oindre consciencieusement le fond inviolé de votre matrice de mes pertes profanes.
    <o:p></o:p>

    Concevez avec moi que ce désir est pour le moins baroque, nos moeurs nous ayant accoutumé à plus de retenue... La Nature a pourtant fini par prendre le dessus. Et votre hymen il me brûle de déchirer, tant est mûre la flèche que je vous destine.<o:p></o:p>

    Madame, je suis sur le point de n'être plus maître de mes gestes. Aussi je vous conjure de me laisser frayer un passage entre vos flancs afin que j'y répande mes plus vives humeurs, conformément aux lois irréductibles de la Nature. Et accessoirement, de vous engrosser. Mais si ce dernier dessein est pour vous déplaire, vous vous ferez bien une raison.<o:p></o:p>

    Ainsi vous deviendrez mère, et moi homme soulagé.<o:p></o:p>

    315 - De lierre et de bière

    A l'ombre d'un mur tapissé de lierre m'apparut la Nostalgie.<o:p></o:p>

    En plein été, à l'heure exquise du thé je vis en pleine lumière mes chimères : une femme aux allures de fantôme, un châtelain hautain, un spectre aimable, une condamnée pieuse, un pendu dépendu, un damné lyrique, un ménestrel distingué, un paysan bossu.<o:p></o:p>

    Et des yeux pareils à des pieuvres.<o:p></o:p>

    Je voguais sur des ondes diffuses, et mon bateau de paille m'emportait jusqu'à vous. D'un crachat je vous saluai. La Camarde vous ressemblait. Sourire de circonstance et mine hautaine...<o:p></o:p>

    Je vous quittai bientôt, retrouvant avec délectation l'ombre bienfaisante du mur chargé de lierre.<o:p></o:p>

    316 - Une femme pieuse

    Lourdes ! La Mecque de la ménagère éprise d'absolu, le pèlerinage obligé du pratiquant du dimanche, la passion estivale du croyant de province.<o:p></o:p>

    Je guettais d'un oeil canaille et amusé la pèlerine qui pût m'offrir le spectacle cocasse et affligeant de la piété la plus sirupeuse, me délectant déjà à la simple idée de contempler l'incarnation la plus achevée de la bigoterie. <o:p></o:p>

    Je n'eus pas à chercher longtemps. A quelques pas de la grotte je remarquai une jeune femme qui venait de tomber agenouillée. Son air pénétré m'attira tout de suite. Elle était vêtue assez simplement, quoi que d'un goût un peu vulgaire. Sa toilette excessive laissait soupçonner quelque moeurs douteuse, sans que cela parût infâme toutefois. Une femme ordinaire du moyen peuple sans doute. Une simple et brave employée de l'administration, sans grand intérêt : femme de ménage, travailleuse manuelle... A moins que ce ne fût, plus banalement encore, une ouvrière d'usine. <o:p></o:p>

    Je m'approchai de la dévote pour mieux voir, et peut-être entendre. Entre ses doigts elle triturait nerveusement un chapelet, tandis qu'autour de son cou se balançait une Vierge multicolore en plastique, du plus pur style "lourdesien".<o:p></o:p>

    Je commençai à ricaner lorsque je vis une larme luire sur sa joue fardée. D'abord perplexe devant un tel exemple de femelle sottise, l'air dubitatif face à tant d'indigence de l'esprit, à tant d'inepties prosternées, je me surpris à m'émouvoir sincèrement par les pleurs de l'agenouillée.<o:p></o:p>

    Dans un mouvement soudain et fort peu raisonné qui rétrospectivement m'étonne encore, je m'enquis auprès de l'éplorée de la raison de son chagrin. Elle me répondit très simplement qu'elle ressentait juste une gêne oculaire. <o:p></o:p>

    En fait je constatai que son fard à paupières en fondant au soleil lui avait coulé dans l'oeil, provoquant une réaction mécanique de la glande lacrymale. Elle s'était agenouillée aussitôt pour mieux faire face à l'incident comme on s'assoit sur une chaise lors d'une subite lassitude, maniant avec nervosité entre ses doigts quelque collier de perles sous le coup de l'irritation provoquée. Quant à la Vierge aux coloris criards aperçue autour de son cou, ça n'était en fait qu'une clé électronique d'ouverture à distance d'automobile...<o:p></o:p>

    Je laissai là ma bigote imaginaire, méditant plus que jamais sur la dictature des apparences et l'ampleur de ma propre bêtise qui en la ville de Lourdes m'avait fait voir des choses à mille lieues de la réalité.<o:p></o:p>

    317 - Les estivants

    Combien sont-ils encore cette année à être entrés dans la vaste danse commerciale, tous consciencieusement conditionnés par un savant abrutissement de masse orchestré depuis des lustres par les marchands de crèmes solaires, de canicules et d'eau de mer ? <o:p></o:p>

    Le peuple inonde les plages de France avec une joie parfaitement bovine, des attentes spécialement conçues et organisées par les professionnels de la manipulation des foules. Parce qu'un jour des industriels (ou quelque gourou de la cause épidermique) ont lancé la mode du bronzage, je constate qu'aujourd'hui des millions d'esprits faibles, influençables, inaptes à la critique la plus élémentaire s'exposent indûment, ridiculement, stupidement à un soleil de plomb, se croyant sottement à l'abri de ses méfaits parce dûment oints avec les dernières inventions coûteuses mais bien huileuses des industriels de la cosmétique...

    Le Mont-Saint-Michel en période estivale n'est plus qu'un enfer de laideur : embouteillages permanents et faciès hilares ou bien placides des travailleurs moyens en mal de Mère Poularde, de glaces à la vanille et de souvenirs de pacotille "made in Hong-Kong". Le Mont-Saint-Michel attire la plus détestable espèce de touristes qui puisse exister. Venise quant à elle, n'est en été rien d'autre qu'un vaste cloaque infecté par des singes en sacs-banane. La place Saint-Marc concentre à elle seule le plus fort taux au monde de faux esthètes mais vrais béotiens. Quant à Lourdes, c'est un miracle de hideur au quotidien.
    <o:p></o:p>

    Et tout ça pour quoi ? Juste pour divertir, faire voyager, rêver, bronzer, consommer la famille Dupont.<o:p></o:p>

    318 - Les fagots

    La vieille ployait sous le poids des fagots. Mais elle était robuste, dure à la tâche, âpre au gain. Sous la Lune je distinguais sa silhouette brisée, d'apparence si frêle. Avec son bois sec sur le dos, ses doigts crochus, son corps osseux, elle me faisait songer à un arbre mort.<o:p></o:p>

    Une vieille chouette en réalité. <o:p></o:p>

    Je lui adressai le bonsoir en la croisant à l'orée de la forêt. Promptement elle m'envoya au Diable en me menaçant avec son bâton, l'oeil méchant, un silex dans la voix : la vieille avait un caractère de chat sauvage. Depuis le temps que je la connaissais, j'avais toujours été séduit par cette sorcière qui vivait à l'écart du village. Solitaire et rebelle, intrépide et coriace, cette vagabonde de la nuit était un mystère.<o:p></o:p>

    Je la regardais souvent ramasser du bois, humble trésor de son foyer, et m'attardais ainsi jusque tard dans la nuit sur ce fantôme anguleux, sur cette ombre aux allures de fable. Tantôt je la comparais à un épouvantail en route vers les paysages morts et silencieux de la Lune, tantôt je me la figurais hôte des clochers, chevaucheuse des vents ou spectre des cimetières. Je voyais en cette glaneuse de bois un être fabuleux. <o:p></o:p>

    Elle rentrait tard dans sa chaumière sans confort, rapportant ses pauvres fagots. Peu après sa fenêtre s'éclairait au coeur de la nuit.<o:p></o:p>

    Avec sa maigre fortune sur le dos, son feu de misère, ses haillons d'un autre âge, la vieille me faisait rêver sous les étoiles.<o:p></o:p>

    319 - Têtes d'enterrement

    La Mort a déposé sa couronne funèbre sur mon front. Sans fioriture. Me voilà étendu dans un linceul. Des larmes sont versées. Bien inutilement, puisque je suis mort.<o:p></o:p>

    La Mort ne m'a pas demandé mon avis, elle m'a élu sans me prévenir. Me voilà roi parmi les vivants : j'ai accédé à la dignité de cadavre. Je suis devenu une curiosité, une statue qui impressionne, même si je n'ai plus l'air de rien. <o:p></o:p>

    La Mort m'a emporté, je laisse au monde le souvenir insignifiant de mon passage. La Mort vous emportera vous aussi, d'un formidable coup de faux et avec un grand rire cynique. De manière si réelle, que dans votre prison de bois se brisera toute vanité. Regardez-moi, regardez mon visage impassible. C'est votre propre reflet que vous voyez. Ce mort exposé dans un linceul sophistiqué, c'est vous. Vous le savez, et vous avez peur.<o:p></o:p>

    C'est moi qui suis mort, c'est vous qu'on enterre : vous êtes blêmes, solennels, affligés. Vous redoutez ce moment où ce sera votre tour. Vous n'y voulez pas songer, mais cela vous obsède. Son rire cynique vous obsède, sa faux vous obsède...

    Votre tour arrivera, patience.
    <o:p></o:p>

    En attendant vous faites comme si. Vous feignez de ne pas entendre l'écho de son rire aigu. Vous faites semblant d'ignorer que vous êtes en sursis, vous aussi. Et vous jouez à m'ensevelir. Sans oser vous l'avouer, vous vous voyez à travers ce cadavre qui n'est pas le vôtre. <o:p></o:p>

    Chacun de vous voit sa tête à la place de ma tête.<o:p></o:p>

    320 - Les prétentions d'un seul

    Je suis le contradicteur, le cynique, l'importun. Je ne crois pas en vos valeurs. Je suis la cloche fêlée de vos cérémonies. Je fais honte à mes semblables. Là où soufflent les vents solennels, je deviens sifflet. Vos glas sont mes grelots. Vous psalmodiez, je bafoue. Et lorsque résonnent vos chants d'allégresse, je gronde.<o:p></o:p>

    Je suis un merle moqueur, une langue de vipère, une tête d'âne. Je croasse, je coasse, je clochette tandis que vous priez. Vos dieux sont mes osselets et les os de vos ancêtres le dernier de mes soucis. Je défends les causes dérisoires, pitoyables, indéfendables. Je suis le chantre de la petitesse, de l'inutile, de la dérision. Je suis l'avocat de la fumée, de l'air, de l'ombre. <o:p></o:p>

    Vos guerres mortifères ne valent pas mes batailles de poussières, et vos héros blancs sont moins légers que le noir de ma plume. Vos lâches sont mes héros. Vos ordures, mon festin. Vous célébrez le bon grain ? Je chante l'ivraie. Vous aimez l'honnêteté, la droiture, la probité ? Je préfère les battements de mon coeur, l'éclat de mon esprit, les ailes de mon âme.<o:p></o:p>

    Votre justice, vos lois, vos couronnes pèsent moins que mon caprice. Vos métaux dorés, vos manteaux précieux, vos sabres si fins, vos marbres divins, vos attributs de chefs sont vos plus chers artifices... Vous me jetez en prison, mais qui du maître ou de l'esclave mène la danse ? Vous les clowns, moi la trompette. Vos barreaux ne peuvent rien contre la brise. Vous les chênes, moi le roseau.<o:p></o:p>

    Vous marchez sur la Lune, je marche sur vos têtes. Vous louez les morts, je raille les vivants. Vos cloches sonnent, j'entends un son de crâne. Vous creusez, je monte. Vous gagnez de l'argent, jouez à la bourse, cotisez, je perds mon temps sans jamais le compter. Et pendant que vous recensez vos morts, je sautille entre leurs tombes. Vos champs sacrés sont mes lieux d'ébats. Honneur à ma semelle. <o:p></o:p>

    J'aime les vagabonds, les bannis, les pendus, les affamés, les incompris, les damnés. J'ai pitié des rois loyaux, pitié des pions pieux, pitié des imbéciles disciplinés que vous êtes, vous mes frères. <o:p></o:p>

    321 - L'odeur des champs

    Mademoiselle,

    Souvent j'ai imaginé la jeune fille évoquée dans vos lettres, grandissant à l'air libre des champs, courant pieds nus sous le soleil paisible de la campagne en labeur. Cette existence toute embaumée de l'odeur du foin, sans doute idéalisée par ma sensibilité poétique, me fait irrémédiablement songer à l'enfance d'Emma Bovary.

    Depuis que vous me fîtes part un jour au téléphone de votre origine agreste, un fétu de paille m'a touché le coeur. Et je me suis figuré que votre destin, à cause de cette extraction terrienne, serait par la force des choses digne d’un drame livresque. Je sais que vous ne voulez pas renier ce passé, mais je n'ignore pas non plus que vos aspirations vous éloignent du berceau de votre enfance. Votre tempérament n'est pas celui d'une sage fille de la campagne au coeur épais et serein.

    Parce qu'au téléphone j'entendais les mots de Emma. Vous me disiez, en d'autres termes : «Issue de ce monde-là, moi la contadine, moi la bergère, mon coeur a pourtant d'autres sensibilités, d'autres passions à assouvir que celles que mon rang me prédestinent».
    <o:p></o:p>

    C'était la voix universelle de la noblesse qui parlait en vous, c'était la voix de tous les insurgés du monde contre l'inertie du coeur, c'était le cri émouvant et pathétique des rêveurs morts depuis un siècle, c'était l'amertume de Emma, la même amertume ressurgie en cette fin de XXème siècle, rongeant votre coeur avec autant de vérité. Parce que les humains ne changeront pas, passé, présents, futurs, imaginaires ou réels, la souffrance se logera toujours dans les coeurs les plus vulnérables, les plus aigus, les plus éveillés.<o:p></o:p>

    Et cette douleur d'exister avec ce coeur insatisfait vous rend plus belle encore, et je sais qu’à travers vous je fais plus qu’aimer un être adorable : je poursuis un idéal. Cette image de la petite fille aux pieds nus qui respire l'odeur du foin m'est restée. Qui aurait pu deviner alors que parmi tous ces bourgeons semblables sortis d'une même branche éclorait une fleur plus délicate, plus fragile, plus belle que les autres ? Qui aurait pu soupçonner que du fond de cette terre ordinaire naîtrait un fruit rare, au goût suave, au parfum supérieur ? Vous êtes devenue mon poison quotidien, mon héroïne pure. <o:p></o:p>

    Je vous aime pour le foin, pour l’herbe, pour vos premiers pas nus dans la nature, loin des cités, je vous aime pour votre solitaire douleur qu'en esthète je contemple, je vous aime pour votre vaine recherche le soir dans les rues de Paris d’un absolu introuvable, seule, désespérée, affligée, et si belle cependant.<o:p></o:p>

    Je vous aime enfin parce que vous êtes à un degré supérieur, féminité oblige, l’écho vif de mon âme dolente.<o:p></o:p>

    322 - Au Père Lachaise

    En septembre j'aime à errer entre les tombes illustres du Père Lachaise. Je vais y chercher le parfum subtil que dégagent les défunts distingués. Là-bas les marbres ont des allures de Trianon. Un charme désuet hante les lieux. Baroques, exotiques ou d'un classicisme formel, bien des sépultures invitent à la rêverie. Ainsi celle de Chopin avec sa pleureuse taillée dans la pierre blanche, celle de Musset et son saule rachitique, celle de Balzac comme un trophée de chevreuil... <o:p></o:p>

    Là, règne la Mélancolie.<o:p></o:p>

    Dans les passages étroits, sinueux, on se perd avec délices. Avec parfois une surprise au détour du chemin, une rencontre inespérée. Sur une stèle, on déchiffre un nom depuis longtemps sorti de la mémoire. Un spectre apparaît : poète, grammairien ou historien du temps de nos manuels scolaires. Souvenir de classe de notre enfance, héros poussiéreux de nos lointaines aventures d'écoliers, émouvant insecte desséché des livres d'antan... Sur lequel, à défaut de mettre un visage, on met une pierre brisée, une croix couverte de mousse ou une dalle rongée par le temps. <o:p></o:p>

    Les hôtes augustes du cimetière semblent avoir imposé leur temps aux vivants. Car le temps au Père Lachaise s'est figé. Il s'est arrêté au XIXième siècle. Là-bas les morts ont des moeurs surannées. Ils portent encore des cols blancs, lisent des poèmes en alexandrins et pleurent d'amour pour des femmes en robes longues. <o:p></o:p>

    323 - Alfredo Gaspard Charlus de la Campos

    Je m'appelle Alfredo Gaspard Charlus de la Campos. Je suis né loin de cette vallée. Je viens d'un pays de pierres et de sables. Mon chapeau de vieux renard s'est terni sous la poussière des déserts. A force d'aller aux vents, mon front s'est creusé comme un canyon, tandis que ma longue barbe a blanchi. Je suis un vieux hibou, un trappeur rusé, un ours solitaire. Mes poches sentent le foin, j'ai des paillettes d'or sous les ongles, et mon fusil ne manque jamais de poudre.<o:p></o:p>

    J'ai des amis, mais loin d'ici. Le plus loin possible. Mon canasson est aussi vieux que moi. Mais bien moins fou : il est mort depuis des lustres. Si bien que je n'ai besoin que de mes deux pieds pour me déplacer. Je m'appelle Alfredo Gaspard Charlus de la Campos, et je parle aux coyotes mieux que je ne cause aux hommes. Le soleil a tapé un peu trop fort sous mon chapeau râpé, ça se sent peut-être.

    Je ne vois pas passer beaucoup d'étrangers par ici. Mais la forêt est assez grande vous savez, je n'ai pas besoin d'en voir tellement que ça des étrangers. Et ici, c'est chez moi.
    <o:p></o:p>

    Quoi qu'on dise.<o:p></o:p>

    Je suis un vieux chacal à qui on ne la fait pas, et ce ne sont pas des jeunots qui me feront changer ma façon de visser mon chapeau sur le crâne... Et puis ce fichtre pays n'est pas fait pour des blancs-becs. Je suis un trappeur, un vieux cerf des bois, un vrai loup des prairies. Je suis libre, je suis encore robuste, je ne crains pas le froid des hivers, je m'appelle Alfredo Gaspard Charlus de la Campos et je vous parie que dans vingt ans on entendra encore mes cris de vieille chouette dans le coin !<o:p></o:p>

    324 - Au cimetière

    En passant le portail rouillé du vieux cimetière, la petite troupe des endeuillés prit des allures charmantes et pittoresques. Le cheval trottinait dans l'allée étroite, ouvrant la marche à l'humble convoi mortuaire. Derrière lui, le corbillard bringuebalait mollement dans des grincements de bois sec. Il n'y avait que des vieilles croix rouillées couvertes de mousse dans ce petit cimetière de province. Des antiques tombes patinées par les lunes, les vents, les siècles. Certaines, très érodées, étaient devenues anonymes. <o:p></o:p>

    Le cortège funèbre était chamarré, hétéroclite, baroque. Il y avait une petite vieille, vive, avec des rides comme des sillons dans la terre, portant avec grande dignité une coiffe traditionnelle. A ses côtés, un homme corpulent arborant de superbes moustaches en virgules, tenant dans ses mains épaisses un petit chapeau anguleux avec des motifs écossais... Une mise d'une autre époque. Il y avait surtout des vieilles gens endimanchés : les bruits de cannes, les murmures grasseyants, les chants psalmodiés s'ajoutaient au joyeux concert de l'attelage.<o:p></o:p>

    On allait inhumer un pauvre diable. <o:p></o:p>

    La procession avait quelque chose de suranné, d'irréel, de fantasque. En fait ces funérailles étaient éminemment poétiques. Il y avait de la grâce dans cette escorte claudicante, une fraîcheur inattendue dans ce corbillard qui cahotait entre les tombes, de la beauté dans ces anciennes croix en fer forgé, vétustes, décrépites, mais toujours dressées. <o:p></o:p>

    A un moment donné de la cérémonie, au signe du prêtre l'assemblée fit le silence devant la sépulture. Il se passa alors une chose mystérieuse : on eût dit qu'à cet instant même, dans ce silence humble et solennel, l'Univers entier s'était ramassé. En ce lieu insignifiant il semblait que le Ciel était venu s'agenouiller, conviant tous ses anges pour accueillir le défunt. Ce fut juste une impression, fugace mais partagée.<o:p></o:p>

    L'assistance se dispersa sans mot dire. La vieille à la coiffe désuète s'en fut d'un pas alerte, la mine gaillarde. Le gros homme avec son air bon enfant lissa ses moustaches, remit son petit chapeau sur la tête. Les petits vieux firent cliqueter leur canne. Certains tirèrent sur leur pipe.<o:p></o:p>

    Ce fut un bel enterrement.<o:p></o:p>

    325 - La maison de l'écrivain

    Je m'approchai de l'humble demeure. Isolée, sise entre ciel et champs, battue par les vents, couverte de lierre, elle ressemblait à un navire au milieu des herbes. Éole faisait grincer ses vieux bois, et son toit de tuiles qui s'affaissait pesait comme un manteau de pierre. <o:p></o:p>

    Une âme hantait les lieux : cette maison abandonnée respirait, dégageait une atmosphère pleine de nostalgie. Je sentais un souffle, j'entendais battre un coeur : les murs vivaient. A travers ses fissures, je remontais dans le temps. La pierre me racontait tant d'histoires... Ce toit dans la campagne avaient été l'asile d'un poète, jadis. <o:p></o:p>

    Poussant la vieille porte prise dans les herbes folles, j'entrai sans trop de difficulté. La pièce unique sans fenêtre et aux murs nus s'éclaira dans une odeur de vieilles poutres et de ronces. Son aspect était fruste, rustique, presque monacal. Il y avait une table, une chaise, un lit avec une table de chevet. Sur la table, une chandelle, quelques feuilles vierges jaunies, une plume dans son encrier séché. Sur le meuble de chevet, une carafe en terre. Reliques d'une autre époque...

    Charmé par ce tableau idyllique, humant avec délices les effluves intacts de la chambrette, les yeux fermés je laissai courir un instant mon imagination.
    <o:p></o:p>

    Devant moi les fantômes du passé apparurent. Je vis un écrivain penché sur ses feuillets, la plume en suspens, une flamme dans l'oeil. C'était la nuit, la chandelle éclairait sa minuscule table de travail. Sa mise était apprêtée. Il était vêtu à l'ancienne. Ses cheveux en arrière étaient coiffés avec soin. C'était une coupe du XIXème siècle. Il y avait, accrochés à un clou de la porte, un chapeau avec une longue plume fichée en son côté, ainsi qu'une besace. Cet homme écrivant dans la nuit, je crus le reconnaître. N'était-ce pas... Alphonse Daudet ? A moins que ce ne fût Maupassant ? Ou alors Musset ? A travers l'apparition onirique, je voyais indistinctement des visages, des silhouettes illustres surgies du siècle romantique.

    Je m'attardai dans mon rêve éveillé... Et cette fois c'est moi qui était le fantôme : je me sentais comme un intrus invisible en train d'épier les hôtes des lieux. Les yeux clos, humant toujours la poussière séculaire de la pièce, je laissai mon esprit vagabonder encore.
    <o:p></o:p>

    Au coeur de la nuit se faisait entendre le cri d'un hibou. Un chat perché sur une poutre observait l'écrivain. Dans l'âtre, une braise finissait de se consumer. La vision était nette à présent. Je vivais ce qu'avait vécu l'écrivain. J'étais devenu témoin de la légende, approchant d'un souffle le mythe, présent dans l'histoire secrète de quelque auteur...<o:p></o:p>

    En pénétrant dans ce refuge à l'abandon, l'imagination m'avait emmené jusque dans l'intimité d'un poète, à un siècle et demi de distance, à deux pas des muses.<o:p></o:p>

    326 - Une âme vagabonde

    La pierre qui craque sous le gel, les fleurs couleur de foin, les pelages hérissés, les bouquets d'épines, les croassements lugubres, les silhouettes nocturnes ont toujours eu ma préférence. Les femmes n'ont jamais été aussi belles que lorsqu'elles ont été laides. Le cri du corbeau est mon carillon. Les hurlements de la tempête font naître en moi un frisson délicieux. La brume glace mon cou, la pluie cingle ma tête, le vent gifle ma face : les plus tendres baisers que je connaisse.

    Les chants amers sont doux à mon coeur, pareils à la bière âcre qui râpe la gorge. Et étourdit
    <o:p></o:p>

    J'appartiens aux légendes sans nom. Je suis le cours des temps oubliés. J'aime les vertus révolues, les feux de misère, les ors de l'automne, les nuits peuplées de chimères. Je bois les vins épais des grands âges, me voue aux lueurs de la Lune, cours les vergers sauvages, croque les pommes aigres, m'endors dans des lits de friches et de paille, capturant dans mes rêves les étoiles filantes en pleine volée.

    Mes frères, mes semblables, vous mes ennemis, laissez-moi en paix avec mes chers fantômes. Ils sont plus vivants que vous ne le serez jamais. Quant à vous femmes sans mystère, vos yeux trop aimables, votre coeur trop sensible, vos robes trop blanches, vos mots doux sont des mets sans saveur. Et vos bontés artificielles, des faux bijoux. Vos molles alcôves et tièdes breuvages m'ennuient.
    <o:p></o:p>

    L'embrun est mon domaine, le désert mon asile, l'ombre mon salut. Solitaire, je reprends mes chemins pierreux, le pas léger. <o:p></o:p>

    En route vers l'insaisissable, l'impénétrable, l'éternel horizon. <o:p></o:p>

    327 - Clôtures d'esprits

    Les cérémonies religieuses les plus sacrées ont cela en commun qu'elles me paraissent compassées et ridicules, simiesques et ennuyeuses. Musulmans, Chrétiens, Juifs : tous en file indienne. Battements de coeurs cadencés. Âmes alignées. Us locaux réglés sur le rythme cosmique... Dieu est plein d'onction pour ses automates. La mécanique a ses exigences, l'huile céleste entretien les rouages.

    Les fidèles craignent de ne pouvoir pas vivre sans leurs chères ablutions, en omettant de joindre leurs mains ou avec la calotte de travers. Ces mortels assemblés dans leurs lieux de rites m'inspirent les plus mous élans, provoquant chez moi léthargie, bâillements, perte de contact avec la réalité.
    <o:p></o:p>

    Leur rectitude de lézard, leurs gestes militaires, leurs regards baissés, loin de me pousser à me ranger à leur cause, me donnent plutôt envie d'aller boire à leur santé une bonne pinte de rafraîchissement profane. <o:p></o:p>

    Aller boire à la santé de ces grands frustrés de Musulmans, de ces pleurnichards de Chrétiens, de ces irrécupérables sclérosés de Juifs ! Aller boire à la santé surtout de mes frères trousse-jupons, railleurs et poètes dévoyés. <o:p></o:p>

    Chrétiens, Musulmans, Juifs, je porte à mes lèvres la coupe sacrée des vins impies, m'enivrant sans craindre une seconde les feux piteux de vos amulettes en fer ! Enfer et voeux pieux sont vos plus constantes chimères. Vos idoles sont pesantes comme des statues boulonnées. Vous psalmodiez, je siffle. Vous baissez le front jusque par terre, je porte mon verre à hauteur des vignes. Vous levez les mains au ciel, le fossoyeur crache dans les siennes, calleuses. Vous me dites hérétique, et c'est vous qui êtes musulmans, chrétiens, juifs ! Pétrifiés dans vos dogmes.<o:p></o:p>

    J'ai avec moi la candeur de l'enfant, l'innocence des roses, la vérité des sables sereins. La compagnie des anges m'est coutumière. Je suis proche de l'invisible, loin de vos quotidiennes pesanteurs. Attentif aux cailloux, je parle aux étoiles. J'écoute les hommes aussi. <o:p></o:p>

    Et me moque de leurs versets dormitifs.<o:p></o:p>

    328 - Hauteur de vue

    A Albert, petite ville de la Somme, est sise une basilique. Une Vierge dorée, entrée dans l'Histoire lors de la Grande Guerre, domine l'édifice. Pour les albertains, braves gens du nord, la séculaire dorure est devenue invisible.<o:p></o:p>

    Moi j'y vois mille feux, une auréole, une perle d'or au-dessus de la cité. J'aime à lever les yeux au ciel, à la rencontre de l'hôte des nues.<o:p></o:p>

    Mon regard embrasse ciel et cime, et face à cet horizon vertigineux je chancelle avec délices, isolé du monde. La flèche mariale de la basilique me désigne des espaces intérieurs sans borne. Enivré d'or et d'azur, j'accède à des hauteurs de conscience inédites.

    J'oublie la terre, et pars vers l'Empyrée, saluant oiseaux, astres, désincarnés. Des ailes m'emportent, des anges me parlent, des passants m'observent... Je redescends de mes sommets, le regard à hauteur humaine pour adresser quelque parole à mes frères albertains.
    <o:p></o:p>

    Je leur parle de la pluie, du beau temps. Ils sont contents. Je leur parle de l'état du ciel, de l'état de leurs finances, de l'état de leur voiture. Mais surtout pas de la Vierge dorée. Ils me comprennent, acquiescent, me donnent raison.<o:p></o:p>

    Enfin je les laisse au pied de la basilique, songeurs, hilares ou bien placides. Dans leur tête, des rouages de mécanique d'automobile, des inquiétudes météorologiques, des espérances bancaires.<o:p></o:p>

    Et je poursuis mon vol, plein de pitié pour mes semblables albertains, l'âme plus légère que jamais, le pas comme une aile, le coeur libéré des dernières pesanteurs terrestres.<o:p></o:p>

    329 - Misère

    Voici une vision issue des flâneries étranges de ma pensée. Précisons que la rue où j'habite consiste en un escalier antique, dans le quartier historique du Vieux-Mans, sur des remparts gallo-romains.<o:p></o:p>

    Un matin en sortant de chez moi, mon univers changea inexplicablement.<o:p></o:p>

    En ouvrant la porte donnant sur l'escalier public, je passai de l'ombre feutrée à la lumière brutale. Le choc. Dans la rue, un soleil cru, inhabituel. Chaleur suffocante, atmosphère dantesque. Partout, des maisons vétustes, délabrées, tristes, aux fenêtres cassées, opaques, aux briques noircies par saleté.<o:p></o:p>

    L'escalier huppé était devenu de larges marches anonymes, brisées par endroits, jonchées de détritus, couvertes de poussière. Sans aucun intérêt architectural. D'un coup je conçus tout ce que sous-tendait ce lieu terne : le règne de la misère. <o:p></o:p>

    De cet escalier émanait une tristesse infinie, un désespoir affreux, une odeur de mort. Image fidèle d'un quartier calamiteux de Calcutta au dix-neuvième siècle. Le Mans était devenue une atroce Calcutta. <o:p></o:p>

    (Je parle bien sûr non pas de la flatteuse Calcutta, refuge des Arts et des Lettres, mais de l'autre, de l'ignoble Calcutta, asile d'une extrême, révoltante misère : célèbre image stéréotypée renvoyée au monde entier.)<o:p></o:p>

    Décor désespérant : là, l'électricité n'existait pas, n'avait jamais existé. Ni l'élémentaire confort citadin. J'étais dans une ville sans voitures, sans magasins, sans néons, sans panneaux publicitaires, sans plus rien de ce qui constituait mes repères habituels. Tout avait disparu. C'était ça ma ville. <o:p></o:p>

    En haut de l'escalier, un spectre : un enfant portant des lambeaux de vêtements. Crasseux, pouilleux, avec un corps famélique... Misérable mais encore souriant. Un autre petit être décharné le suivait. Ils se mirent à jouer avec des cailloux, des morceaux de bois sales. En bas des marches, un vieux mendiant en train de mourir dans une banale indifférence. Des silhouettes en haillons passaient devant lui. A ses pieds, une sébile de bois. Vide.<o:p></o:p>

    Misère.

    J'explorai la ville. Au lieu de la place centrale et ses beaux édifices, ses lumières, ses boutiques de luxe, ses halls nets, au lieu de tout cela, une cour des Miracles, un mouroir à ciel ouvert, une assemblée de lépreux, d'éclopés, de morts-vivants... Des gueux fantomatiques errant sous une insupportable chaleur, dans des odeurs incertaines. Charognes, tanneries, effluves de cuisine immonde ? Impossible de savoir.
    <o:p></o:p>

    Plus loin dans la rue Gambetta je passai devant une boulangerie sordide, un trou à rat. Je devinais tout à la simple vue des choses : pain fade au goût de sciure. Le seul pain qu'on pût manger dans cette ville. Avec des pommes aigres qu'il fallait cueillir sur les bords nauséeux de la Sarthe. Le pain et les pommes sauvages, uniques aliments de ce monde... Et ce pain, je ne pouvais le manger : trop pauvre je me découvrais. Cela dit, je savais confusément qu'on me laisserai prendre de ce pain, invendu, devenu dur comme du bois.<o:p></o:p>

    Misère. Misère. Misère.<o:p></o:p>

    Condamné à vivre dans ce monde pour le reste de ma vie, je regardais en face l'insupportable vérité. C'était inéluctable, irréversible, terrible comme un verdict tombé du Ciel. Impossible d'échapper au destin. Je devais me résoudre au sort, survenu du jour au lendemain sans aucune explication.<o:p></o:p>

    Accepter ma nouvelle condition était la seule chose concevable, conscient que le monde laissé derrière moi était définitivement perdu. Plus d'Internet, plus d'électricité, plus d'aliments variés, plus jamais. Plus de boissons fraîches diverses, ni de lit confortable, ni de sécurité... Plus rien de tout cela. Il me fallait désormais vivre comme un mendiant de Calcutta du dix-neuvième siècle dans un monde d'ordures, de fange, de faim, d'absolu dénuement.<o:p></o:p>

    Je mesurais l'horrible détresse de ma situation. Des millions d'hommes ayant vécu une semblable misère défilaient en mon esprit. J'étais devenu leur frère d'infortune. A la différence qu'eux n'avaient connu que ça toute leur vie. Moi, j'expérimentais l'état extrême de la pauvreté, après avoir connu l'état extrême de la richesse. C'était d'autant plus cruel que rien ne m'avait préparé à ce mystérieux bouleversement de mon existence : en ouvrant la porte de chez moi, j'étais passé de manière parfaitement incompréhensible d'un monde d'abondance, de nantis repus à un monde d'affamés, de malheur. <o:p></o:p>

    J'étais en train de vivre ce qu'avaient vécu ces millions de déshérités. La misère n'était plus une abstraction. J'étais là, à la place de ceux qui l'avaient vécu dans leur corps, leur âme. La misère, la vraie, l'authentique, celle endurée par des hommes de ce monde, de cette Terre, de cette Humanité, la misère éprouvée dans leur chair, dans leur vie quotidienne, la misère maudite... <o:p></o:p>

    Cette misère-là, je la vivais à cet instant et pour toujours, sans espoir de retour. Je la vivais dans cette ville qui était la mienne, dans cette cité décrépite qui s'appelait Le Mans, qui était concrète, pleine de crasse, de grisaille, de détresse, qui n'était ni un rêve ni une conception virtuelle, mais une ville d'hommes.

    J'étais en enfer.
    <o:p></o:p>

    330 - Sermon d'un curé couillu

    J'ai assisté un jour lors de la messe du dimanche matin à un sermon incroyable ! Il s'agissait du curé d'une petite ville de province, dans la Sarthe où j'habite. Je vous restitue ici une partie de son sermon que je suis parvenu à me procurer au prix de bien des efforts : <o:p></o:p>

    Mes frères,<o:p></o:p>

    (...) Au service de mes ouailles, permettez que j'exerce sans les fers de la censure mon ministère, professant ma foi selon des vues saines, affranchies de toute aliénation, plutôt qu'à travers une parole contrainte par des codes dictés par quelque blanc automate, oiseau étriqué haut perché à Rome, et que sur les choses du monde et des âmes je vous éclaire avec une christique hauteur, une nécessaire virilité. Sans faiblesse ni lâche concession. N'ayons pas peur d'entendre ce qu'il faut entendre, ne craignons pas le verbe de Vérité, évitons les détours stylistiques qui édulcoreraient le chrétien discours en voulant préserver les âmes sottement prudes de cette assemblée...<o:p></o:p>

    Mes frères et soeurs, mes très chers frères et soeurs, je vous le dis : ne contenez pas votre chair si vous sentez qu'elle s'embrase au point qu'elle vous gâte les sangs. La continence mal acceptée ne fait qu'enrager le coeur de l'homme au lieu de l'apaiser. Troussez, troussez mes frères ! Et vous mes soeurs, levez la   cuisse ! Dieu aime les âmes épanouies. <o:p></o:p>

    Quant à vous les pauvres vieilles filles que je vois traîner à longueur de temps dans mon église, un chapelet à la main, un crucifix dans le corsage -que l'habitude de l'abstinence à aplati-, un missel dans la poche et une pierre dans le coeur, allez chercher ailleurs de quoi arroser l'ivraie séchée que vous prenez pour un blé mûr ! Allez faire reverdir votre désert intérieur sous l'onde bienfaisante des mâles assauts. Si des jardiniers assez fous daignent encore sonder vos terres arides... Et revenez en ces lieux, adultes, sereines, débarrassées de vos passions ridicules.<o:p></o:p>

    Mes frères, mes frères, en vérité je vous le dis, et d'ailleurs qui l'ignorerait, sous ma robe noire je suis semblable à n'importe quel enfant de Dieu. Bistouquette d'ecclésiastique n'est point nécessairement synonyme de mollesse congénitale. Ne faites pas les étonnés. Certaines jouvencelles et dames patronnesses de cette assistance en savent quelque chose. Pourquoi cacher ce qui est vrai, réel, et d'ailleurs déjà de notoriété publique ?<o:p></o:p>

    Maintenant que celui qui ose me contredire, qui voudrait me prouver que je suis un digne écouillé sous prétexte que je porte soutane, qu'il vienne me le dire en face. Ne doutez pas un instant mes frères que j'aie les moyens de rabaisser le caquet aux hérétiques de toutes espèces ! Pour mieux contrer les impies, j'ai d'autres arguments que la Bible : gants de boxe, méthode marseillaise et même bastonnade pour les plus récalcitrants de mes détracteurs.<o:p></o:p>

    Sur ce mes frères et soeurs, puisque que nul ne conteste ici ma parole, nous allons à présent procéder à la sainte eucharistie, etc... etc... etc... (...)<o:p></o:p>

    331 - Mon épitaphe

    En cette terre repose celui par qui les muses s'exprimèrent de la plus belle des façons. Il fut leur porte-parole, le confident des anges, l'ami des astres. Il rêvait de chevauchées célestes, d'essor cosmique, poursuivant sans cesse les étoiles, épris des hauteurs incorrompues. <o:p></o:p>

    Et d'amour pur.<o:p></o:p>

    Il aimait la compagnie des femmes, chantant les vierges beautés, fut aimé de ses pires ennemies les laides, les acariâtres et les déflorées qu'il raillait sans remords.

    Il fut proche de Vertu, fuyant vice, gueusaille, mollesse.
    <o:p></o:p>

    Il éprouva des passions charnelles pour des bonnes soeurs, des naïves fortunées, des servantes de sa maison qui lui en furent toutes reconnaissantes.<o:p></o:p>

    Il n'aimait pas les enfants, ni les chiens, ni les engrossées. Narcisse fut son frère d'arme. Harpagon son conseiller financier. La Camarde, sa hantise, à laquelle il succomba finalement, cédant vers la fin de sa vie à ses avances, toujours en quête d'aventures inédites...<o:p></o:p>

    332 - Multipliez-vous !

    - Guide Moderne nouvellement réglementé du bon usage de la chrétienne copulation pour les épousés de l'Église Chrétienne, Apostolique, Romaine -<o:p></o:p>

    Avant que de disserter de toute chose qui aurait quelque rapport de proche ou d'éloigné à la matière sexuelle entrant dans le cadre sacré de l'union à vocation chrétienne (étant définie elle-même comme engendrant de manière volontaire enfants, au sein d'une famille constituée selon les saintes prescriptions de la Mère Église) il est à rappeler l'importance capitale de mettre à bonne et honnête disposition son coeur et son esprit et ce afin de ne jamais tomber, soit par sa propre volonté soit par défaillance, manque de foi ou faiblesse d'âme, dans les propos directement et bestialement charnels qu'inspire souventes fois le sujet de l'amour matrimonial. <o:p></o:p>

    Et encore moins se laisser envahir par ces mêmes pensées, dussent-elles s'exprimer de manière autre que verbale. On taira donc non seulement les propos de cet ordre, mais également les images mentales pouvant, à notre insu, prendre possession de notre esprit.<o:p></o:p>

    Le fait étant précisé, entrons dès lors dans le vif du débat. Madame, Monsieur, réjouissez-vous, vous êtes époux et épouse. Aujourd'hui votre chemin est jalonné par la sainte Croix. Elle vous conduira -quelle joie !- sur les terres austères de la contemplation divine.<o:p></o:p>

    1) Le devoir des nouveaux époux qui suit là joie du mariage.<o:p></o:p>

    a)     - Se ressaisir.<o:p></o:p>

    La mariée sera si emplie d'honnête bonheur, à l'issue de la sainte cérémonie, qu'elle risquera d'être enivrée de joie, omettant bientôt son premier devoir de chrétienne épouse. Son nouvel époux n'omettra point, quant à lui, de faire revenir à la réalité l'âme bien pure égarée par les chants de messe et les pieuses images offertes à cette occasion.<o:p></o:p>

    b)     - Faire face à la pauvre condition humaine.<o:p></o:p>

    Au lendemain des noces il sera bon donc, et même chrétiennement professé par le prêtre, de mettre à contribution les organes reproducteurs des deux parties, soit ceux frappés du mâle emblème et ceux marqués du sceau femelle. Aussi malheureuse que puisse paraître la chose aux yeux des sensibilités les plus pures, les plus chastes, il faut se rendre à l'évidence : c'est là l'humaine condition. Il faudra s'y résigner le plus chrétiennement possible.<o:p></o:p>

    Pour les âmes les plus vulnérables, la prière continuelle sera un excellent soutient moral et spirituel. Nous conseillons vivement aux gens trop affectés le recueillement religieux le plus fervent : par la grâce de ces élans toute douleur s'évanouit dans l'oubli de soi.<o:p></o:p>

    2) L'acte en lui-même.<o:p></o:p>

      a) - Le devoir, le plaisir.<o:p></o:p>

    Là est le coeur du problème. Entre joie charnelle et devoir chrétien de reproduction de l'espèce humaine, un abîme de douleurs, de doutes et d'hérésies a perdu bien des âmes... Le bon prêtre conseille de ne point laisser vagabonder son esprit, alors que s'effectue la chose, sur les parties non nécessaires à la reproduction que constitue le corps de l'époux ou de l'épouse dans sa nudité livrée. Toutefois il sera admis, mais non formellement conseillé (du moins officiellement) par le représentant de l'Église, que l'épouse ou l'époux laisse vagabonder non seulement son esprit mais encore ses mains, autour des parties du corps que la médecine moderne recense comme étant les sièges conformes de la licite volupté, au moins chez les gens normalement constitués et non dénaturés par le vice. Ces parties légalement recensées sont, par ordre croissant de la volupté provoquée, chez le sujet femelle :<o:p></o:p>

    - Le contour des avant-bras. Le bas des épaules.<o:p></o:p>

    - Le haut du ventre.<o:p></o:p>

    - Le milieu des flancs.<o:p></o:p>

    - Le haut des mollets, entre partie supérieure de la cuisse et partie basse de l'articulation du genou.<o:p></o:p>

    Chez le sujet fort :<o:p></o:p>

    - Le contour des avant-bras.<o:p></o:p>

    - Le bas des épaules<o:p></o:p>

    - Les épaules en elles-mêmes.<o:p></o:p>

    - Les muscles du torse, entre exactement le haut du nombril et le bas du tétin.<o:p></o:p>

    - Les muscles du mollet, à partir du milieu jusqu'en haut, à la base du genou.<o:p></o:p>

    Toute autre partie du corps exposée à de coupables attouchements ou même représentée par la pensée à des fins perversement anti-naturelles de recherche de volupté, sera considérée comme à jamais souillée. Tout chrétien surpris par le prêtre, ou par un de ses délégués mandatés en train de s'adonner à des pratiques sataniques, c'est-à-dire toutes celles qui diffèrent de celles citées plus haut, sera excommunié. <o:p></o:p>

    Le baiser contre la bouche est proscrit.<o:p></o:p>

       b) - L 'acte.<o:p></o:p>

    Il se fera dans le silence le plus pieux. La femme, chastement, réprimera toute manifestation sonore produite par le flot régulier de son souffle au travers des parois de sa bouche. Elle exhalera avec discrétion son haleine ouvrant bien la bouche, afin que l'air expulsé offre le moins de résistance possible contre les parois internes de son orifice buccal, et qu'ainsi le bruit de ses poumons ventilés s'atténue chrétiennement. <o:p></o:p>

    Les deux époux auront bien entendu les yeux clos du début à la fin du procès. Pour plus de sécurité, on aura pris soin d'éloigner toute source de clarté de l'alcôve. Par temps de Lune les volets seront hermétiquement clos, de crainte que les clartés sélènes ne fassent naître en eux de coupables désirs, à leur insu. <o:p></o:p>

    L'homme se contiendra pareillement à la femme. Sans y être formellement contraint toutefois en ce qui le concerne. Les bruits incongrus émanés des viscères seront couverts par un quelconque moyen (voir pour cela dans les pieux manuels de la bibliothèque du bon pasteur les divers subterfuges mis à la disposition des époux).<o:p></o:p>

    Très important :<o:p></o:p>

    L'homme, toujours, sera sur l'épouse, ET NON L'INVERSE ! Transgresser cette loi naturelle et biblique serait un péché mortel, et entraînerait moult tourments, légalement répertoriés selon la gravité des faits. (Un exemplaire des supplices infligés aux époux qui se rendraient coupables de tels agissements est déposé chez l'Inquisiteur Général, consultable sur place.)<o:p></o:p>

    Si l'acte est agrémenté des fantaisies, admises mais non officiellement conseillées par le corps religieux, citées précédemment, cela ne doit pas pour autant être prétexte à prolonger indûment le procès de procréation.<o:p></o:p>

    Celui-ci sera conclu dès que la partie mâle aura fécondé la matière vive. À l'intérieur de cette limite la femme devra trouver la mesure, l'étendue et la rigueur de sa volupté, seulement si elle y consent soit par excès de santé, soit par faiblesse de caractère et d'âme. Sur ce point l'homme demeure toujours souverain. Une fois le vase naturel de la femme fécondé, les corps se sépareront sans délai. On pourra rouvrir les yeux, à condition que la nudité des deux parties soit dûment dissimulée aux regards mutuels et que rien d'impudique n'offense I'amour consommé des époux.<o:p></o:p>

    Madame, Monsieur, après examen minutieux de la présente information, multipliez-vous dans l'allégresse, et priez, priez pour tous les bienfaits du Ciel octroyés aux heureux épousés. Élevez vos enfants selon les principes honnêtes de la chrétienne Église, enseignez-leur le respect des saintes traditions bibliques, apprenez-leur l'amour de Dieu, l'amour de la vie, et communiquez-leur les joies de l'austérité, de la sévérité, soyez justes mais dignement inflexibles.<o:p></o:p>

    Concevez dans la plus grande chasteté, rendez grâce pour les douleurs de l'enfantement, usez-vous saintement les genoux à faire pénitence, et soyez heureux.<o:p></o:p>

    333 - Conceptions dogmatiques

    - Suivi matrimonial après le mariage chrétien -<o:p></o:p>

    A l'issue de la première année de mariage le bon prêtre attendra l'enfant né afin de le baptiser au plus tôt, de crainte que sa petite âme ne s'envole sans avoir reçu préalablement le prime sacrement. Le mal étant surtout, non pas de voir le fruit d'un chrétien accouplement périr dans une longue agonie à cause de quelque péché antérieur dont se seraient rendus coupables les parents, mais bien de laisser partir une âme innocente aux enfers.<o:p></o:p>

    Si l'enfant meurt dès la sortie du flanc nourricier, le mari n'attendra pas pour engrosser de nouveau son épouse, afin de remplacer le fruit trop tôt tombé. Il le fera également pour la raison essentielle qu'il ne faut pas laisser sans semence, comme une jachère, un ventre jeune encore capable d'engendrer des fruits de Dieu. Un bon chrétien se doit, tant que son épouse demeure vigoureuse, lui faire honneur au moins une fois l'an. On ne saurait à ce sujet trop louer les honnêtes époux qui, dès que leur épouse a enfanté, par quinze, voire vingt fois de suite rendent hommage à leur aimée. Heureuse la famille de Dieu aux membres plus nombreux que les doigts de la main !<o:p></o:p>

    Durant le travail des champs la femme grosse ne prétextera point d'être en délicate condition pour se soustraire aux peines : ces dernières sont inhérentes à la condition humaine et nul ne doit, ne peut s'y dérober. Sous aucune condition. Parfois il advient que l'enfant naisse aux champs. C'est un bien. La larve humaine respirera ainsi les senteurs de la terre, et celles-ci feront de l'enfant un vaillant croquant, s'il parvient à l'âge puéril sans trop de peine toutefois.<o:p></o:p>

    Un ventre sain doit toujours être plein (décret clérical de l'Église Nouvelle). La femme grosse doit s'éveiller aux aurores, afin de ne point mettre au monde un oisif. La femme sur le point de se séparer de son fruit doit en avertir le curé, au cas ou l'être à peine achevé qu'elle mettrait au monde serait débile et sur le point de rendre l'âme, et ce afin qu'il reçoive dans les temps le ministère de Dieu.<o:p></o:p>

    Si malgré sa débile constitution l'enfant survit jusqu'aux premières années de l'âge puéril, il n'échappera point aux labours des champs pour autant, surtout s'il est issu d'une famille pauvre et honnête. Soit que ses membres tordus ou que son esprit possédé par le démon de la folie l'empêchent de prendre part avec raison aux travaux des champs, soit que ses pensées infirmes le jettent par les chemins sans que raison ne puisse le résoudre à abandonner ses étranges desseins, on le contraindra par la force à rentrer dans les rangs. Si besoin est, on l'attellera directement à la charrue, aux cotés des bêtes de somme. On l'enchaînera ainsi tout le jour, depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher. Tant qu'il ne se résoudra pas, par sa propre volonté, à dépasser sa constitution débile infligée par la nature, à se forcer, et ainsi à contraindre les forces naturelles à rentrer dans les normes, on demeurera inflexible. Les enfants débiles nés d'unions légitimes se reproduiront entre eux. Les autres, ceux issus d'une union entachée de péché ou bien nés de viol du fait de guerre, ne pourront pas se reproduire, même entre eux. Les bâtards, quant à eux, jouiront, pourvu qu'ils soient baptisés, des mêmes droits en matière matrimoniale que les nègres des colonies. Ils pourront se reproduire avec ces derniers, donnant des fruits aptes au baptême.

    Dès la sortie de l'âge puéril, vers 8 ou 9 ans, l'enfant entrera en apprentissage dans la fonction que ses géniteurs auront choisie pour lui. Il y demeurera jusqu'à l'âge de procréer à son tour. Les mauvais sujets endureront les châtiments ordinaires en usage dans chaque catégorie ou corps de métier : les coups de lanières chez le bon laboureur, les pénitences chez le pieux prêtre qui aura pris un enfant à son service, les privations de nourriture chez l'aubergiste... etc. Par temps de guerre on réservera les plus résistants des commis au gros des troupes. Les autres, prieront la charrue au poing ou la fourche à la main pour que la Sainte Église sorte vainqueur de la guerre, et qu'elle écrase les hérétiques avec toute la rigueur biblique requise.
    <o:p></o:p>

    Rendez grâce à l'Église et témoignez du bonheur d'être chrétien. La vie est si belle sous l'autorité cléricale.<o:p></o:p>

    334 - Le Manouche

    Il a une tête de diable, avec de la braise dans l'oeil, de la cendre dans les cheveux, du sang en guise d'alliance. Il a un couteau dans la main, une parole d'honneur, un coeur d'enfant. Le front ténébreux, l'habit déchiré, le poing facile, il toise son frère. <o:p></o:p>

    Il ne sait pas lire dans les livres, mais déchiffre la voûte étoilée. Il ignore les mots savants, mais fait chanter sa guitare. C'est un hors-la-loi qui voyage sur le dos d'Eole. Il n'a pas de chaîne, ni d'argent, ni de maison. C'est un mal-aimé, une âme errante, un chien sauvage. Un vrai damné : chassé de la Terre, du Ciel, des enfers.

    C'est un croqueur de chemins, un buveur de pluie, un jeteur de pierres. Il parle aux épouvantails, chasse des chimères, engrange de l'azur. Vivant de rêves, il avale des bols d'air, se rassasie de rosée, verse des nuages dans sa soupe de vent. Et crève de faim, un cigare aux lèvres.
    <o:p></o:p>

    Il sème l'amour, récolte la poussière. L'alouette est sa muse, la femme sa perte, la paille son luxe. La mort est son amante, la sciure son pain quotidien, le bandit son compagnon. <o:p></o:p>

    Et la liberté, sa plus chère conquête. <o:p></o:p>

    335 - Un verre

    Dès la première gorgée, il avait senti sa caresse glacée dans la gorge. La bière qu'il était en train de déguster, c'était aussi le pressentiment de sa mort imminente.

    Ce verre d'aspect si anodin était pour lui l'annonce intime d'un événement capital, la voie mystérieuse qu'avait prise le Ciel pour l'avertir. Il devait se préparer à la mort, le temps d'une dernière ivresse. Le processus était enclenché, irréversible. Il buvait à petites gorgées ses derniers instants, savourant la délicieuse amertume sous son palais.
    <o:p></o:p>

    Il se voyait quitter ce monde sur les ailes de Bacchus, sans effroi ni peine, bercé par les chaudes, molles vapeurs... Ce départ indolent semblait lui avoir été accordé comme une grâce. <o:p></o:p>

    A mi-chemin de ses brumes, il devint solennel, leva son verre à l'ange de la Mort et fit ses adieux au barman. Les clients du bar ne lui prêtèrent guère attention. Propos d'ivrogne... Quelques gorgées plus tard, il chanta bruyamment, puis psalmodia lentement quelque cantique d'éthylique.<o:p></o:p>

    A la dernière gorgée, dans un geste dérisoire et sublime il fracassa son verre contre le miroir d'en face avant de s'écrouler parmi les bris de verre, yeux ouverts, lèvres décloses, coeur arrêté.<o:p></o:p>

    336 - Le vice mal vêtu

    La vieille fille dont je vais conter l'histoire et que l'on surnommait "Mademoiselle la Diablesse" était non seulement fort laide mais encore très méchante, sotte, cruelle. Voire ignoble. Elle n'aimait absolument personne, frustrée de n'être point née du flanc de Vénus.<o:p></o:p>

    Elle battait son chien à heures fixes, médisait sur ses voisins, crachait dans la sébile des mendiants, maudissait son curé, insultait même le Bon Dieu le dimanche à l'église. Parce qu'en plus d'être parfaitement impie dans ses actes, elle était particulièrement assidue aux messes. Fausse dévotion destinée au dieu Hypocrisie...

    Rien ne l'amusait tant que d'aiguiser son coeur de silex. Elle était insensible à la souffrance des enfants qu'elle détestait, mais éprouvait une étrange pitié pour les asticots que les pêcheurs utilisaient comme appâts. Elle se réjouissait du malheur de ses semblables, seule consolation à sa misère. Bref, c'était un monstre de vieille fille.
    <o:p></o:p>

    Notons que sa laideur ne l'empêchait nullement d'éprouver les nécessités de la chair qu'une abstinence prolongée et forcée rendait plus vives encore. Mais tout chez elle était décidément corrompu : ses désirs charnels n'étaient que perversités, honte, bassesses... Ses féminins vertiges consistaient en la perspective de saillies brutales et abjectes, exemptes de toute tendresse.<o:p></o:p>

    Elle se mit en tête d'attirer de mâles débauchés avec les seuls artifices à sa portée : la cosmétique bon marché. Elle se farda outrageusement. Loin de masquer sa laideur, ce maquillage eut pour effet de la décupler.<o:p></o:p>

    Elle se crut désirable et acheva de se dégrader en s'affublant de noires dentelles et de verts souliers. Ainsi parée, son dessein premier fut de faire des avances au bedeau du village qui outre de n'avoir pas son pareil pour faire sonner l'airain, avait surtout la réputation de manier avec art un certain battant...<o:p></o:p>

    Elle frémissait à l'idée d'ajouter un son fêlé au concert de cet expert en cloches.<o:p></o:p>

    Avec sa tête affreuse, ses membres osseux, ses côtes apparentes, son corps anguleux, elle ressemblait à une longue araignée attendant sa proie. Dès qu'elle vit l'oiseau sortir de son clocher, elle exerça sur lui ses viles séductions.<o:p></o:p>

    Mais le brave bedeau qui n'avait de goût ni pour la chair triste ni pour les créatures contrefaites, encore moins pour les épouvantails harnachés de broderies, répondit à ses avances par une paire de gifles magistrales, agrémentées d'un crachat bien ajusté entre ses pommettes ingrates.<o:p></o:p>

    La gueuse s'en fut, plus fielleuse que jamais, jurant par tous les diables que la prochaine fois elle dissimulerait ses intentions libidineuses derrière le masque permanent et authentique de sa naturelle laideur plutôt que sous celui d'une mensongère beauté.<o:p></o:p>

    337 - Heure exquise

    Un dimanche vers 1900. Le jour se lève sur le château. Un soleil estival baigne ce monde clos. Il se dégage de la façade auguste une impression vive, intime. Un caractère, une âme. On ressent le poids des vies qui se sont succédées ici. Charme anachronique des murs usés couverts de rosiers, mélancolie de la pierre patinée, atmosphère désuète, nostalgique, enchanteresse...<o:p></o:p>

    Les occupants du domaine se réveillent. Dans leur grand lit en fer forgé, les amants se saluent avec des protocoles compliqués au son de couverts d'argent, finement ouvragés : le petit déjeuner vient de leur être servi sur un plateau doré. La servante est impeccablement mise, très obligeante, révérencieuse. Les draps de soie forment une houle chatoyante d'où le couple semble émerger avec une aisance hautaine. Prestance naturelle des gens de belle condition.<o:p></o:p>

    Une fois le plateau desservi, les ablutions faites, les toilettes parachevées, les gants ajustés, le couple paré se retrouve dans le salon. La moustache du hobereau est savamment lissée, ses pommettes sont finement poudrées. La femme porte dentelles et crinoline. Sa gorge dégagée laisse apparaître des trésors de blancheur. D'évidence, elle tire gloire de sa peau de châtelaine. L'homme complimente sa maîtresse.<o:p></o:p>

    Puis il invite l'élégante à se mettre au piano. Très à son aise, la pianiste s'installe et étend les mains avec grâce au-dessus de l'ivoire, jetant un regard furtif en direction de son amant. Les premières notes s'élèvent. Une sonate. Aux allures de barcarolle... La musique berce leur âme. Par la fenêtre grande ouverte entrent des effluves de roses venus de la cour, embaumant la pièce entière. L'homme d'un geste distrait passe le doigt sur sa moustache taillée avec soin. Son regard est dirigé vers la cour. De temps à autre la musicienne tourne la tête, croise son regard avec celui de son amant, échangeant de longs sourires. Ses doigts pendant ce temps courent sur le clavier, virtuoses.<o:p></o:p>

    La musique redouble d'ardeur. L'interprète fait corps avec l'instrument. Le salon immense résonne sous les effets tumultueux du second mouvement de la sonate. <o:p></o:p>

    Tout s'apaise de plus belle sous la tempête des notes. La domestique est à ses cuisines, le palefrenier à ses écuries. Les maîtres sont seuls au monde, tout à leur émoi. Les regards se croisent de nouveau dans une délicieuse impression d'intemporalité poétique : instant de grâce dans un décor choisi, ivresse de deux âmes éveillées aux beautés subtiles... Pendant quelques secondes les châtelains sont ravis à leur château, emportés par l'Art, très haut, pour aller côtoyer l'Éternité.

    Puis la musique s'adoucit, reprend son air de berceuse. Les deux âmes mutuellement éprises sont tout doucement ramenées sur terre entre les ailes d'Euterpe. Elles sont déposées dans ce salon qu'elles viennent de quitter un instant durant, sous les lambris distingués, entre le mobilier précieux, dans les senteurs florales... La musique s'achève, cependant le charme ne s'évanouit pas tout à fait. Les amants guindés se regardent, infiniment satisfaits.
    <o:p></o:p>

    La domestique ponctuelle, scrupuleuse vient prendre la commande pour le repas du midi. <o:p></o:p>

    Rien ne manque au bonheur des amants.<o:p></o:p>

    338 - La femme

    La femme est la perte de l'homme, la négation de la bonté. Beauté impie, la femme pue. Femme est immondices. Femme est détritus. Femme est coupable.<o:p></o:p>

    Son sang menstruel signe sa définitive déchéance. La hideur est inscrite dans ses gènes, et ses gènes sont un poison qui se transmet à travers ses unions abjectes avec l'homme. De ses viscères émane le Mal.<o:p></o:p>

    Femme excrète ordures. Sa parole est vomissure. Son sang fiel. Son coeur pourriture.

    Incarnation de la décrépitude, la femme devient sorcière avec l'âge. On finit toujours par la brûler sur un bûcher comme une vieille souche qu'elle est. Car femme, résolument, est vouée aux enfers.
    <o:p></o:p>

    339 - Mademoiselle Alphonsine

    Mademoiselle Alphonsine était une jeune fille coquette, cruelle, intelligente, fielleuse. Accoutumée à la dentelle et aux fanfreluches, elle ne supportait ni la modestie, ni la médiocrité. Consciente de sa beauté, elle s'appliquait à en tirer profit à la moindre occasion.<o:p></o:p>

    Son grand frisson, c'était de rayer d'un magistral coup de poignard l'échiquier de l'amour au moment où ses pions s'y attendaient le moins. Elle s'amusait à décocher ses flèches vénéneuses vers les coeurs les plus sains, mais aussi les plus en vue : séminaristes, bedeaux, fils de bonne famille, tous tombaient sous l'exquise blessure. Et évidemment, tous en payaient les frais...<o:p></o:p>

    Elle récoltait avec grande délectation les fruits odieux de ses intrigues : chantages, railleries, sérénades forcées, abus divers.<o:p></o:p>

    Ce fut mon tour d'être le jouet de la belle (fier châtelain, j'étais digne de son damier). Je rendis donc hommage à la vipère. Mais au moment de recevoir son venin en pleine face, je lui administrai une retentissante paire de gifles accompagnée de ricanements aigus. La surprise fut telle qu'elle ravala son fiel : elle venait de trouver en moi le parfait écho de son ignominie. <o:p></o:p>

    Nous nous entendîmes à merveille, croisant avec une rage grandissante et un bonheur sans nuage nos chers aiguillons. <o:p></o:p>

    340 - Crimes imaginaires et réels

    Des gens désoeuvrés profanent parfois des tombes et des cadavres dans les cimetières de notre pays. <o:p></o:p>

    Et alors ? <o:p></o:p>

    Je vais même plus loin : des nécrophiles sodomisent des cadavres ? Rien de vraiment choquant là-dedans. Au regard de certaines de nos pratiques sociales, militaires (ou même culinaires), cela ne me paraît finalement pas si choquant. Une broutille. Car après tout ne maltraite-t-on pas de manière officielle, républicaine, scientifique et même industrielle les vivants humains ? Et de moult façons encore... <o:p></o:p>

    Il n'y a à mes yeux rien de choquant à déterrer des cadavres, à cracher sur des tombes, à uriner sur des drapeaux. Pourquoi le fait de brûler le drapeau américain dans une caserne de Marine's loyaux et hyper-patriotiques serait-il choquant ? Pourquoi son auteur mériterait-il la prison pour un acte aussi insignifiant ? Les Marine's eux-mêmes dans ces mêmes casernes n'apprennent-ils pas entre autres exercices martiaux parfaitement sordides, le maniement du lance-flammes ? Lequel est, je le rappelle, un instrument fort ingénieux servant à griller vif ses semblables, ce qui est tout de même bien moins innocent que de brûler des drapeaux ou déterrer des cadavres. <o:p></o:p>

    Respecter les morts et leur sépulture ? Mascarade ! On jette bien dans des fosses communes des cadavres des gens que l'on torture et massacre. On ne fait pas tant d'histoires lorsqu'un pays civilisé décide de lâcher deux bombes atomiques sur des villes japonaises... On ne fait pas tant de manières lorsqu'il s'agit de se débarrasser de certaines populations (et peu importe que ces populations soient civiles ou militaires, puisque ce sont toujours des hommes). <o:p></o:p>

    Sodomiser, profaner, mutiler des cadavres de juifs, de musulmans, de fervents catholiques, ou de n'importe quels quidams, détruire leur tombe, brûler le drapeau américain, cracher dans les ciboires, c'est juste une guerre de symboles. <o:p></o:p>

    Et le respect des symboles, des cadavres, des ciboires, ne sont-ce pas là des moeurs à la hauteur des honnêtes gens épris de confort moral ? Ces honnêtes gens-là sont choqués que l'on puisse brûler un drapeau, détruire des tombes, uriner sur une image, mutiler un cadavre mais ne s'émeuvent guère des plus létales, sordides, révoltantes inventions martiales. Et s'enorgueillissent même de les financer annuellement avec leurs impôts. <o:p></o:p>

    Non décidément, je ne vois pas de crime fondamental dans le fait de s'en prendre aux morts, aux symboles, aux artifices les plus sacrés. Quand je vois avec quels égards la plupart des pieuses ou impies personnes traitent leurs morts et ce dont sont capables ces mêmes personnes pour peu qu'on les mette dans des circonstances "favorables" (temps de guerre, conditionnement militaire), je me dis que les profanateurs de tombes ne sont que d'innocentes âmes souhaitant juste s'amuser avec ce qui n'est après tout objectivement que de la pourriture en sursis. <o:p></o:p>

    Où est leur crime ? Les profanateurs de tombes ont le droit de s'amuser eux aussi. Où est le mal dans le fait de s'amuser avec des symboles quand d'autres s'en prennent à des vivants ? S'ébaudir avec des cadavres, avec des drapeaux, avec des tombes, avec des images, cela n'est-il pas préférable que de s'égayer avec un lance-flammes patriotique, avec des bombardiers républicains, avec du feu et du fer officiels, manufacturés, financés avec les impôts des pieux et sensibles citoyens qui, comble de l'ironie, se targuent de respecter les morts mais n'hésitent pas à brûler les vivants ? <o:p></o:p>

    Le pays souverain et civilisé ne voit dans ses ennemis que des cibles à abattre, des pions à détruire, des adversaires à brûler vifs soit par lance-flammes, soit par bombe atomique interposés. Ou par d'autres moyens très divers et toujours ingénieux. Moi je ne vois dans un drapeau, dans le confort moral des honnêtes citoyens ou dans le cadavre d'un quidam rien d'autre que de la pourriture.<o:p></o:p>

    341 - Vieille rosse

    C'était une espèce de sorcière sans âge. Bossue, laide, vêtue de haillons. Une voix rauque, des traits anguleux, une canne terrible à la main. Jamais un sourire, toujours de la haine pour ses semblables. D'ailleurs ses sourires devaient la faire ressembler à une tête de mort ricanante, tant elle était hideuse, difforme, gâtée par les ans.<o:p></o:p>

    Je l'avais toujours connue vieille. A ma naissance elle avait déjà soixante-dix ans. Lorsque j'atteignis mes dix ans, j'osai contre l'octogénaire m'essayer à ma première bastonnade : sorte de rite initiatique qui me valut une grande considération de la part de mes pairs en culottes courtes avec qui j'avais engagé quelque innocent pari. Ce jour-là j'héritai d'un lot de quatre-vingts billes, la plupart d'agate, d'autres opalines, et même dorées pour certaines. <o:p></o:p>

    Au jour de mes vingt ans je gagnai l'admiration d'un harem de sottes jouvencelles en assénant quatre-vingt-dix coups de balai sur les os de la sorcière. Avant d'atteindre mes trente ans je lui avais déjà brisé plusieurs bagatelles sur le dos, dans l'hilarité un peu brouillonne de mes vertes années. Pour ses cent ans je la rossai plus doctement à l'endroit de sa bosse : cent coups de bois vert sur l'échine pour mieux lui faire sentir l'effet d'un siècle en elle écoulé. C'était une vieille souche qui devenait de plus en plus résistante avec les années. <o:p></o:p>

    L'âge de la maturité me conférait sagesse, métier, respect : en frappant avec fermeté mais sans haine je m'achetais une éternelle renommée auprès des ennemis de la vieille. <o:p></o:p>

    Alors que j'avais dépassé la trentaine, la vieille était toujours vivante, plus fielleuse que jamais. En la croisant je lui crachais habituellement au visage, lorsque je ne lui faisais pas de croche-pied. Elle me répondait le plus souvent en me menaçant avec sa canne ou en me jetant des sorts d'un autre âge... Arrivé vers la quarantaine, je ne savais plus quoi inventer pour tourmenter la gueuse, alors qu'elle était déjà plus que centenaire.<o:p></o:p>

    Aussi, décidé d'en finir une bonne fois pour toutes avec ce jeu qui s'éternisait depuis presque quarante ans, je me promis de faire la paix avec elle.<o:p></o:p>

    Au jour de sa mort.<o:p></o:p>

    342 - Le zoo de Montmartre

    Lettre envoyée aux "proxénètes de la culture" oeuvrant au Ministère de la Culture et du Tourisme.<o:p></o:p>

    Monsieur le Ministre,<o:p></o:p>

    La pollution touristique à Montmartre a atteint des proportions insupportables. L'État cupide et démagogique que vous avez l'honneur de servir est en train de prostituer la France aux touristes vulgaires, laids, dégénérés et majoritairement incultes.

    Ces idiots de touristes bariolés et armés de caméscopes, ces mangeurs de glaces industrielles vêtus de shorts, enfin ces pauvres hères issus de la civilisation "sac banane" sont en train de dénaturer définitivement Montmartre, et cela avec l'assentiment des proxénètes de la culture de votre espèce.
    <o:p></o:p>

    Aujourd'hui il semble que le Ministère de la Culture n'est plus l'organe essentiel de la promotion de nos culture et art de vivre, mais plutôt le centre de gestion infâme d'un bordel culturel pour touristes. Avec l'invasion massive de ces clients de la France, une nouvelle pornographie est née.<o:p></o:p>

    J'ose dénoncer ici les maquereaux oeuvrant dans votre ministère. Ils vendent sans scrupule la digne et belle France à une humanité déchue et ventripotente en mal d'authenticité frelatée : aux heures de pointes touristiques Montmartre est devenu le lieu le plus laid de la capitale.<o:p></o:p>

    Là, on vend aux troupeaux humains venus d'ailleurs (et au prix fort encore) de la France en plastique, de véritables colifichets «made in China», de l'authentique cuisine «qualité touristique». Montmartre est la grande prostituée de Paris. Souillé, piétiné, envahi par des hordes d'imbéciles moyens, Montmartre n'est plus qu'un vulgaire supermarché d'une France de pacotille et de rapins. Là-haut sur la Butte, la France a été mise sur le trottoir à la merci de clients dénués de goût mais pleins de devises.<o:p></o:p>

    Et les collaborateurs de ce tourisme bas de gamme siégeant au Ministère de la Culture se félicitent de cette invasion : la France se vend, la Putain tricolore s'enrichit. Soyez loués vous les proxénètes du Ministère de la Culture. Grâce à vous «Montmartre la putain» assure des emplois. Elle rapporte un maximum d'argent à ses maquereaux. <o:p></o:p>

    Montmartre fait du chiffre.<o:p></o:p>

    343 - Lyre des mots

    Du jour au lendemain, je m'épris de la fille du maire. Non qu'elle fût particulièrement jolie, vertueuse, spirituelle ou aimable... Bien au contraire. Elle était à l'extrême opposé de telles qualités. Elle était surtout une source inépuisable d'explorations littéraires pour moi. Une muse maudite en quelque sorte. Elle savait m'inspirer les plus beaux textes. <o:p></o:p>

    A ses côtés, ma plume s'éveillait comme par enchantement, plongeant avec une insatiable frénésie dans quelque abîme fécond de son être. Je devenais papillon aux ailes vénéneuses, puisant chez cette créature trouble mon suc quotidien. Je m'abreuvais de sa fange, et lui restituais une exquise pourriture. Elle lisait avec délectation et sotte gravité mes textes, flattée de se savoir l'égérie d'un si estimable peintre des âmes.<o:p></o:p>

    Sous ma plume odieuse, j'accentuais ses défauts, lui faisais endosser les pires forfaits, la grimais de mille façons infâmes. Elle était ravie : c'était la première fois qu'on lui parlait d'amour.<o:p></o:p>

    Je finis par l'aimer avec une sincère cruauté : sa laideur, sa stupidité, sa méchanceté, ses vices m'étaient trop chers pour que j'acceptasse de voir un jour fleurir ce chardon. Il fallait que j'entretienne la friche, sous peine de stérilité littéraire.

    En faisant de la fille du maire la plus grosse cloche de la contrée, mes mots pour la raconter n'avaient jamais aussi bien sonné.
    <o:p></o:p>

    344 - Le vice masqué

    Miss Gulch,<o:p></o:p>

    J'aime vos airs d'hypocrite, votre col étriqué, votre maintien ridicule, votre voix stridente de vieille fille abstinente. Votre méchanceté est un vrai théâtre. Je ris de vos malheurs. Votre hymen irrémédiablement clos fait la joie des railleurs. Il est le frisson délicieux des enfants qui vous croient sorcière. Il est la rumeur tapageuse des soirs d'hiver... <o:p></o:p>

    Votre voile intact Miss Gulch est un hymne à la littérature.<o:p></o:p>

    J'aime vos moeurs désuètes, votre missel poussiéreux, votre morale irréprochable. Votre personnage est d'autant plus savoureux que je devine vos désirs inavouables. Je sais ce que dissimulent vos artifices. Je connais la valeur de votre moralité. Je n'imagine que trop les secrets de votre coeur frustré...<o:p></o:p>

    Vous êtes une vraie bigote ainsi que je les aime : derrière votre livre de messe vous frémissez d'aise en songeant à ces lurons musculeux entr'aperçus à l'entrée de l'église, hache à la main, l'oeil canaille. Vous rosissez parfois devant votre jeune curé que vous trouvez tellement efféminé... Vous n'osez pas toujours regarder le corps de votre cher Christ étendu sur la croix : sa nudité offense votre chapeau si chaste. A moins qu'elle n'en fasse sortir de drôles d'idées...<o:p></o:p>

    Vieille chouette décatie, caqueteuse au plumage terne, glaneuse de mauvaises nouvelles, vous ne rêvez en réalité que d'étreintes impies, de corps à corps endiablés, d'ébats charnels éhontés. Vous aimeriez tant goûter à cette ivresse amoureuse que vous honnissez si furieusement, tout haut...<o:p></o:p>

    Mais vous êtes laide Miss Gulch, laide et déjà trop vieille. Continuez plutôt à égayer nos conversations au coin du feu, continuez à chanter sous la lune vos cantiques avec cette voix suraiguë qui fait frémir les enfants, fuir les amants.

    Et leur fait aimer encore plus les jolies femmes.
    <o:p></o:p>

    345 - L'envers de Verdun

    Aujourd'hui on fête ses cent ans. C'est un rescapé de Verdun, un grand blessé de guerre. Après la "14", il s'est mis à baver dans sa soupe. Il venait d'avoir vingt ans, dont deux passés dans les tranchées. <o:p></o:p>

    La guerre finie, gagnée, réglée, il a bénéficié des plus grands égards de la part de la République. Ca n'a pas empêché qu'à vingt ans il faisait peur aux enfants, peur aux filles, peur à lui-même. Et même au Diable, dit-on. <o:p></o:p>

    Après sa "14", il a toujours inspiré pitié, dégoût, reconnaissance. Quelque chose du respect et de la terreur mêlés : depuis son retour des tranchées, on lui parle rarement en face. De fait, il est demeuré solitaire, vieux garçon, privé de tendresse humaine. Pas une caresse de femme, jamais. Seule la Patrie reconnaissante lui accorde ses faveurs austères, une fois par an. Il n'y a guère que la Sainte Vierge des églises qui n'a jamais détourné le regard de sa face de héros.

    Aux réjouissances organisées à l'occasion de son centenaire, il a reçu les honneurs de la République qui, quatre-vingts ans après, à travers le jeune maire un peu émotif a préféré elle aussi ne pas regarder en face son cher enfant... Ca fait longtemps qu'il n'attend plus rien de ce monde. Depuis la fin de la "14" il est dans sa prison mnésique, radotant inlassablement sa guerre.
    <o:p></o:p>

    Poliment incompris.<o:p></o:p>

    Et lorsque parfois, l'oeil humide, la rage au coeur, le poing tremblant il crache sur le drapeau de la Patrie, insulte les Couleurs, reproche aux hommes leur folie meurtrière, on fait semblant de croire que les tranchées lui ont fêlé la raison. La vérité non plus, on n'aime guère la regarder en face.<o:p></o:p>

    Pour ses cent ans, il peut bien se permettre de gâcher la fête. Qu'a-t-il à perdre lui qui dès l'âge de vingt ans avait déjà tout perdu ? Las de la mascarade humaine, il préfère cracher sur le drapeau, foutre son pied au cul de la Patrie, maudire ses médailles. Officiellement cette fois : devant Monsieur le maire qui s'est marié, en face de ces rendeurs d'hommages sans dommages, sous les ors de la République au regard oblique. <o:p></o:p>

    Ces regards, toujours... Déviés, gênés, crispés. Quatre-vingts ans que ça dure. Être obligé à vingt ans de manger seul sa soupe parce qu'on dégoûte les autres, faut le vivre ! Et baver dedans parce qu'on ne peut pas faire autrement, n'est-ce pas une misère ?<o:p></o:p>

    Ont-ils enfin osé regarder en face l'ancien des tranchées, le blasphémateur de la "14" déshonorant le Monument aux Morts le jour de ses cents ans ? Moins que jamais.

    Après les tranchées, après une existence misérable, solitaire, honteuse passée sur Terre à voir des regards de côté, il fallait bien leur dire à eux qui rendent si facilement hommage ce que c'était que d'être, durant quatre-vingts années, dans la peau d'une maudite, d'une foutue, d'une satanée "Gueule Cassée".
    <o:p></o:p>

    346 - Une catin pieuse

    Je l'avais connue aux abords du couvent : silhouette linéale aux promesses les plus charnelles que l'habit chaste dissimulait avec peine... Sous le voile, Lilith. Une beauté italienne au galbe vénusiaque. Un corps de démon, des yeux d'ange. Je ne voyais plus la soeur, mais la femme. <o:p></o:p>

    Soeur Marie-Thérèse était une nonne très pieuse mais qui savait aussi sa chair très faible. Calvaire de cloîtrée... Aussi répondit-elle avec fièvre à mes avances. Si bien que je n'eus guère de peine pour venir à bout de son hymen préservé, la déflorant furieusement dans quelque angle mort de l'entrée du cloître.<o:p></o:p>

    Durant l'acte la dévote ne prit pas ombrage de mes feux, ni ne se désola de sa passagère faiblesse. Au contraire elle semblait apprécier le don de ma virilité, une chose si peu modeste... La bonne soeur se comporta comme une dissolue. Mais une fois sa braise éteinte, elle s'en fut comme une damnée, hagarde, afin de se livrer à de sincères pénitences dans le secret de sa cellule. <o:p></o:p>

    Ce qui n'empêcha pas que dès le lendemain je l'honorai de nouveau. Ainsi, trente fois dans le mois elle pécha. Elle se savait faible et moi, confusément épris de l'insatiable moniale, je venais tous les jours rôder aux abords du couvent. <o:p></o:p>

    La situation n'était plus tenable. Il fallait rompre le contrat des chairs, car si j'étais un chrétien faible moi aussi, j'étais également très scrupuleux. Je conseillai donc à la religieuse de prendre quelque puissant sédatif qui eût permis d'enchaîner ses sens, pour mieux s'en libérer. Elle suivit mon conseil.<o:p></o:p>

    Mal m'en prit : j'errai des semaines durant autour du couvent, piteux. La bonne soeur avait été si exquise amante que sa perte me causa un immense chagrin. <o:p></o:p>

    Je dus me rendre à l'évidence : la nonne était rentrée dans le rang. Jamais plus elle ne se donnerait à moi. Le sédatif avait sauvé son âme, pensais-je... J'étais ravi de ma bonne action, mais affligé de devoir oublier les étreintes de la bonne soeur.

    Âmes pieuses, ne soyez pas offensées, mais la vérité est que Soeur Marie-Thérèse fut le plus grand amour de ma vie et, accessoirement, AVANT les effets du sédatif (ce qui sauve la morale de cette histoire), la plus fieffée catin que j'aie connue sur cette Terre.
    <o:p></o:p>

    347 - Rencontre au sommet

    Ce soir je vais à la Lune. <o:p></o:p>

    Je marcherai à sa rencontre, l'âme flâneuse, le pas paisible. Elle sera ronde, mon coeur sera plein. L'astre étrange est mon asile, mon vertige, mon abîme. Funambule vénéneuse de la voûte, chandelle errante de la nue, j'aime sa molle course au-dessus des toits.<o:p></o:p>

    Tantôt pâle sourire, tantôt face de diable, son mystère s'épaissit au fil de la nuit. C'est une grande Dame qui porte robe longue. C'est aussi une traîtresse qui ricane derrière les égarés. Mieux vaut s'en faire une amie. Ce soir je cheminerai sous son voilage d'éther.<o:p></o:p>

    Je la contemplerai longtemps, somnambulant entre bois et sentiers, la semelle terreuse, la tête effleurant le firmament. Je lui parlerai, et le silence sera d'or.<o:p></o:p>

    Cette nuit sera argentée.<o:p></o:p>

    Vagabonde sidérale, elle disparaîtra dans la brume du matin. Et moi, frissonnant de froid, je me hâterai vers l'âtre. A l'aube je m'endormirai, les cheveux blanchis de la poussière des chemins, la tête pleine des diamants de la nuit.<o:p></o:p>

    348 - Un verre d'eau à Verdun

    Certains étaient faits pour les délicatesses de salon, d'autres pour la mécanique, d'autres encore pour faire pousser des patates dans leurs champs. Tous se sont retrouvés pataugeant dans la boue, trébuchant sur des cadavres dans des odeurs de poudre et de charogne. Ils ont fêté leurs 26 ans, leurs 30 ans, leurs 40 ans dans des trous à rats. Mais ils réalisaient quand même qu'ils vivaient là une drôle d'époque... Moustache sous le nez et baïonnette au fusil, ils embrochaient du "Boche" du matin au soir. A Verdun c'était la sinistre spécialité. <o:p></o:p>

    Pour le reste de leurs jours, les patriotes emmagasinaient des images comme au cinématographe. A la place de la lune de miel, il y eut les tranchées. Au lieu du repas de noces, on avait prévu de la viande de boucherie. Jusqu'à satiété. Le festin fut indigeste mais mémorable. Certains en deviendront fous pour la vie, sans avoir la moindre égratignure extérieure. <o:p></o:p>

    Des naïfs avaient cru pouvoir bientôt se marier, avoir des enfants, faire pousser des patates. Des idéalistes pensaient avoir une vie normale, ne souhaitant que de se fondre dans la masse, mener une existence honnête et anonyme. Des optimistes prenaient la vie du bon côté, n'imaginant rien de pire que la pluie qui tombe, ne demandant rien d'autre que de couler des jours humbles et heureux. On leur a donné de la gueule cassée. Pour le restant de leurs jours, une grimace pour tout visage. A leur chair tendre et jeune, on a opposé l'acier des obus. C'était pour la France. <o:p></o:p>

    Quatre-vingts ans après, ils nous rebattent les oreilles avec leurs souvenirs de la "14". Ils ont aujourd'hui plus de cent ans, traînant leur gueule cassée depuis quatre fois vingt ans et radotent, intarissables sur les tranchées. La plupart se désolent d'avoir connu Verdun sous les obus. Il y en a quand même qui sont demeurés patriotes. Quelques-uns haïssent toujours les "Boches". <o:p></o:p>

    Une poignée d'irréductibles centenaires seraient même prêts à remettre ça : la guerre rend vraiment fou.<o:p></o:p>

    349 - Recyclage

    85 ans après, les balles de Verdun n'en finissent pas de siffler au-dessus de nos têtes, et les générations à venir en garderont à jamais les stigmates. De la même manière que nous nous interrogeons sur les occupations de nos aïeux qui n'avaient ni Internet ni télévision, nous nous interrogeons sur les motivations funestes qui les ont poussés à aller patauger dans la boue des tranchées.<o:p></o:p>

    Après l'ère des taupes, voici qu'est arrivée, huit décennies après, l'ère des papillons. Les internautes préparent un terrain d'entente, changent les données futures, tout en contribuant au souvenir de nos ancêtres qui n'avaient pas Internet. Les joujoux de ces derniers se nommaient baïonnettes, obus, chars. A chaque époque ses "passions".<o:p></o:p>

    Aujourd'hui les tranchées servent à enterrer les câbles de fibres optiques qui nous relient les uns aux autres. En quelque sorte, l'épée est devenue charrue.

    C'est le miracle quotidien du NET.
    <o:p></o:p>

    350 - L'effet cloches

    Je passai près de l'église au moment où s'ébranlaient les cloches : j'assistai au concert, charmé par le chant de l'airain.<o:p></o:p>

    Je ne m'étais jamais rendu compte jusqu'à ce jour qu'une volée de cloches pût être si exquise... Au son du bourdon, des souvenirs surgirent, des images survinrent.

    Grâce, puissance, majesté émanaient du métal. Peu à peu le carillonnement devint assourdissant. Une ivresse inconnue me gagna : je me sentais emporté par les clameurs argentines du clocher.
    <o:p></o:p>

    A cet instant je compris que les cloches au contact de l'homme avaient hérité d'une âme. Elles apparaissaient vivantes à son coeur enclin à leur attribuer chaleur, éclat, souffle. Ainsi la matière la plus dure pouvait lui inspirer les plus doux émois pourvu qu'elle fût travaillée avec art, patience, amour. <o:p></o:p>

    C'est alors que je vis sortir de l'église une longue créature ingrate, sorte de chèvre acariâtre au pas pressé, au regard hargneux. Chignon strict et silhouette étriquée caractéristiques... Je devinais à son aspect chagrin qu'elle était chantre de messe. Une méchante fille que l'habitude des cloches avait rendu sourde aux plaisirs de la chair, aux tendresses de l'amour.<o:p></o:p>

    Je compris autre chose : les vieilles filles au contact des cloches héritaient quant à elles d'une chasteté de fer. L'hymne du clocher faisait briller les beaux esprits, emplissait de joie les âmes généreuses, faisait battre les coeurs de braise. <o:p></o:p>

    Et rendait encore plus rigides les hymens clos.<o:p></o:p>

    351 - La rue Bruyère

    Par curiosité cette nuit je me suis déplacé jusqu'à la rue Bruyère au Mans, à deux pas de chez moi. La raison de cette excursion citadine est certes peu avouable : le 6 de la rue Bruyère fut le lieu du double crime des soeurs Papin en 1933. Que vous répondrais-je ? Qu'il faut bien satisfaire les petites noirceurs de l'âme humaine... Que celui qui ne s'est jamais repu du spectacle de la tôle froissée me jette la pierre.<o:p></o:p>

    J'ai découvert un quartier cossu avec de la pierre auguste, des trottoirs nets, des toits élevés : le règne de la bonne bourgeoisie provinciale. La rue Bruyère est large, imposante et débouche magnifiquement sur le parc de la ville, en contrebas. Elle est longée de hauts murs d'aspect austère qui protègent les nantis des regards. Cet univers feutré est plongé dans une torpeur mortelle. Cependant les demeures superbes donnent aux lieux un charme certain. Une atmosphère hautaine et désuète hante la rue.<o:p></o:p>

    Conquis par tant de grâces bourgeoises, j'en oubliais les soeurs Papin. J'aimais ces murs épais entourant l'élite mancelle. Derrière, je devinais des trésors de marbre, des asiles divins : parcs privés, jardins sous verrière ou cours pavées de luxe. Le tout mêlé de moeurs élégantes. <o:p></o:p>

    Les soeurs Papin étaient à ce moment vraiment loin de mes pensées... Tout à mes émois architecturaux, je flânais de longues minutes, attentif à l'ambiance, l'oeil musard. Dans la rue, pas un chat. Silence nocturne parfait. <o:p></o:p>

    Soudain, un cri. <o:p></o:p>

    Je sursaute, cherche autour de moi, inquiet, et constate aver effroi que je viens de passer juste devant le numéro 6 de la rue. <o:p></o:p>

    Les soeurs Papin !<o:p></o:p>

    352 - De belle société

    Elle était bourgeoise en diable : chapeau chic et noire dentelle, avec un rien de malice hautaine dans l'oeil. Le verbe citadin, le ton haut perché, tout en élégance maniérée, elle était belle comme une avenue bordée de marbres.<o:p></o:p>

    J'aimais sa façon de toiser les plus humbles. Le talon aigu, la moue facile, le coeur sec... Son panache était délicieusement urbain. Il lui fallait un certain modèle de sac-à-main pour sortir, de l'éclat jusque sous sa semelle, un parfum qui fût cher. Elle paradait, impériale. <o:p></o:p>

    Exquisément futile.<o:p></o:p>

    Elle s'adressait aux plombiers avec condescendance, faisait la charité avec ostentation, choisissait ses amants au moins aussi fortunés que son défunt mari : c'était une femme de goût qui avait de la moralité.<o:p></o:p>

    Elle avait de la conversation, sachant retenir longuement les attentions sur sa toilette. Elle avait aussi le sens des affaires, touchant mensuellement ses rentes. Son tact était divin : jamais elle ne faisait allusion à l'indigence de ses interlocuteurs aux revenus modestes, bien qu'elle évitât généralement de converser avec eux. Elle ne parlait d'argent qu'avec son banquier, qui faisait aussi partie de son cercle d'amants.<o:p></o:p>

    Mais ce que j'appréciais par-dessus tout chez elle, c'était son maintien le dimanche à la messe dans la cathédrale. Sa dignité me comblait d'aise. C'était un spectacle que de la regarder prier avec une si sincère froideur... Elle exposait ses plus fins bijoux, affichait sa moue la plus résolue, exhibait son chapeau le plus recherché.

    Je me réjouissais à l'idée de la rejoindre devant le parvis, car comme d'habitude je savais qu'au sortir de l'office, pieuse comme elle était, elle me manderait pour lui servir de dominicale compagnie.
    <o:p></o:p>

    353 - Berthe a manqué sa chance

    Le baron s'ennuyait avec ses sempiternelles conquêtes, toutes créatures de choix. Blasé de leur morne vénusté, il décida de séduire un laideron : la repoussante Berthe constitua sa plus odieuse idylle. <o:p></o:p>

    Elle le charmait avec ses maladresses, sa physionomie simiesque, ses allures grotesques, ses disgrâces divertissantes, sa sottise congénitale, son hymen sans intérêt.

    Elle devint sa favorite. Le baron aimait s'afficher au château en si haïssable compagnie. Berthe était son bouffon. Jusqu'au jour où une fée aimable transforma le petit canard en cygne.
    <o:p></o:p>

    Berthe pris son envol, quitta le baron pour aller pondre un oeuf dans un nid autrement plus douillet. L'oiseau élu fut Monsieur le curé tout de noir vêtu. Un pieux bossu qui aima avec charité la belle Berthe, ex laideron. <o:p></o:p>

    Entre temps l'oeuf avait éclos. En sorti un baronnet à clochettes. On accusa le curé d'avoir engrossé la belle, anciennement laide. Il nia mollement, adopta le morveux à sonnettes et vécu longtemps avec l'argent des quêtes, la Berthe -qui avait été si peu plaisante jadis-, sa bosse et le bâtard à grelots qui fut finalement appelé "Gaspard".<o:p></o:p>

    Ce dernier devint bouffon officiel du roi vers l'âge de 47 ans. <o:p></o:p>

    La morale de cette histoire, c'est que les fées aimables devraient s'occuper du suivi de leurs protégés qui ne savent pas toujours tirer les meilleurs profits de leurs coups de baguettes.<o:p></o:p>

    354 - Les poètes

    Ce que les puits profonds ne savent pas, c'est l'éclat des nues, le feu des orages, le souffle des tempêtes. Et la subtilité des cendres. <o:p></o:p>

    Les poètes, imbéciles éclairés, pataugent dans les étoiles pendant que les autres fauchent leur blé quotidien. <o:p></o:p>

    Poète à la lyre, tu n'es qu'un loqueteux ! Honte à toi qui a les pieds boueux : lorsque tu chantes le ciel tu crois faire l'oiseau, alors que tu ne fais que la mouche. Vermine issue de la vermine, tu retourneras à tes vers : seule récompense de ta vanité.<o:p></o:p>

    Paysans, cul-terreux, fossoyeurs du vent, je vous aime ! Vous les planteurs de légumes, les récolteurs de pluies, vous les oracles des champs, les ramasseurs de soleil, vous êtes les vrais poètes de ce monde. Vos tomates qui mûrissent enchantent mon coeur, vos patates adoucissent mes moeurs, vos poires à l'automne tombent sur ma tête. Je me perds, ivre de plantules, dans vos sillons féconds.

    Muse, vaine compagne de nos panthéons, ferme-là ! Écoute plutôt le chant âpre et vrai du laboureur. Écoute gémir la femme qu'il ensemence. Cette paysanne que tu railles au son de ta lyre, elle couvre de sa voix énorme tes cordes si sensibles... N'entend-tu pas vagir le fruit de ses entrailles ? Ils l'ont appelé Gaspard, tandis que tu te fais nommer chimère. Tu vois, tu n'es que fumée.
    <o:p></o:p>

    Muse, vieille souche que tu es, le poète aux pieds nus est bien fou, qui se répand en verbiages pour la seule gloire de tes racines sèches. Parce qu'il n'est point chaussé, il se prend pour un albatros. Mais ses ailes ressemblent aux oreilles qu'agitent les ânes, et son chant précieux s'apparente au nasillement du canard.<o:p></o:p>

    Laissez monter la gerbe et mûrir la graine, vous les joueurs de luth. Pendant que croissent la carotte et le chou, jouez, jouez donc. Chantez le crépuscule à vous en soûler jusqu'à l'aube.<o:p></o:p>

    Vos muses sont mortes depuis longtemps et vous ne le savez pas. Depuis une éternité la Poésie a déserté les constellations pour se réfugier dans les potagers. Orgueilleux que vous êtes, vous ne voulez rien savoir. Alors toujours chantez dans la nuit, marchez sans semelle, poursuivez votre quête... Continuez à ensemencer le ciel de votre salive, vous ne récolterez que des postillons.<o:p></o:p>

    Et si un jour vous vous mettez en tête de creuser la terre, vains comme vous êtes, vous hériterez encore et toujours de salades.<o:p></o:p>

    355 - Une vision des choses

    En rasant la pointe du clocher, la Lune m'apparut comme un Graal à atteindre. Ce soir-là les choses d'apparence les plus anodines dévoilaient un sens caché : je percevais l'essentiel.<o:p></o:p>

    En imagination je remplaçai la pierre par le feu et l'acier : l'église devint fusée. Le vaisseau désignait l'astre, prêt à s'affranchir de la pesanteur. Je vis le mastodonte s'élever dans un bain de lumière, majestueux.<o:p></o:p>

    Je le voyais qui parcourait les profondeurs sidérales : ma pensée vagabonde le suivait dans sa course poétique vers l'infini. <o:p></o:p>

    Les choses ayant pris une soudaine hauteur sous mon regard neuf, je voyais le monde avec vérité. Devant moi la pierre inerte avait déployé ses ailes. La matière sous l'éther s'était allégée.<o:p></o:p>

    Et je demeurai au pied de l'église à fixer la voûte étoilée, idiot.<o:p></o:p>

    356 - Quand le chardon se fane

    Elle était aimable, vertueuse, fort intelligente, cultivée, douée pour les Arts, les sciences, et même pour la cuisine, mais affligée d'une rare laideur. Nul ne la courtisait, à part ses précepteurs et son curé car, rappelons-le, c'était une femme éprise de connaissances et de religion. De plus ces commerces étaient assez chastes, on le conçoit.<o:p></o:p>

    Il ne lui restait que le bedeau pour satisfaire ses aspirations amoureuses. Lui-même, bien qu'il fût l'idiot incontesté du village, n'en était pas moins agrégé de philosophie, pédant à l'envi, hérétique faute de mieux et foncièrement mauvais. Mais surtout, aussi contrefait qu'elle était repoussante.<o:p></o:p>

    Elle lui offrit son coeur. Il le refusa, préférant prendre son hymen. Après moult hésitations elle finit par accepter de se faire déflorer les voies vaginales par l'agrégé moyennant la conversion de ce dernier à la cause pie. Le marché ne déplut point au paillard. Après un mariage sans faste ni dépens, elle devint acariâtre, sotte et fielleuse, délaissant Arts et sciences, et même religion. <o:p></o:p>

    Au bedeau mariée, de ses livres séparée, de son amabilité débarrassée, mais toujours aussi laide elle était.<o:p></o:p>

    357 - Parole vibrante

    Je suis corde sensible, odeur de bois, poussière des siècles. J'ai des ailes, tout comme un ange, et ma voix à la fois rauque et sucrée ressemble à s'y méprendre à vos souvenirs d'enfance. Mon chant n'est pas le chant du vent, mais le cri du diable, le baiser de la sorcière, la morve de la larve et le vol du papillon, la grimace du bossu et le sourire de la fée. J'enchante les coeurs, j'envoûte les âmes. J'effraie les enfants, indispose les moribonds, attendris le coeur des amants.

    Et fais aboyer les chiens.
    <o:p></o:p>

    Je suis longue mèche que l'on frotte, que l'on frappe, que l'on effleure, et j'ai une âme. Je suis vieux cheveu d'or qu'un crin vient lisser, qu'un marteau cogne, qu'un doigt caresse. Lustré de cire, mon ventre recèle gargouilles, lutins, fêtes joyeuses et même pluies maussades.<o:p></o:p>

    Piano, violon, guitare je suis. Maladroits, virtuoses, assassins vous êtes, vous qui me maniez. Entre vos mains je suis un prince. L'austérité sied à mes allures fines, mais j'aime aussi me faire allègre, vivace, modéré... <o:p></o:p>

    Enfin sachez surtout que mes cordes vives sont choses sérieuses : une affaire d'hommes.<o:p></o:p>

    358 - La ronce et la plume

    Je ne vous oublie pas, laide chartraine. Vous demeurez chère à mon coeur, vous qui avez si bien su me faire aimer les faces de gargouilles. Et les larmes des poupées de chiffon. J’aime vos yeux, beaux comme des étangs. Vos lèvres closes sont comme la rose sous le givre : sanguines, glacées.<o:p></o:p>

    Amante onirique, vous le visage sans beauté, vous le front de misère, votre couronne d’épines m’agrée. Vous plaisez à mon coeur, adorable victime. Si frêle, si pâle… Je célèbre vos grâces arides. Vous êtes un cantique, une arène, un tombeau. Cristal et austérité se mêlent en vous.<o:p></o:p>

    Je vous préfère aux fatales créatures à l’oeil cerclé de noir : votre sècheresse vous confère une authentique beauté. Vous portez un deuil radieux. Votre mélancolie met du feu dans vos prunelles. Belle vous êtes, vous la contadine, vous la misérable, vous l’éplorée. Que ne vous ai-je proposé un amour pervers et beau jadis, sous le ciel chartrain ? <o:p></o:p>

    Affligé je suis, moi l’esthète, moi le cruel, moi la plume.<o:p></o:p>

    359 - Mirage anachronique

    Je le vois à 130 années de distance, arpentant les chemins ensoleillés des environs d'Arles. Avec son chapeau blanchi par la poussière, sa besace typique, son air parisien, je le reconnais. C'est Alphonse Daudet. L'image est nette. Je le vois, l'entends, le sens. Ma pensée l'escorte. Je suis à ses côtés, en plein XIXè siècle. Il chemine vers Fontvieille. J'entends le bruit de ses pas, le balancement de sa besace, et j'ai chaud sous le soleil de Provence. <o:p></o:p>

    Dans le ciel, pas un nuage. Juste quelques oiseaux furtifs dans la lumière estivale. Devant moi, un paysage radieux. La sérénité, à perte de vue. Je me fonds avec aisance dans ce siècle révolu, comme s'il avait été le mien : j'oublie les traînées blanches de nos avions, le bruit de nos moteurs, tout le vacarme de l'ère technologique. Je fais corps avec la lenteur d'une autre époque, avec le pittoresque, le désuet d'un siècle défunt. Des parfums oubliés se réveillent à travers moi... Et réapparaissent des sentiers, enfouis dans un autre âge. Daudet est là, qui marche paisiblement. J'assiste à la scène, enchanté. Moi fantôme, lui vivant

    Il s'assied sur le bord du chemin à l'ombre d'un arbre, tire de sa besace un fromage, du pain bis, quelques pommes, une bouteille de vin coupé d'eau qu'il se verse dans une cruchette... Festin d'un autre temps.
    <o:p></o:p>

    Yeux clos et coeur quiet, je l'observe à 130 ans de là, témoin spectral, fugace mais privilégié d'instants de sa vie. Étrange intrusion dans le passé sur les pas de Daudet, quelque part en Provence... A son insu, surpris dans ses gestes familiers au gré d'une apparition, d'un songe éveillé ! Le rêve est cependant précis,  réaliste : immergé par la pensée dans ce monde qui n'a plus cours, je m'éveille à ses charmes. <o:p></o:p>

    De mon XXIè siècle je me sens loin, très loin : en compagnie de Daudet je suis. Dans l'intimité de son époque. Là où la ville avec ses bruits de sabots, d'enclumes et de cloches respire la campagne, où partout l'âtre réunit les âmes, où l'humble chandelle éclaire les étables, allume les chambres, où la Lune sert de lanterne... Hanté par ma vision, je finis par faire totalement partie de l'univers qui m'habite.

    Sustenté, reposé, Daudet se lève. Il hésite un peu avant de reprendre sa route, car le soleil commence à être accablant. Puis je le vois s'éloigner lentement dans la lumière de l'été provençal. Il se dirige vers un horizon indéfini, un décor noyé dans une lumière éclatante.
    <o:p></o:p>

    Soudain, la vision s'estompe. <o:p></o:p>

    Alors la silhouette de Daudet devient de plus en plus diffuse, irréelle. Je peux cependant l'apercevoir cheminer quelques instants encore, avant que tout ne s'évanouisse parfaitement. Juste avant de sortir de mon rêve, au loin dans la campagne tremblante, en direction des pas de Daudet je parviens à distinguer, frêles et déjà flous sous les effets de la vision mourante, les contours majestueux et éoliens de ce qui constitue les ailes d'un auguste, légendaire, ancestral moulin.<o:p></o:p>

    360 - Les ravages de la ferme

    La grand-mère regarde tristement par la fenêtre crasseuse, la tête vide. Elle reste là, muette, placide, stupide. Dehors, tombe une pluie maussade. Le grand-père impotent étendu dans son fauteuil a les yeux fixés sur un plafond infiniment terne. Il attend.<o:p></o:p>

     La pièce est sombre, l'ambiance mortelle. La mère est en train de nettoyer des seaux de zinc qui recueilleront le lait des vaches que sa fille Marie-Sophie ira traire à la main, tantôt. Dans cette salle qui fait aussi cuisine on n'entend que le bruit du chiffon qui astique les seaux. Le père est assis sur le banc. Il songe avec anxiété à ses cultures qui prennent l'eau : depuis trois jours il pleut sans discontinuer. Ca sent le pot-au-feu dans la pièce. L'abbé doit venir manger chez cette famille de paysans honnêtes, travailleurs, arriérés.<o:p></o:p>

    Il est sinistre l'abbé avec sa sempiternelle soutane, ses prières mornes, son air de déjà mort. Ses conversations surtout sont déprimantes : toujours à parler des enfers, des hérétiques, des cultures du père ou des vertus de la continence. Jamais un rire n'est sorti de sa bouche qui semble ne savoir que maudire. Il sent la poussière, la superstition et le vieux missel.<o:p></o:p>

    Marie-Sophie regarde elle aussi par la fenêtre, l'air songeur. C'est une jeune fille qui aurait pu être jolie si les années passées à la ferme n'avaient corrompu ses traits, si les longues soirées passées en famille dans la pénombre à parler de tout et de rien et se terminant dans le silence à attendre que le temps passe n'avaient ôté de son regard d'adolescente la joie de vivre. Les visites répétées de l'abbé ont d'ailleurs fini par atténuer considérablement en elle la dernière étincelle de ce feu infus. <o:p></o:p>

    Avec son fichu sur la tête, son tablier autour de la taille, sa louche à la main, Marie-Sophie à l'air d'une petite vieille dans cette ferme de mangeurs de pots-au-feu et de moribonds. Elle regarde la pluie tomber dans les bruits de nettoyage de seaux à lait. Elle a le coeur gros. Dans cette ferme isolée, elle n'a pas vingt ans qu'elle est déjà morte. Depuis toujours elle vit avec ses parents, de vrais tombeaux ambulants. Et avec ses grands parents. Des éternels enterrés, eux. Nulle joie sous ce toit toujours gris. <o:p></o:p>

    Inculture, obscurantisme, bigoteries sont les seuls horizons promis à Marie-Sophie. Chez ces parents ignares, insensibles, sclérosés, jamais l'idée que leur fille puisse un jour vivre ailleurs, faire autre chose que traire les vaches, manier la fourche ou s'échiner à ramasser des patates dans les champs n'a effleuré leur cervelle durcie. Ou ramollie.<o:p></o:p>

    Maintenant le grand-père ronfle dans son fauteuil sale : à force de fixer le plafond, il est allé le rejoindre au pays des songes, son plafond. La grand-mère radote des "Quel temps de chien y fait, c'est-y pas malheuleux de voil ça !" en roulant des "R" à faire sombrer dans un abîme de grisaille une armée de lurons. Le père pense toujours à ses chères cultures, absent. La mère est absorbée dans sa tâche de quincaillière, en train de frotter ses vieux seaux en zinc.<o:p></o:p>

    Soudain, on frappe à la porte. <o:p></o:p>

    L'étable humaine sort de sa torpeur. Une silhouette apparaît, austère. C'est l'invité, tout de tristesse vêtu, son missel à la main. Il hume avec un air taciturne le pot-au-feu qui mijote sur la cuisinière. Marie-Sophie ne quitte pas du regard la fenêtre. Elle ne vient pas comme à son habitude saluer l'abbé, lui désigner le banc respectueusement. Elle reste là à méditer devant la fenêtre, le regard perdu.

    Elle rêve d'amour.
    <o:p></o:p>

    361 - Amantes et soumises

    Les femmes sont faites pour nous faire rêver, nous donner du plaisir. Et accessoirement, pour enfanter. La femme est par nature soumise, voire franchement masochiste. La fonction essentielle des femmes consiste à être belles, afin que nous puissions les désirer. Dans la même logique les femmes laides sont par conséquent des êtres inutiles, voire nuisibles et il faut les laisser militer à leur guise dans les associations de défense de la cause féminine. En général chez ce genre de militantes on ne trouve que des lesbiennes, et ça ne nous dérange guère de voir les fleurs de pissenlits se lutiner entre elles lorsque nous avons pour nous les roses.<o:p></o:p>

    On reproche aux tenants du discours machiste leurs conceptions primaires, réductrices de la femme. Cependant combien de femmes laides aimeraient accéder au trône de la beauté, être réduites à de "simples" créatures ? Etre aux yeux du monde seulement belles et rien d'autre que belles, c'est le malheur que se souhaitent bien des femmes, bigotes de province ou bien éternelles frustrées...

    Voyez toutes les aspirantes aux lauriers lors des concours de beauté : ces filles qui défilent ne sont point laides mais belles. Et elles aspirent à plus de beauté encore... Elle aspirent particulièrement à la reconnaissance par la seule beauté. Rien de moins. Combien de femmes rêvent d'être mannequins plutôt que videuses de poubelles ou ouvrières de chantiers publics ?
    <o:p></o:p>

    N'est-ce pas la preuve que la femme est fondamentalement peu encline à militer sur la parité des sexes et naturellement disposée à d'autres choses, futiles et charmantes ?<o:p></o:p>

    362 - Le sort et la fortune

    L'aristocrate était marié à une sorcière. <o:p></o:p>

    Il était jeune, beau, galant. Elle était vieille, laide, méchante. C'était un mariage de raison : l'or avait présidé à leur hyménée. Une fortune pour tout dire.

    Elle passait ses journées à maudire ses semblables, à cuisiner des recettes horribles dans son chaudron, à étriper des poulets. Lui, lisait des vers, rêvait dans les chemins, déflorait des pucelles.
    <o:p></o:p>

    L'épouse si joliment dotée valait bien quelque sacrifice, se disait le hobereau. Aussi le soir s'acquittait-il consciencieusement de son devoir conjugal, bien qu'il fermât les yeux pour ne point voir la grimace de l'amante qui lui tenait lieu de visage. Il l'aimait cependant beaucoup : durant l'acte il songeait aux tintements argentins des écus, ce qui lui donnait des ardeurs nouvelles. Des mots d'amour sortaient de sa bouche : il parlait pourcentages, taux d'intérêt, rentes...<o:p></o:p>

    La chambre nuptiale résonnait de chiffres tendrement soupirés. Dans le noir les rêves bancaires du hobereau conféraient beauté à l'épousée. Alors l'aristocrate rouvrait les yeux, les plongeait dans ceux de sa femme et y trouvait des diamants qu'il convertissait aussitôt en écus, mentalement. <o:p></o:p>

    Ainsi les jours du jeune homme furent heureux, lui qui porta le doux fardeau de l'or. Ceux de sa femme furent affreux : elle perdit un poumon lors d'une maladie héréditaire. Puis un cancer la rongea par le bas. Elle s'en sortit après d'atroces douleurs. N'importe ! Le sort lui fut autrement fatal : elle chuta d'un cheval lancé au galop, lui-même renversé par un bourgeois ivre qui traversait la route avec son gros âne. La tête de la rescapée du cancer cogna contre le coin d'une statue antique qui traînait sur le bord du trottoir. Son crâne ne résista pas au choc contre l'objet d'art. <o:p></o:p>

    Elle mourut après 33 jours d'agonie.<o:p></o:p>

    363 - Le fossoyeur et l'éplorée

    - Qui donc gît dans cette tombe, elle n'a pas de nom ?<o:p></o:p>

    - Cette tombe n'a pas de nom en effet. Elle est vide.<o:p></o:p>

    - Vide ? Elle m'a l'air bien apprêtée cependant.<o:p></o:p>

    - Madame, qui que vous soyez, sachez que cette tombe est bel et bien vide. Le mort se fait désirer. Il traîne en chemin.<o:p></o:p>

    - Ne serait-ce pas Raphaël, ce mort qui fait des siennes ?<o:p></o:p>

    - C'est bien lui, effectivement.<o:p></o:p>

    - Alors sachez que c'était mon amant et que ça ne m'étonne pas de lui. Cela dit en tant qu'amante du défunt, je suis en droit de m'étonner de ne pas voir son nom gravé au haut de cette tombe.<o:p></o:p>

    - Madame, qui que vous soyez, amante d'un vivant ou d'un cadavre, souffrez que le défunt ait désiré faire graver les noms de ses aimées au sommet de sa pierre tombale. Par ailleurs le mort est tout frais, en général on s'occupe de l'épitaphe une fois le cadavre installé dans sa résidence, clé en main si je puis dire.

    - Et quels étaient les noms de ses amantes, vil fossoyeur ?
    <o:p></o:p>

    - Attendez voir que je regarde les archives... Pour les noms à faire graver sur cette tombe vierge, il y avait Elodie, Christine, Isabelle, Ophélie, Kristel, Chantou, Marie... <o:p></o:p>

    - Avez-vous une Marianne dans votre liste ?<o:p></o:p>

    - Une comment dites-vous ?<o:p></o:p>

    - Marianne. M comme Mort, A comme Agonie, R comme Rigidité cadavérique, I comme Inhumation... <o:p></o:p>

    - Marianne... Attendez voir... Marie... Marie-Ange... Marie-Anne... Non, Marianne j'ai pas. <o:p></o:p>

    - Stupide manoeuvre, auriez-vous omis de noter le nom de sa dernière aimée ?<o:p></o:p>

    - Madame, je ne suis pas graveur sur marbre, mais fossoyeur. Ca n'est pas moi qui m'occupe de ce genre de détail. Je ne fais que vous lire les archives. Adressez-vous à qui de droit pour votre réclamation. De toute façon les archives seules font autorité. Si "Marianne" n'est pas dans le registre officiel, c'est que le défunt n'a pas émis la volonté de faire graver ce nom. C'est clair. A mon avis il ne vous aimait pas tant que ça. <o:p></o:p>

    - Le ferme, imbécile de manuel ! En fait c'est parce que je fus justement sa dernière amante. Mon nom n'est pas dans vos archives parce que le défunt n'a jamais su que je l'avais embrassé. Je n'avais même pas songé à ce détail stupide... A la minute où je fus son amante, il était déjà mort. Tué par ma propre main. Tant pis pour moi, je ne connaîtrai pas la gloire tombale. Allons, hâtez-vous dans votre tâche fossoyeur, on ne saurait faire attendre les morts. <o:p></o:p>

    - Madame, permettez-moi de vous rappeler que pour le moment c'est le mort qui se fait attendre.<o:p></o:p>

    364 - De fer et de soie

    Je porte canne, chapeau, gants blancs et lorgnon dans les pires circonstances. J'arbore une moue hautaine devant le curé, le banquier, les domestiques. Aux amantes je réserve mes crachats. J'ai la gifle facile, le mépris inné, le fiel distingué. J'ai un sifflet dans la gorge, une carte de visite dans le coeur, de la glace dans le sang. <o:p></o:p>

    La dentelle me sied comme une seconde peau. Je suis guindé, esthète, arrogant. <o:p></o:p>

    Et parfumé. <o:p></o:p>

    Mes moeurs sont compliquées, mes semelles feutrées, mes sentences claquantes. Je raille, persifle, tape du pied pour un mot, une lettre, une virgule. Impatient, coquet et capricieux, j'ai des exigences de petit seigneur. <o:p></o:p>

    Mes politesses ressemblent au dédain. Mes rires sont des sarcasmes, mes larmes des faiblesses, mes silences des énigmes. <o:p></o:p>

    Et mes mots, des piques.<o:p></o:p>

    Mes actes les plus anodins sont codifiés à l'extrême. Ma vie est empesée par des protocoles complexes, des cérémonials désuets, des usages d'un autre temps. J'ai le sens du solennel. Chez moi le rituel est oppressant. Je cultive le mystère, l'étrangeté, le baroque.<o:p></o:p>

    J'avance masqué, hoche la tête, regarde de haut. On me dit cruel, obséquieux, perfide : je ne suis qu'un dandy.<o:p></o:p>

    365 - L'oeuvre du temps

    Elle avait un nom unique : Rosemonde-Aimée. <o:p></o:p>

    L'image de mon premier amour me revenait en mémoire, tandis que je flânais sur le port. L'air doux du printemps, l'écume, la brise m'amenaient naturellement au souvenir de Rosemonde-Aimée, la seule étoile de ma vie. Rosemonde-Aimée, joyau pur de ma jeunesse, ange descendu sur Terre, Amour virginal...<o:p></o:p>

    On s'était juré mille sornettes sur la plage. Serments ingénus de l'âge pubère... Nous nous perdîmes de vue, elle m'oublia, se maria sans doute. Trente années s'étaient écoulées. Je ne l'avais plus jamais revue. Dieu seul sait ce qu'elle est devenue aujourd'hui.<o:p></o:p>

    Je me remémorais avec tendresse nos étreintes sous les étoiles. Chastes, exaltées. Rosemonde-Aimée avait toujours représenté pour moi l'Amante. C'était une gazelle, une créature linéale, éthéréenne, évanescente. La grâce incarnée. Elle avait une voix comme le chant de la mer, des flots d'or pour toute chevelure, de l'azur dans le regard. Une écume sur les lèvres aussi : promesse d'un baiser qu'elle ne me donna jamais. <o:p></o:p>

    Des cris stridents me sortirent de ma rêverie : une espèce de monstre femelle s'agitait à quelques mètres de moi. Enorme, rougeaude, hideuse. La vendeuse de poisson penchée sur ses cageots extirpait les viscères de sa marchandise tout en hurlant sur son mari ivre qui tentait maladroitement de justifier son état. <o:p></o:p>

    Négation parfaite de l'Amour, la femme m'inspirait dégoût, pitié. Le spectacle était pittoresque, affligeant, grotesque. L'hystérique agonissait d'injures son mari penaud, minuscule à côté d'elle. Elle avait une cigarette jaune aux lèvres, des mains d'ogresse, une poitrine titanesque. Une vraie caricature "cunégondesque". Le tue l'amour par excellence.<o:p></o:p>

    Comment cette femme avait-elle pu inspirer de l'amour à cet homme, me demandais-je ? Elle fut donc jeune et attirante elle aussi ? En voyant ce mastodonte, j'avais peine à m'imaginer la chose ! Comment en était-elle arrivée à ce degré de déchéance ? Quelle dégradation s'étalait devant moi ! Après m'avoir amusé trente secondes, la vue de cette vendeuse de poissons me fit ardemment désirer me replonger dans ma quiète rêverie...<o:p></o:p>

    Le souvenir de Rosemonde-Aimée agissait comme un antidote face à ce spectacle, un baume contre l'horreur de cette scène.<o:p></o:p>

    Je poursuivis mon chemin le long du port, faisant semblant d'ignorer la mégère lorsque je passai à sa hauteur. Je hâtai le pas. Derrière moi j'entendais de loin en loin les éclats de voix du phénomène.<o:p></o:p>

    Soudain, je blêmis.<o:p></o:p>

    Son mari, après avoir lâché quelques jurons, nomma l'acariâtre épouse. Cette femme, était-ce possible que... Il la nomma distinctement, et c'était inconcevable à entendre. A chaque fois que je repense à ce nom prononcé par l'ivrogne s'adressant à sa femme, un frisson terrible m'envahit. Je l'entends encore :<o:p></o:p>

    - Ben moué je vais te dire ! Tu vaudras jamais l'vin que j'déglutis tous les jours pour mieux oublier ta face de beuglante, tu m'entends la Rosemonde-Aimée ?<o:p></o:p>

    366 - Vieille vipère

    La vieille femme se promenait toujours avec des serpents dans les poches. Ses yeux de sorcière effrayaient les enfants. Sa méchanceté n'était plus à prouver. Elle jetait parfois un ou deux serpents dans les boîtes à lettres de ses ennemis. Ou elle crachait sur les tombes des ancêtres de son village. Ou bien elle maudissait le coq perché sur le clocher. Elle était un peu folle, un peu jeteuse de sort.

    Un jour je la surpris au détour de la forêt en train de danser avec Dieu sait quel diable quelque sarabande macabre sous la Lune.
    <o:p></o:p>

    Par chance j'avais avec moi un gourdin de bois vert et un sac de chats sauvages. Je lui tombai dessus sans lui laisser le temps de souffler. Après l'avoir rossée sans faiblir plusieurs minutes d'affilée, je lui jetai le contenu du sac sur les omoplates. Pendant que les bêtes lui déchiraient la peau du dos, je m'éloignai, satisfait, avec une bonne suée sur le front qui témoignait de mon ardeur à la tâche.

    Le lendemain la vieille, plus fielleuse que jamais, claudiquait dans la rue, les os rompus. Penaude, elle passa devant moi sans oser croiser mon regard. Mon triomphe était éclatant. Je l'entendais qui rageait dans ses moustaches. Les enfants moqueurs lui jetaient des pierres. Je les encourageais, railleur.
    <o:p></o:p>

    Elle mourut le surlendemain, mordue par un serpent.<o:p></o:p>

    367 - La belle ambiguë

    Ses cheveux clairs cascadent le long de ses épaules et font autour de son visage une parure solaire. Son teint est frais, sa joue plate, son front lisse. Sur ses lèvres, un sourire de femme : cosmétique de luxe et dentition éclatante. De la dentelle habille son épaule, de la soie couvre son sein, des diamants pendent à son cou. <o:p></o:p>

    Elle est jeune, fine, blonde.<o:p></o:p>

    Mais fort laide. <o:p></o:p>

    368 - La porteuse de cierge

    Elle était si fière de porter le gros cierge ! Le seul honneur qui fût à sa portée. Son rêve de célibataire provinciale se réalisait tous les dimanches. En tête de procession, elle se sentait pousser des ailes. Ha ! Il fallait la voir parader dans la petite église de son village, la tête haute, le talon bas, solennelle et ridicule...<o:p></o:p>

    Dans sa cervelle étriquée de vieille fille, elle ne réalisait pas encore que ce cierge qu'elle hissait si haut dans son estime, étreignait si fort entre ses doigts, arborait avec femelle vanité devant les autres fidèles trahissait en fait ses désirs les plus chers, qui étaient aussi les moins avouables... <o:p></o:p>

    Le curé accoutumé aux fièvres suspectes de ses ouailles avait plus que les autres conscience que la processionnaire, à travers l'objet pieux, rendait confusément hommage à quelque vaillante virilité... Ce cierge, elle le pressait comiquement contre sa poitrine, le baisait sans pudeur, l'exhibait tel un sceptre magique.

    Elle processionnait ainsi dans l'église chaque dimanche au son de l'harmonium, s'imaginant affermir sa réputation d'abstinente. Mais qui était encore dupe ?
    <o:p></o:p>

    La flamme du flambeau montant vers le ciel désignait tacitement son hymen clos : la prude montrait trop bien ce qu'elle voulait cacher, le masque de sa dévotion ayant pris définitivement les traits du vice. Elle était bien la seule à ignorer que l'éclair de son cierge ne symbolisait rien d'autre que le feu de sa chair inassouvie... Cécité de bigote. <o:p></o:p>

    Ainsi elle se donnait en spectacle à la messe devant les notables amusés, la misère de sa condition la rendant décidément sotte. L'image de piété qu'elle pensait transmettre le dimanche à l'assemblée se transformait à son insu en aveu éhonté : ses prières publiques étaient tout à la gloire de ses obsessions phalliques.<o:p></o:p>

    369 - L'abreuvoir

    C'était un gars comme elle les aimait. Un peu marin, un peu canaille, avec une odeur de foin dans les cheveux. Vivant à la bohème, il se louait de ferme en ferme, de temps en temps. Il n'avait pas son pareil pour convaincre les plus rétives : toutes succombaient à son charme. Il séduisait les filles de ses patrons, lorsqu'elles étaient à son goût, laissant derrière lui soupirs et langueurs. Et un parfum de mystère aussi.<o:p></o:p>

    Gertrude, la fille du fermier, avait des vues sur le nouveau commis. Le soir-même elle lui offrit son hymen. Il ne le refusa point. Il demanda cependant un dédommagement : la dévergondée était laide. Elle lui accorda six sous. Il les refusa en lui crachant au visage. Il voulait l'abreuvoir à vaches du père. Celui qui trônait au milieu de la cour de ferme, splendide, avec des cales larges et des rebords élégants. Gertrude prit peur, pleura, supplia l'infâme de ne pas exiger d'elle pareil sacrifice... Rien n'y fit, l'amant réclamait son abreuvoir en échange de ses services malhonnêtes. Elle dut céder. L'autre s'éclipsa dans la nuit, tirant péniblement derrière lui son butin indu. <o:p></o:p>

    Le lendemain Gertrude dut expliquer au père les circonstances de la disparition de l'abreuvoir. Le scandale fut énorme. On la maria promptement au garde-champêtre qui racheta un abreuvoir neuf au fermier. Trente ans après le garde-champêtre mit la main sur le dissolu qui n'avait en fait jamais quitté le canton. Les faits étant prescrits par la loi depuis vingt ans, il fut aussitôt relâché. Il mourut quatre ans plus tard dans les tranchées de Verdun, en 1917. Aujourd'hui on peut lire son nom sur le Monument aux Morts du village voisin où s'est passée cette triste histoire : Alphonse Foisselle.<o:p></o:p>

    370 - Un dimanche en province

    C'était un vieux garçon issu d'une petite ville perdue au fin fond de la Sarthe. Un authentique rescapé du monde moderne. Chez lui ça puait le chien, les placards pleins de poussière et les vieux habits. Odeurs de vieillot et de renfermé. Une ambiance mortelle émanait de sa maison.<o:p></o:p>

    Dans la salle de séjour, en réalité lieu de débarras éternellement sombre, encombré de boîtes en cartons, de reliques ineptes, de bibelots imbéciles, l'ennui régnait du matin au soir. Partout, des portraits jaunis du pape à tous les âges de son règne et diverses têtes de pontifes saint-sulpiciens... Quelques photos de la mère aussi -sévère- (une dévote trépassée depuis plus de vingt ans), et surtout des calendriers antédiluviens accumulés au fil des décennies. Sur les murs, un papier peint à mourir.<o:p></o:p>

    Sur la télévision, dernier outrage au goût, témoignage de l'imbécillité la plus crasse, vestige d'une existence toute vouée aux petitesses, une superbe vierge en plastique.<o:p></o:p>

    Toute blanche, barrée de bleu, couverte d'une fine couche noirâtre, elle trônait : toute l'âme de la maison était là. Gâtée par le temps, pieusement immobile depuis vingt, trente ans, l'horreur bicolore avait étrenné plusieurs modèles de récepteurs de télévision. Et lui de l'admirer benoîtement... Vieille cervelle apathique !<o:p></o:p>

    Je me retrouvais avec joie entre les quatre murs ternes de ce demi taudis en compagnie de son hôte, aussi terne que sa bicoque. J'aimais observer ce cas pathétique, ayant toujours raffolé "d'exotisme de proximité". <o:p></o:p>

    - Vous prendrez bien un petit café, hein ? Vous prendrez bien un petit café... Oui... Ha ben oui... C'est bon un café, surtout de ce temps là... Hein ? Ha ben oui alors...

    (Puis, s'adressant à son chien : )
    <o:p></o:p>

    - Ben oui Sultan, je sais ben que tu veux un su-sucre... Ben oui Sultan ! Gentil hein... Il est-y pas beau mon chien-chien, hein ?<o:p></o:p>

    Il fallait le voir flatter son chien comme un vieux sénile qu'il était ! Et moi, mondain né loin de son monde, je le plaignais sans rien montrer, feignant l'attendrissement devant la complicité qui unissait les deux vieux compagnons... Se rendait-il compte qu'il se donnait en spectacle, pitoyable avec ses petites joies du dimanche ? Le chien, un bâtard insignifiant et hargneux, me semblait aussi abruti que le maître. Deux créatures indigentes, l'une à quatre pattes, l'autre à mobylette. Misère de la condition provinciale...<o:p></o:p>

    A chaque fois que je prenais congé du vieux couple, satisfait mais précautionneux, j'avais soin de me laver les mains, aussi dégoûté par le chien que par le bigot.<o:p></o:p>

    371 - Deux ordures

    C'était une ordure. Une vraie. Elle empoisonnait les puits, les vaches, la vie de ses voisins. Je l'adorais. Sa haine stérile m'amusait, ses haillons me faisaient rêver. Elle détestait le genre humain, adorait les vieux chats, méprisait la mort. Son visage hideux formait un jardin exotique dans la campagne morne où elle habitait.

    Pour tester sa méchanceté je lui offris un cercueil. Elle y grava aussitôt le nom de son meilleur ami : le Diable. Séduit par tant de vilenie, je lui demandai sa main.
    <o:p></o:p>

    Nous eûmes cinq petits monstres. Deux moururent en bas-âge. L'économie de plusieurs années de pain et de chauffage fut une intarissable source de satisfaction pour la famille. Les trois survivants eurent d'honorables destinées : le premier devint bandit de grands chemins, le second entra dans les ordres, le dernier fut pendu.<o:p></o:p>

    L'immonde mourut plus tôt que prévu, fut inhumée dans le cercueil destiné au Diable et tout rentra dans l'ordre. La démone enterrée, je repris mes études, obtins un doctorat de lettres qui me permit de rapporter cette histoire et vis se poursuivre l'oeuvre impie de la trépassée : buveurs d'eau de puits, vaches et voisins moururent un à un. <o:p></o:p>

    Sous l'action indolente du temps.<o:p></o:p>

    Sur la tombe de la défunte j'allai bientôt. D'un bouquet de chardons acérés je lui rendis hommage, l'oeil humide, une épine au doigt, un baume au coeur : de sa fortune j'allais hériter.<o:p></o:p>

    372 - Une vie sans histoire

    Je suis un modeste comptable sans histoire : calvitie naissante, gentille bedaine, lunettes sages, costume sombre. Classique. <o:p></o:p>

    On me dit terne. Triste, voire sinistre ajoutent les mauvaises langues... Il est vrai que je vis seul, ne sors jamais, ne me chauffe pas par souci d'économie. Et   alors ? Au moins je ne "fais pas la vie", moi ! Mon existence est rythmée simplement par les jours qui passent, tous semblables. J'ai des manies de petit retraité : vérifier que ma porte est bien fermée le soir en rentrant du travail, regarder l'heure après mon bol de tilleul, aligner mes pantoufles le long du lit avant d'aller me coucher. Plutôt rassurant, non ?<o:p></o:p>

    Nulle passion n'agite inutilement mon coeur. Le médecin a dit qu'il fallait me ménager : j'ai un peu d'embonpoint, ne faisant pas de sport. Mais avec l'âge que j'ai, hein... La cinquantaine tranquille. Dans la vie je ne fais pas de vagues. J'ai des habitudes assez ordinaires : me lever le matin, remplir des formulaires le jour au bureau, rentrer chez moi le soir, me coucher, me lever le matin suivant...<o:p></o:p>

    Mes idées politiques sont claires : il faut vivre avec son temps et ne pas s'opposer à la marche des choses, ça ne sert à rien. Mais surtout moi je dis qu'il vaut mieux être bien avec tout le monde. A quoi ça sert de se brouiller avec les gens qui nous entourent ? J'ai les idées de mes voisins et je vote donc comme la majorité. Ne pas faire de vagues, c'est ma devise.<o:p></o:p>

    Je suis croyant dans le Bon Dieu. Enfin s'il existe, hein... Moi je ne sais pas, je ne l'ai jamais vu. Sinon je ne suis pas contre le fait qu'il existe. Ca serait même bien pour moi, vu que je suis croyant. J'aime les femmes aussi, même si je ne me suis jamais marié. La vie de ce côté-là n'a pas voulu de moi. Quand j'étais jeune on disait que j'étais empoté avec les filles... Je sais pas, je ne les ai jamais abordées à cette époque. J'avais trop peur de faire des vagues.<o:p></o:p>

    Après une jeunesse de reposante solitude, j'ai invité ma première et seule conquête féminine au bar-tabac de ma rue. J'avais dans les quarante ans. C'était une employée de l'usine sise juste en face de chez moi. En partant à mon travail je la voyais arriver au sien. On se croisait presque tous les matins pour ainsi dire. J'ai mis ma cravate du dimanche et lui ai offert un café. En payant le cafetier, j'en ai profité pour me débarrasser de toutes mes petites pièces qui me restaient dans le fond de mes poches. Histoire de faire le malin devant la belle. Les femmes aiment les boute-en-train. <o:p></o:p>

    Comme je n'avais pas assez, je lui ai demandé de mettre au bout. J'ai récupéré les sucres qui n'avaient pas été consommés aussi : j'ai voulu montrer à ma future femme combien j'étais économe, avisé, sûr de mon droit. J'avais payé le café avec les morceaux de sucre servis en même temps, plus la TVA. Il était normal que j'emportasse les sucres restants... C'est le genre de détail qui pouvait jouer favorablement dans mon entreprise de séduction, pensais-je. Les femmes aiment les hommes forts. <o:p></o:p>

    Elle gagnait assez bien sa vie, vu qu'elle travaillait à un poste de sous-chef dans la chaîne d'assemblages de l'usine (qui fabriquait des appareils ménagers). J'avais des vues sur elle depuis un mois : elle était stable, ponctuelle au travail, propre sur elle, avait un air sérieux, une vie apparemment bien réglée. Une fille modeste avec des goûts simples, bonne couturière, honnête et pas dépensière. L'épouse idéale. <o:p></o:p>

    Je me voyais déjà filer le parfait bonheur conjugal avec elle : promenades vespérales du samedi dans la grande rue et pot-au-feu du dimanche. L'usine où elle travaillait étant juste en face de chez moi, je pensais que ce dernier argument aurait fini par la convaincre. Elle s'est finalement mariée avec un employé de la chaîne de montages de la même usine, sous-chef lui aussi. Depuis j'éprouve une certaine rancoeur envers les sous-chefs des chaînes de montages.<o:p></o:p>

    Mais bon je n'ai pas à me plaindre. J'ai une vie paisible, rangée, sans histoire. Tout comme j'ai toujours rêvé. Alors c'est pas à cinquante ans passés que je vais commencer à faire des histoires, hein ?<o:p></o:p>

    373 - L'escarpolette

    Elle aimait autant l'escarpolette que son pousseur. Moi, j'aimais la soeur qui s'enfermait dans le grenier avec ses livres. Je poussais la joyeuse tant qu'elle riait, bien que je ne l'aimasse point. Si fort, que je l'envoyai dans les roses.<o:p></o:p>

    Ses cris firent sortir la belle de son trou, un Kant à la main. Je lui déclarai ma flamme, tandis qu'elle s'affairait à ôter les épines du séant de sa soeur. Je pus constater combien j'avais raison de ne pas aimer l'infortunée. Sa fesse molle et son teint grossier me firent désirer plus ardemment la belle érudite qui me le rendit bien : une fois extraites les épines du fessier de sa sotte soeur, je l'accompagnai promptement dans le grenier. Après m'avoir vainement proposé de partager ses saines lectures, elle se vit contrainte de délaisser Kant pour une autre affaire.<o:p></o:p>

    Je l'engrossai par mégarde.<o:p></o:p>

    Fuyant mes responsabilités je demandai bien vite la main de la niaise à l'escarpolette. Dédouané par ce mariage de raison qui me mettait hors de portée de tout courroux, je regrettai cependant de n'avoir pas su préférer en son temps les jeux puérils de l'escarpolette à ceux de la raison kantienne : je me vis condamné à devoir pousser l'écervelée pour le restant de mes jours.<o:p></o:p>

    374 - Vieille chouette !

    Tu en auras allumé des feux dans ta cheminée les soirs d'hiver, vieille sorcière va ! Sale fagoteuse, quand tu seras crevée, fais-moi confiance tu auras l'occasion d'en allumer d'autres, des feux. Pis des bien chauds encore.<o:p></o:p>

    En enfer. <o:p></o:p>

    Avec tes satanés fagots, va donc au Diable ! Pus personne ne peut pus te voir dans la campagne. <o:p></o:p>

    Quand le père Lagloire aura fini de faucher son blé, bé tiens, je suis sûr qu'il viendra te couper ta tête d'oiseau de malheur ! J'le connais le gaillard, y t'aime pas pus que moi... Pis avec tes habits d'épouvantail tu fais peur à la Lune. Même les chiens dans la nuit, y font des cauchemars quand tu passes. Va donc aller traîner ailleurs tes sales fagots ! <o:p></o:p>

    T'as pas encore crevé, dis la vieille ? Mais que ce qu'il attend le Diable pour te foutre sa fourche au travers de la gorge ? T'as bien cent ans comme t'es là, hein la vieille ? Faudra bien que t'y passes un jour ou l'autre, alors pourquoi pas demain, hein ? Et crois-moi je serai bien content quand ça arrivera. T'entends la vieille ? Tu vas-t-y crever, nom de Dieu ? <o:p></o:p>

    375 - Dimanche de mort

    Dans la demeure qui ronronne, le couple de retraités est à ses molles occupations. La femme coud en silence, l'autre épluche des comptes domestiques. Les heures dominicales passent, mortelles. L'hôtesse a une tête de pot-au-feu. D'ailleurs tout sent le pot-au-feu dans cette maison : les murs, les photos de mariage sur la télévision, la nappe à carreaux, les rideaux, la vie qui s'y déroule... De la naissance à la mort, ça transpire le pot-au-feu chez eux. De générations en générations, ça s'enlise sous ce toit...<o:p></o:p>

    Lui, a une tête de rien du tout. Ou plutôt une tête de boeuf, avec un air de légume.

    La pluie ruisselle sur les petits carreaux. On entend le tic-tac morne d'une horloge-Mont-Saint-Michel du plus horrible effet. Souvenir inestimable de leur voyage de noces dans le département voisin. Un exil de deux jours qui les marquera pour le restant de leur existence. C'était il y a trente ans.
    <o:p></o:p>

    - Tu te souviens de notre voyage de noces au Mont-Saint-Michel, tu te rends compte dis, hein Germaine ? Ha ! On n'avait pas peur à c't'âge-là qu'on avait, hein ? On était fou ! C'est pas avec mon arthrite que je remettrais-ça ! Pis ça coûte... C'est quand même pas quand on est à la retraite qu'on va refaire des voyages comme ça. As-tu remis du charbon dans la cuisinière ? Quand même, le Mont-Saint-Michel, c'était quelque chose ! <o:p></o:p>

    - Vi bé c'est pas moi non pus qui r'f'rais un voyage pareil... Mmm ? Moui alors... Le temps y passe pas vite aujourd'hui, hein ? Y fait-y un sale temps dehors, tu t'rends compte un peu ? Ha ben ça alors... Hein tu trouves pas, dis Bernard ?<o:p></o:p>

    - Ah ben ça oui t'as raison Germaine... Y fait un sale temps dehors... Hééé oui... Demain c'est lundi, tiens.<o:p></o:p>

    Échanges affligeants d'un couple vivant depuis toujours sur le mode de la décrépitude amoureuse. Vers la fin de l'après-midi l'homme lève le nez de ses petits comptes, rajuste ses lunettes et de sa voix ridicule dit à sa femme :

    - Ha ben ça va être l'heure de manger dis, tu crois pas ? Demain on est lundi, ça fera déjà une journée de passée pour aujourd'hui. Hééé oui... C'est toujours ça de gagné.
    <o:p></o:p>

    Âme indigente qui considère la mort comme une stricte formalité administrative dont il faut s'affranchir le plus scrupuleusement possible... Et l'autre de réponde, aussi insignifiante que son boeuf de mari :<o:p></o:p>

    - Héé oui, demain on est lundi. Ca pââsse...<o:p></o:p>

    Le couple vécut centenaire. Soixante-quinze ans à se raconter le temps qu'il fait ou qu'il ne fait pas, à parler de l'heure qui passe, à se ressasser leur voyage de noces au Mont-Saint-Michel qui d'année en année prit des allures de légende dans leur crâne de plus en plus rétréci : une expédition éprouvante, l'odyssée de leur jeunesse. <o:p></o:p>

    On les inhuma sous une pluie morne qui rappelait le tic-tac de leur horloge-souvenir. Les funérailles furent ennuyeuses à mourir : ils avaient choisi pour leurs obsèques l'option la plus économique, le temps le plus maussade, le jour le plus mortel.<o:p></o:p>

    Un dimanche.<o:p></o:p>

    376 - Les casinos

    J'aime les casinos.<o:p></o:p>

    Pas les tables guindées avec les jeux de la roulette, non. Les simples salles de machines à sous. L'ambiance électrique et chatoyante émanant de ces lieux réjouit les sens, éveille les appétits. Les casinos, en mettant des lustres au-dessus des têtes et des tapis arlequins sous les pieds, changent les dimanches mornes en journées de fête. <o:p></o:p>

    Le casino, Byzance de paillettes et d'écume qui étourdit les têtes, fait tourner le sang, monter la sève... Avec son champagne et sa flotte de machines bruyantes, sa féerie de tintements et son clinquant, il fait battre les coeurs les plus rigides, décrispe les âmes les plus chastes... Temple d'exquise perdition, enfer enchanteur, la salle des machines à sous est mon refuge dominical favori.<o:p></o:p>

    Là, la cloche de l'église est remplacée par les sonneries annonçant gains ou pertes. Le brouhaha joyeux et frénétique régnant dans cet univers clos stimule ma piété la plus profane : fasciné par les cylindres tournants, je mise, indifférent à ma misère. Ici, l'avarice n'a plus cours : je suis riche, le temps d'une journée pleine d'illusions brillantes.<o:p></o:p>

    Je repars tard le soir, la bourse vide mais avec dans la tête des Marquises de paille criardes et des échos de châtelaines tapageuses qui hanteront mes songes tout une semaine durant.<o:p></o:p>

    377 - 14 juillet

    La troupe des patriotes est réunie, tout de tricolore parée. Il y a le vétéran, la poitrine couverte d'honneurs, ventru, rougeaud, déjà transpirant de pastis. Avec son air d'éternel abruti, il est raide comme une stèle devant le drapeau qui flotte sur le Monument aux morts. Il y a la belle Gisèle, la putain de Monsieur le curé. Prête à pousser l'hymne patriotique pour se faire remarquer des villageois... Belle est un grand mot : la cinquantaine décatie, édentée, claudicante, apprêtée comme une jument de trait, elle fit rêver plus d'un béret. Parce qu'elle est blonde, on dit qu'elle est belle dans le coin. Critères locaux...<o:p></o:p>

    Il y a Monsieur le curé, évidemment. Noire soutane et missel sous le bras, l'air de rien : fadasse, lisse, insignifiant. Un fétu de paille, un poltron, voire un ancien collabo disent certains... Passons plutôt à son voisin, le père Hector, le maire du village. Une cuve à bière que même une barrique n'effraie pas ! La réputation pas usurpée d'être un sacré foutu couillu de chaud lapin aussi... Élu dès le premier tour avec 45 voix sur 60. La grande affaire de sa vie. L'homme respecté du village. Autour de ces quatre piliers, les notables : commis agricoles, bedeau, épicier et son épicière, la secrétaire du maire, quelques moustachus grasseyants.<o:p></o:p>

    Autour du Monument aux morts l'hymne national retentit. Les tambours municipaux résonnent, terribles. Quelques rosières endimanchées tressaillent, trop émotives. D'autres, plus canailles, se pâment. De sa voix chevrotante la Gisèle entonne le chant, rapidement désynchronisée avec l'orchestre. Une larme coule sur la joue du vétéran. Simple sueur d'ivrogne... L'hymne achevé, un grand silence pèse sur la place, vite relayé par un concert d'aboiements. Les chiens du village excités par les tambours apportent une note vachère à la cérémonie.<o:p></o:p>

    Le discours du maire est très applaudi, bien que truffé de fautes grammaticales. "Drapeaux" fut héroïquement accordé avec "martial", non sans trémolos patriotiques dans la voix du maire.<o:p></o:p>

    La journée des célébrations du 14 juillet terminée, tard dans la nuit chacun s'en retourne chez soi ou ailleurs cuver son dû républicain. La putain du curé, au presbytère. Le vétéran, dans le fossé, ivre-mort. Les autres, dans leurs étables, les bistrots alentours ou plus sobrement, nulle part.<o:p></o:p>

    Le maire, dans son lit.<o:p></o:p>

    378 - Un drôle de personnage

    Avec son parapluie troué, ses allures de dadais dégingandé, il ressemble à un Croquignol endimanché.<o:p></o:p>

    Il mange à heures fixes et jeûne le reste du temps, se lève tôt et ne se couche jamais. Affamé, il ne roule farine mais cire carrosses. Repu de misères, il ouvre son parapluie sous le soleil de mars en racontant des salades. J'aime son caractère fantasque, son aire de vie, les ourlets de ses pantalons raccourcis. <o:p></o:p>

    Son parapluie est un rempart contre l'humidité. Il l'ouvre toujours au moment où les passants menacent postillons. Il le ferme lorsque les premières gouttes de pluie touchent le sol. Avec son accoutrement "pluviesque", il effraie les femmes, charme les mauviettes. A travers ses chaussettes trempées, il rallie égarés et messagers des saisons qui voient en lui leur égal.<o:p></o:p>

    Ses amis se comptent par nuées : oiseaux du ciel, hommes de la terre, passagers de l'air. Avec ses poches pleines de vent, son chapeau de paille et son lit de betteraves, il est riche comme un radis, fauché comme un prince. Dernier des blés, premier des buveurs d'eau, planté comme un vieux pieu, il végète, heureux.<o:p></o:p>

    C'est un ami recommandable, un cousin lointain, une silhouette à l'horizon.<o:p></o:p>

    Grand buvard de pluie avare de mots, aux étoiles qui se penchent au-dessus de son épaule il aime raconter sa vie d'épouvantail.<o:p></o:p>

    379 - Le mauvais augure

    Mon ami le corbeau a une sale tête. Noir, laid et beau, il hante les terres basses en prince piteux qu'il est. Frère de la brume, il chante son hymne à la boue tandis que son bec canaille se plante dans le sillon. Voleur, menteur, mal vêtu, c'est un bohémien des airs. Son aile lugubre plaît au vagabond, et moi j'aime sa silhouette malhonnête au fond des champs.<o:p></o:p>

    Il frappe à ma fenêtre, l'oeil méchant. Je lui tends mon pain. Il vient me manger dans la main, ingrat, en me remerciant d'une écorchure. Héros mélancolique au profil anguleux, le corbeau peuple mes songes les plus blancs. Sa plainte ressemble à s'y méprendre au violon de la gargouille qu'il frôle en haut des cathédrales. Hôte des sommets -châteaux, clochers, tours d'ivoire- il côtoie aristocrates, bedeaux, sorcières, vieux hiboux.<o:p></o:p>

    Sa chair coriace fait de lui un éternel épargné, tandis que la tendre, la blanche palombe attire à elle seule les plombs de tous calibres, et fait même exhiber l'or des plus fins gourmets. Lui, n'encourt que moqueries, dédain, indifférence. Vous le verrez très honoré de ces froideurs. Mondain des bois, il raille, maudit, persifle... Cynique, hautain et inquiétant dans sa cape.<o:p></o:p>

    J'aime mon ami le corbeau. Comme moi, son souffle est rauque, il a de l'envergure et sa plume est trempée dans l'encre noire.<o:p></o:p>

    380 - Vieille chamelle !

    Je n'aimais pas sa tête. Encore moins la bosse qu'elle avait sur le dos. Je lui adressais mes sourires les plus mielleux, les mots d'amitié les plus anodins, mes voeux de santé les moins modestes. Elle, était d'une droiture inversement proportionnelle à sa courbure dorsale. Pour cette ultime raison je crachais sur le pas de sa porte. Mais seulement lors de ses absences, de crainte qu'elle ne me vît à travers ses carreaux propres.<o:p></o:p>

    A la vue de sa silhouette débile avançant vers moi, j'arborais les plus dignes allures. Mais dès qu'elle avait la bosse tournée, je lâchais à son adresse mon fiel sans objet ni fond. Je la détestais à cause de sa bonté, de son dos voûté, de sa propreté. J'eusse aimé la voir pleine de déchéance, remplie de haine, miséreuse. Au lieu de cela elle narguait le Diable avec ses bonnes manières et son blanc chapeau à plumes. <o:p></o:p>

    Lassé de tant d'insolence, je décidai de me venger. L'occasion se présenta par une nuit sans lune. La rue était peu éclairée. Je l'aperçus claudiquant sur le trottoir un cigare à la main, comme à son habitude. Parce qu'en plus, elle fumait des Havane. J'étais juste derrière elle, masqué, un gourdin à la main. <o:p></o:p>

    Sans bruit, je m'approchai...<o:p></o:p>

    Le lendemain je me réveillai, fier de mon oeuvre. Je vis la bossue sur le pas de sa porte, fis mine de m'apitoyer sur la dégradation de son état, me désolant à grands cris de son sort avant de repartir avec un sourire de satisfaction comme jamais je n'avais eu de toute ma vie. <o:p></o:p>

    Certes la bossue était toujours aussi bonne, propre et digne. Et chérissait autant ses Havane. Mais je pouvais enfin vivre en paix car bien mieux qu'une, c’est deux bosses qu’elle arborait dorénavant sur le dos. <o:p></o:p>

    381 - Le pot-au-feu

    C'est jour de pot-au-feu chez les Mouvier. Les dimanches chez eux sont pesants, interminables, mortels. L'abbé Borel est invité. Il y a son petit vin blanc tout prêt qui l'attend près de son assiette, avec l'étiquette délavée. Bouteille bon marché... Chez les Mouvier, on affectionne la médiocrité. Signe ultime d'honnêteté, de sobriété, d'immobilisme. <o:p></o:p>

    Le vieux couple est austère, pâle, et il sent fort la cire. En fait les deux têtes de navet dégagent une vraie odeur de cercueil. A les voir, on devine que leur existence ne fut qu'une longue stagnation au bord du fleuve. Eux, sont toujours demeurés loin de toute agitation. Leur plus grande fierté d'éternels retraités ! Déjà morts avant d'avoir vu le soleil, connu l'Amour, goûté à la Vie...<o:p></o:p>

    En attendant l'abbé, le pot-au-feu mijote sur la cuisinière. Les portes et fenêtres sont bien fermées, le feu est vaillamment entretenu, l'horloge bien réglée. On craint le vent, le froid, l'imprévu dans cette maison. L'horloge justement, elle rassure les hôtes au possible. Satané cadran... Le seul occupant encore vivant dans cette demeure. Avec ses tic-tac mornes évoquant un monde suranné, mort, enseveli, il est bien plus palpitant que ses propriétaires au coeur arrêté.<o:p></o:p>

    L'abbé frappe mollement, entre sans cérémonie, salue avec tiédeur, amenant avec lui un parfum de formol qui se marie à merveille aux vapeurs de boeuf et de carottes, ce qui ajoute au tableau une atmosphère de morosité profonde, très appréciée des deux sédentaires. <o:p></o:p>

    La conversation est particulièrement pauvre. D'un ennui que tous trois, confusément, recherchent. L'ennui, cette poutre essentielle qui maintient le toit au-dessus de leur tête, l'indispensable base où prennent racines leurs aspirations tranquilles... Tout tourne autour du pot-au-feu, des oignons, de la cloche de l'église, des dimanches à venir qui, l'espèrent-ils, ressembleront à celui-ci... Le tout arrosé d'une bonne dose de propos météorologiques. Attablés autour du pot-au-feu comme pour faire le point sur leurs jours sans saveur, les mangeurs se sentent en sécurité dans leurs échanges insipides mêlés de bruits de mastications. Avec les sifflements de la bouilloire pour pluie de fond et le carillon pour meubler l'indigence des paroles. <o:p></o:p>

    Le cérémonial du pot-au-feu-carottes occupera leur après-midi jusqu'à l'heure du thé.

    Un dimanche d'enterrés particulièrement réussi.
    <o:p></o:p>

    382 - L'abbé Borel

    L'abbé Borel, que des indélicats surnommaient l'abbé "Bordel", était une nature. La face rubiconde, la pogne puissante, le ventre ogresque, il avait aussi ses petites faiblesses. Il fourrait dru sa pipe, mangeait gras, cultivait haricots, patates, et même salades qu'il vantait tant à la messe. Mais surtout, il détestait les femmes.

    Il ne souffrait pas le moindre décolleté, la plus petite partie de corps dénudé, la plus sobre courbe femelle. Son aversion pour la chair féminine lui fit une réputation de bougre qu'il n'était cependant point. Il était allergique aux charmes du beau sexe, voilà tout. Ce qui ne l'empêchait pas d'aller à la pêche le dimanche après la messe. Là, on le surprenait parfois à parler aux poissons, aux oiseaux, et même à sa canne à pêche.
    <o:p></o:p>

    L'abbé avait un grain, c'est évident.<o:p></o:p>

    Tous l'aimaient dans la paroisse, même les femmes. Certes, on faisait semblant de ne pas voir qu'il vidait une partie des quêtes dans ses larges poches. Mais on lui pardonnait ces peccadilles, tant on appréciait ses qualités particulières pour administrer la dernière onction aux plus récalcitrants des moribonds.<o:p></o:p>

    Il n'avait pas son pareil pour leur faire cracher des secrets jalousement scellés dans leur caboche rouillée. Il savait comme nul autre leur rendre la mémoire. Des trésors notariés remontaient à la surface, des héritiers réapparaissaient : les derniers instants du mourrant se passaient dans une relative joie familiale. Grâce à l'abbé les funérailles étaient souvent l'occasion de réjouissances dans cette contrée d'avares, de bigots, de superstitieux.<o:p></o:p>

    Aux enterrements de l'abbé Borel on parlait bas mais on avait les coeurs hauts. Les femmes quant à elles processionnaient vêtements hermétiquement clos pour mieux rendre hommage à l'abbé que chaque inhumation précédée d'onction fructueuse auréolait d'une gloire inextinguible.<o:p></o:p>

    383 - Le père Mesnier

    Dans certains coins de la province profonde, on trouve depuis toujours des tribus d'âmes arriérées. Le père Mesnier est un cas. Ce personnage singulier se distingue de ses concitoyens agrestes par ses frasques mondaines, ses moeurs parisiennes, ses délicatesses d'un autre monde. Mais aussi par ses outrances de philistin. Bien qu'il n'aie jamais quitté son canton, on le prendrait pour un citadin. Ou pour un bourgeois en sabots. Ou pour un ours. Ou pour un papillon... Le père Mesnier est inclassable. Un drôle de zèbre en vérité.<o:p></o:p>

    Définitivement phallocrate, congénitalement efféminé, fantasque et sage, raisonnable et pervers, le père Mesnier sait rallier quiconque à sa cause, laquelle se résume en deux mots : l'ail et la Lune. Amoureux fou de l'astre noctambule et passionnément versé dans la culture des liliacées, il ne mange jamais d'ail, ne veille jamais sous les rayons de la planète blonde. Le père Mesnier, personnalité pour le moins paradoxale...<o:p></o:p>

    Les femmes sont un éternel sujet d'indifférence pour notre héros qui ne jure que par la Poésie ! Inculte, paresseux, gourmand, il n'a jamais ouvert aucun livre de sa vie. Ce qui ne l'empêche pas de postuler régulièrement pour une place à l'Académie Française dés qu'un immortel meurt. Ni de jouer de la lyre dans les rues de son village tôt le matin.<o:p></o:p>

    Le père Mesnier va à la messe le mardi, mange des crêpes banales le dimanche, imite assez bien le cri de la pie tous les jours de la semaine. Chez lui, il y a des tableaux de maîtres, des vaches, pas de cochons, des poules et des faïences choisies. Il aime chrétiennement sa femme, chèrement les arbres, piteusement l'avoine, mais n'aime pas du tout le vin chaud.<o:p></o:p>

    Il collectionne le vent, l'eau de pluie, les fleurs fanées et aussi les lettres de grands écrivains avec qui il correspond assidûment depuis plus de trente ans.<o:p></o:p>

    Si vous le rencontrez un jour au détour de son village quelque part au fin fond de la France, n'hésitez pas à lui adresser la parole et même à lui parler fort, vu qu'il est un peu dur d'oreille, mais évitez surtout de converser avec ses voisins. <o:p></o:p>

    Ce sont de véritables anonymes, et de la pire espèce encore : rien que de pauvres haricots verts.<o:p></o:p>

    384 - Le destin de Patatin

    Patatin, fermier de son état, aimait sa femme Adèle comme un gougnafier qu'il était, laquelle le lui rendait bien mal : elle, était une grande romantique, une belle âme, une parisienne élégante en quête de raffinements du coeur. Qu'était-elle venu patauger dans la fange quotidienne de ce rustaud ? Tous au village se l'étaient toujours demandé... Élevé chez les porcs, Patatin affectionnait leur compagnie, négligeant sans complexe celle de ses semblables. Les porteuses de dentelles n'étaient pour lui que des dépensières qu'il fallait corriger et, accessoirement, abreuver d'eau claire, nourrir d'avoine, atteler à la charrue.<o:p></o:p>

    Patatin ne frappait pas sa femme. Mais il ne l'habillait pas, ne la sortait pas, ni ne la cajolait. Il usait pour lui parler du même langage qu'envers son bétail. Il la hélait comme une vache laitière lorsqu'il était en rut, tapait du poing sur la table quand elle parlait poésie, la sifflait à l'heure de manger. En outre, le dimanche matin au lieu de lui apporter au lit des croissants chauds et du café autrichien, il lui faisait curer les étables, car le dimanche était jour de fumier. <o:p></o:p>

    L'affaire était sérieuse pour Patatin. Pour rien au monde il n'aurait manqué à ce rituel dominical : pendant que sa femme s'affairait à remplir des brouettées de fumier de six heures à midi, lui dégustait des pommes cuites arrosés de Calvados. Elle avait droit à une pause qu'il calculait à la seconde près, chronomètre en main, afin qu'entre deux étables elle pût satisfaire aux nécessités naturelles. Lui, pendant ce temps saupoudrait les pommes dorant au four de cannelle tropicale.<o:p></o:p>

    La corvée finie, exténuée, couverte de fumier, Adèle devait encore préparer le repas du midi pendant que Patatin allait inspecter les étables, racontant ses rêves de la nuit à ses vaches qui bousaient avec placidité. <o:p></o:p>

    Ainsi en allait-il de la vie de Patatin. <o:p></o:p>

    Mais, lassé des manières mondaines de sa femme, il finit par demander le divorce. Il obtint gain de cause et reçu de son ex-épouse une pension alimentaire qui lui permit d'aller jouer toutes les semaines au casino et de gagner une grosse somme qu'il utilisa pour s'agrandir. Il acheta des terres, construisit d'autres étables, grossit son cheptel. Il devint important dans la région. Riche, respecté de ses pairs, il épousa la fille de la châtelaine qu'il engrossa le jour-même des noces. Le fruit de la saillie fut laid et contrefait. Et fort sot. N'importe ! Il devait hériter de la ferme, des étables, du bétail, des terres, de toutes les terres acquises par le fermier...<o:p></o:p>

    Ce qui, définitivement, gonflait d'orgueil Patatin.<o:p></o:p>

    Le fils n'hérita point : il mourut à l'âge de douze ans, foudroyé par une leucémie aiguë qui laissa Patatin sans voix mais non sans ressources : il se consola en engrossant une nouvelle fois sa seconde femme. Mais celle-ci mourut avant même d'enfanter. D'une indigestion de cerises.<o:p></o:p>

    C'était en début juillet. Patatin dut finir seul la récolte des cerises à la hâte avant l'enterrement, ce qui l'irrita quelque peu, lui qui avait mis toute sa confiance dans sa femme. Pour finir, le jour des funérailles de son épouse, ayant failli se rompre les os en glissant sur la dalle humide du caveau, il se jura de ne plus jamais prendre femme.<o:p></o:p>

    385 - Un banquet en juin

    Les nappes sont éclatantes sous l'arbre séculaire. Les cris joyeux des enfants se mêlent aux tintement des coupes, aux voix tonitruantes des rieurs. Les communiantes tout de blanc vêtues arborent chapeaux, ombrelles, corsages échancrés. Leurs allures distinguées leur confèrent vertu, hauteur, dignité. Les invités ont des maintiens d'aristocrates. Le propos est choisi, le ton accorte, la répartie fine. Sous les dentelles on devine de grandes familles, de beaux patronymes, d'illustres particules. Les tenues sont impeccables : gants blancs et jolies manières.<o:p></o:p>

    Le parc, immense, est un véritable éden pour gens du monde. Poètes, écrivains, artistes, élégantes, bohémiens fortunés et mendiants en costume s'y sentent chez eux. Du château vont et viennent Demoiselles, Messieurs, servantes. La crinoline côtoie le cigare, et les plats d'argent étincellent au soleil d'été. Les gestes sont gracieux, les coeurs sont légers et l'air est un peu lourd. Le temps est à l'enfance, aux amours, aux molles, lentes années que restitueront, intactes bien que jaunies, de vieilles mémoires. <o:p></o:p>

    Léthargie, éveil, mélancolie, neufs émois et doux regrets, vertes envies et mauves espérances se croisent sous les ramures augustes. <o:p></o:p>

    Ca trinque dans du cristal et ça interprète du Mozart. Les bruits de couverts ont des raffinements d'un autre temps. Un sybarite s'essaye au piano, sorti jusque sous le grand arbre pour l'occasion. Plus loin dans l'herbe des lèvres s'unissent au son de la barcarolle qui monte... <o:p></o:p>

    Le repas sous le grand arbre s'éternise, noyé dans le champagne et les pièces montées qui se succèdent. Une vieille marquise a des vapeurs, c'est l'émoi général. Petit drame charmant du dimanche... On parle safari, vieux lions fatigués et courses de gazelles. Des spectres fameux sont évoqués : Shakespeare, Hugo, Lamartine. On échange des vers, boit à petites gorgées la Poésie, respire à pleins poumons l'air chaud tant les têtes sont lourdes, étourdies par les paroles de Bacchus.<o:p></o:p>

    Le soir tombera sans bruit sur les nappes blanches. Les invités un à un s'en iront. L'été passera, l'arbre perdra ses feuilles, le château vieillira. Les enfants grandiront, les vieux mourront. Le siècle s'écoulera. Tout ne sera plus que souvenirs, embellis, scellés sous des crânes blanchis. <o:p></o:p>

    Ressuscités cent ans plus tard sur un écran d'ordinateur.<o:p></o:p>

    386 - La verrière

    Vers l'âge de huit ans une réalité insoupçonnée s'est révélée à moi. Mon quotidien s'est déchiré, laissant apparaître une lumière à laquelle peu d'êtres ont accès. Rares sont ceux qui dans leur vie ont ainsi été initiés à la subtilité des choses que je vais relater. <o:p></o:p>

    Je baguenaudais seul dans la rue, puéril et insouciant, cherchant la distraction comme il est de coutume chez les gens de mon âge... Chemin faisant, je m'arrêtai devant une maison en briques. Je connaissais depuis toujours cette demeure habitée par de vieilles gens aux us désuets. Elle faisait partie de mon décor. C'était une fort belle maison, cossue, bourgeoise, quoique austère.<o:p></o:p>

    Je n'avais jamais prêté attention à ces murs, sauf peut-être pour m'affliger de leur tristesse, de la gravité de ses occupants. Une grande verrière coiffait le toit. Surannée, imposante, ouvragée avec d'inutiles raffinements, cette verrière garnie de vitraux teintés m'avait toujours semblé cacher quelque salon solennel, sombre et poussiéreux. Je songeais à un presbytère sinistre, à un cloître plein de vieux livres de latin, à un refuge de vieilles dames ennuyeuses...<o:p></o:p>

    Mais là, un sentiment inconnu m'envahit. Je vis autre chose que cette sévère, cérémonielle verrière qui m'avait toujours inspiré morosité, pesanteur, archaïsme. Pour la première fois je lui trouvai des attraits étranges, troublants. Derrière l'apparence, je voyais l'invisible. C'était nouveau pour moi. <o:p></o:p>

    Une porte s'était ouverte.<o:p></o:p>

    Je découvrais avec étonnement que les choses -décors, maisons, objets, insignifiances, détails- bornant le quotidien dans sa réalité la plus banale, la plus terne, cachaient en fait des horizons sans fin. La verrière devenait pour moi un pont entre le visible et le dissimulé. Je ne croyais plus en la simplicité du roc, en la brutalité de la matière, en la grossièreté des apparences. Le monde portait un masque. A travers le sombre vitrage je venais de capter un rai de lumière issu de la face cachée des choses. <o:p></o:p>

    Les épais, denses, lourds vitraux composant la verrière me disaient la finesse de leurs effets, la délicatesse de leurs pensées, la légèreté de leur spectre, la profondeur de leurs réflexions, la hauteur de leur esprit... <o:p></o:p>

    Ainsi la pierre était vive... Dans la verrière, un souffle, un sortilège, une âme !<o:p></o:p>

    Par ses reflets de vérités immatérielles, la verrière me racontait qui j'étais en réalité dans ce monde de mirages palpables. Elle me révélait que celui que j'étais était bien mieux qu'une simple part de matière... J'avais huit ans et je sus désormais que toute chose avait sa face cachée, éthérée, infinie. Jamais je ne me suis remis de l'enchantement. Le Mystère, la Beauté, la Vie sont entrés humblement en moi à travers la verrière.<o:p></o:p>

    387 - La plume et le laideron

    Elle était laide, veule, riche, aimable, cruelle et rusée. Un jour je la frappais de bois vert, le lendemain je goûtais l'absinthe en sa compagnie. J'aimais sa laideur, sa lâcheté qui me la rendaient à la fois proche et détestable, franche et insidieuse. Toutefois, soucieux de préserver ma réputation de collectionneur de papillons, j'évitais de m'afficher en public avec ce cafard.<o:p></o:p>

    Femelle elle était, sans finesse ni artifices. Laideron à l'état brut. Riche, elle pouvait théoriquement se permettre maintes dentelles et autres fanfreluches. Avaricieuse, elle s'interdisait cependant ces dépenses futiles... En outre elle avait conscience que l'excès d'apparats n'embellirait pas davantage ses traits ingrats ni ne redresserait son dos difforme, et que cela risquerait au contraire de la ridiculiser.

    Je la détestais le lundi, l'adorais le mardi, la reniais le mercredi, la suppliais le jeudi, l'ignorais le vendredi, lui crachais au visage le samedi, allais à la messe avec elle le dimanche, à bonne distance de ses omoplates tordues. Question de pudeur.

    Un jour au sortir de la messe je tentai de la soudoyer, à l'abri des regards : l'agrément de ma plume contre l'argent de la quête (précisons qu'elle était responsable de la corbeille sacerdotale...). N'étant point insensible à l'honneur littéraire, elle céda.
    <o:p></o:p>

    C'est la raison pour laquelle sous l'effet de mon art je fis de ce laideron corrompu l'héroïne de cette histoire. <o:p></o:p>

    388 - Du presbytère au monastère

    L'abbé Futard était monté comme un diable. Il fourrait régulièrement la marquise de la Verdière, sa pécheresse préférée. La continence n'étouffant pas l'abbé, il besognait dru, sans faiblesse ni remords. Elle, ne se privait pas pour aller à confesse la cuisse légère, la gorge nouée par sa "petite fièvre vespérale".<o:p></o:p>

    Ascète à ses heures, accoutumé aux chrétiennes frugalités, l'abbé Futard avait cependant un tempérament bien trempé. Un sacré paillard se dissimulait sous sa soutane. Quand il encouillassait, ça n'était jamais à moitié, si bien que sa réputation dépassa les limites de sa paroisse. On venait le voir de tous les châteaux alentours. Bonniches, comtesses, demoiselles de compagnie, duchesses, toutes venaient se faire dûment culbuter la matrice par l'abbé.<o:p></o:p>

    La marquise, qui désirait sans doute jouir seule des bienfaits du braquemart de l'abbé, prit ombrage de son succès.<o:p></o:p>

    Elle assaisonna généreusement les potages de l'abbé de sel de bromure. En une semaine de ce régime l'abbé Futard devint un vrai écouillé chimique. Bien mal en prit à la marquise qui en guise de son habituel sucre d'orge ne trouva plus qu'une molle guimauve à se mettre sous la dent...<o:p></o:p>

    Elle se jura bientôt d'abandonner l'abbé et d'aller se faire mettre directement au monastère où, elle en était persuadée, les moeurs monacales de ses hôtes lui garantiraient défrichage en règle de son Eden avec arrosages réguliers du verger.

    Sérieux et savoir-faire légendaires des monastères la firent s'approcher un peu plus des ordres.
    <o:p></o:p>

    389 - Un coeur increvable

    La vieille femme dont je vais relater l'histoire était à la fois si bonne et si méchante qu'elle préférait donner son repas à un chien galeux plutôt qu'à un enfant affamé. Physiquement elle était d'une extrême laideur. Intérieurement aussi.

    Et pourtant... Tant de beauté potentielle sous ce visage hideux ! Une flamme brûlait en son âme, l'éclairant et la noircissant en même temps. Suie et lumière se répandaient en elle, issues d'un même foyer.
    <o:p></o:p>

    Ses yeux étaient d'azur et de purin. Dans son coeur, roses et orties formaient bouquet. Collé sous sa semelle, de l'excrément parsemé d'étoiles. Entre ses mains, miracle infernal, l'eau claire se mêlait de sang. <o:p></o:p>

    Ses mots étaient de cristal, ses intentions de velours, ses actes de marbre : elle se sacrifiait sans compter pour sauver chiens errants et corneilles fatiguées devant des petits mendiants déconcertés et envieux. Elle regardait avec apitoiement les petits humains miséreux en lâchant de la viande grasse et du pain frais à ses chiots. Ou alors, avec un geste ample, ostensible, théâtral sensé traduire l'authentique générosité, elle tendait une main vide à ses semblables vêtus de haillons en regardant avec pitié une portée de canidés... Les enfants repartaient les mains vides, les yeux pleins d'une merveilleuse illusion de pain, tandis que les chiots restaient chez la vieille, le ventre rempli de son pot-au-feu du midi, bouillon et carottes compris.<o:p></o:p>

    Un jour les gens du village enterrèrent avec soulagement et médisances une centenaire : la défunte était si laide, si méchante avec les enfants, si odieusement aimable envers les cochons, les chiens et les corneilles que tous ce jour-là furent heureux le jour de ses obsèques... Cependant ils n'étaient pas parfaitement heureux de voir le visage honni étendu près de la tombe. La centenaire haïe gisait bien là, pâle, sans plus d'âme, inoffensive, définitivement partie dans l'autre monde. Pourquoi tant d'aigreur subsistait malgré tout chez les villageois ? La morte enfin avait bien les traits de notre héroïne. Alors pourquoi ?<o:p></o:p>

    C'était sa soeur.<o:p></o:p>

    Elle, était toujours vivante et menait le cortège, plus vaillante que jamais.<o:p></o:p>

    390 - La raison du plus léger

    A vous incroyants de ce monde qui oignez Freud, Sade, Nietzsche, quelque spectre d'État ou même vos propres pieds, à vous hommes pénétrés des noirceurs de la science, abreuvés de l'obscurité des livres épais, à vous impies éblouis par les lueurs clignotantes du siècle, convaincus de la profondeur de vos éprouvettes, de la hauteur de vos poiriers, à vous hérétiques de la cause poétique enfin, j'oppose la minceur de mon flanc, la légèreté de mon âme, le chant de mon luth. Un voile transparent habille la Vérité mais vous, vous êtes opaques. Vos têtes arrêtent la lumière du Ciel, projetant à vos pieds des ombres immenses.

    Je distribue le feu blanc de la Poésie et souhaite répandre mes reflets purs sur vos front pleins de ténèbres. La brise aura raison des montagnes de granit : là où souffle l'esprit, plus aucun sommet ne vaut, plus rien n'est inaltérable. Pyramides, statues, puits de science s'effondrent sous le vent de la Lyre.
    <o:p></o:p>

    Invisible, je plane au-dessus de vos chapeaux en pointe. Que ceux qui désirent me voir ôtent couvre-chefs, oeillères, masques et autres carcans de l'esprit. A ceux-là qui jusqu'alors ont borné leur vue à la poussière des os, j'offre l'infini des constellations.<o:p></o:p>

    391 - Une tête dure

    Il sortait toujours avec son casque à pointe. On l'appelait d'ailleurs "tête de pique". Oscar, c'était son nom, affectionnait les "soirées poésie". Il se moquait de la poésie mais venait pour goûter aux bières irlandaises qu'on servait aux poètes. Il aimait les femmes mais détestait passer pour un coureur. Aussi évitait-il de les fréquenter. Sauf la bonniche du curé qu'il couvrait de cadeaux empoisonnés. Ou sans valeur. Les rats étaient ses ennemis. Il les chassait avec rage et emportement.

    Un jour Oscar se demanda quel goût pouvait avoir la poésie. Il cessa de boire pour écouter chanter les poètes. De même il se demanda quel goût pouvaient bien avoir les femmes. Il cessa de les fuir pour les engrosser. Il voulait encore savoir quel goût pouvait avoir la gentillesse et offrit sans tarder des fleurs à la bonniche du curé. Oscar éprouva autant de curiosité envers les rats : il en fit frire quelques-uns pour le dîner.
    <o:p></o:p>

    Après avoir goûté à toutes ces choses, il désira ardemment retrouver le goût des bières irlandaises, de la solitude, de la méchanceté et de la chasse ratière.<o:p></o:p>

    On l'appela plus que jamais "tête de pique".<o:p></o:p>

    392 - Sous les glycines

    Les glycines recouvrent le vieux mur sous le soleil vernal. Charme mélancolique de la fleur fraîchement éclose croisant la pierre ancestrale... Dans la cour, une jeune aristocrate écrit, rêveuse, la plume vagabonde, le regard dans le vague. <o:p></o:p>

    Approchons, penchons-nous par-dessus son épaule, lisons...<o:p></o:p>

    "Monsieur le Marquis,<o:p></o:p>

    Depuis que je vous vis, une passion singulière me dévore. En ce jour de printemps la sève monte dans le coeur comme dans la chair de tout ce qui vit, aime. Monsieur, daignerez-vous répondre à la flamme d'une jeune fille certes moins âgée que vous mais honnête, bien faite, éprise ? Il me serait agréable de recevoir l'hommage vif de votre virilité. Par les voies impies il me brûle de vous connaître, mon beau Marquis.<o:p></o:p>

    Jeune et féconde, je désire ardemment mettre au monde le fruit de notre union, conçu dans le plaisir. Aussi, si vous agréez à cet amour, j'aimerais que vous répandiez sans nulle retenue vos humeurs au fond de mes entrailles."<o:p></o:p>

    L'épistolière est en train d'achever la lettre que nous venons de lire. L'encre noire s'étale, la signature apparaît : "Marie-Sophie de la Bressière".<o:p></o:p>

    Retirons-nous à pas feutrés devant cette idylle naissante, laissons à leurs émois la jeune créature et son vieux Marquis. Avant de quitter la scène, admirons une dernière fois les glycines ondulant au gré de la brise, alors que le mur lézardé, séculaire, semble esquisser un immense sourire.<o:p></o:p>

    393 - La Gisèle

    Gisèle, dite "la belle Gisèle", la quinquagénaire décatie qui sert de "dame de salon" à Monsieur le curé, avec toute la réalité crapuleuse que sous-entendent ces termes édulcorés, Gisèle disions-nous, se dirige vers l'église, la tête droite, l'oeil canaille, l'épaule de travers, la jambe lourde, l'air pas fin du tout.<o:p></o:p>

    Aujourd'hui c'est fête, le grand jour : dimanche de Pâques ! Une des meilleures recettes pour le clocher... Gisèle le sait, c'est elle qui tient la quête. Dans le village personne n'est dupe de ses coups tordus : avec le détournement d'une partie de l'argent pie, elle s'achète au grand jour écharpes aux coloris vifs et souliers vernis. <o:p></o:p>

    Il y a même du fil doré sur les bagatelles qu'elle porte.<o:p></o:p>

    Ha ! Elle fait bien le bonheur du camelot, allez ! Il faut la voir parader au marché du jeudi sur la place du village... Fière, froide, hautaine avec son sac-à-main acheté à Pentecôte, juste après la quête. C'est qu'elle ne perd jamais de temps la Gisèle... Elle en fait jaser plus d'une, c'est sûr !<o:p></o:p>

    Et avec ça elle fait tourner la tête à plus d'un commis. C'est qu'elle commence à avoir des airs de "belle de la ville" la Gisèle, avec ses toilettes de luxe... Pensez donc, du fil doré sur ses écharpes ! On n'a guère l'habitude de voir déambuler d'aussi jolies chouettes au village. Il paraît que le bedeau, le brave Émile, depuis que la Gisèle s'habille comme une princesse, il sonne les cloches de travers. L'amour l'a rendu encore plus benêt qu'il n'était.<o:p></o:p>

    Il faut dire que le camelot qui fournit la Gisèle s'est fait une jolie réputation depuis qu'il a vendu un chapeau à plume à la femme de l'ancien maire. On aurait dit une authentique bourgeoise de sous-préfecture ! C'était il y a quinze ans. L'événement avait ému le village à l'époque... Le curé en avait même parlé dans son sermon du dimanche. On avait frisé le scandale.<o:p></o:p>

    Bref, la renommée du colporteur ayant dépassé les limites de la paroisse, sa clientèle est devenue choisie. Citadine, prétendent les mauvaises langues... Il est vrai que seuls les notables osent franchir le pas : la femme du patron vacher du hameau voisin, les filles de l'épicier, et même le premier adjoint au maire en personne.

    Mais revenons à Gisèle sur le chemin de l'église. Depuis qu'elle tient la quête, c'est une autre femme. Avec ses allures de mondaine, elle impressionne même Fernand le Président de l'Amicale des Chasseurs de la Commune, qui n'est pas homme à se laisser émouvoir facilement.
    <o:p></o:p>

    Bref, à force de rouerie combinée à l'assiduité aux messes, la Gisèle est devenue une personnalité incontournable dans le village. Toujours vêtue d'effets de chez le camelot, elle en impose la Gisèle ! <o:p></o:p>

    Mal enrichie mais respectée. L'habit faisant finalement le moine, quoi qu'on dise...<o:p></o:p>

    394 - La violoniste

    Elle s'ingéniait à jouer du violon bien qu'elle n'eût aucun talent pour la musique. Ses gammes stupides chassaient toute quiétude dans son voisinage. Sourde aux fausses notes qu'elle émettait et irrémédiablement sotte, elle prenait le silence réprobateur de ses auditeurs pour du respect. La joueuse s'imaginait pouvoir bientôt interpréter le répertoire de Paganini, imperméable au ridicule.<o:p></o:p>

    Je la laissais s'illusionner sur son prétendu art de manier l'archet, sachant inutile toute discussion. Hermétique à la raison, à la critique, à la beauté, et surtout à la musique, la violoniste excellait dans la vanité. Détail important pour la chute de cette histoire, ajoutons qu'elle avait le séant fort avenant...<o:p></o:p>

    Elle jouait merveilleusement mal donc. De charitables mélomanes se seraient apitoyés. J'optai pour la raillerie : sa maladresse était comique. Et son déhanchement plaisant (elle se dandinait doctement en jouant !).<o:p></o:p>

    A force de savantes flagorneries je fus bientôt admis jusque dans son salon pour mieux apprécier les arabesques beuglantes de son jeu. Amusé par tant de fatuité, d'ineptie, et tout à la fois charmé par les qualités fessières innées de l'interprète, je dégustais thé et petits fours avec un air admiratif. <o:p></o:p>

    Lorsque enfin je parvins à déchirer son hymen, n'ayant plus de raison d'entretenir d'illusion je lui révélai le fond de ma pensée :<o:p></o:p>

    - "Vous fûtes détestable instrumentiste mais excellent pantin ! Croyez-moi, vous avez plus d'avenir en duettiste de chambre qu'en soliste de salle ! "<o:p></o:p>

    Tous furent définitivement débarrassés de la virtuose qui se reconvertit aussitôt dans l'art de la pantomime. <o:p></o:p>

    395 - Charles-Théodore

    Charles-Théodore, définitivement rétif aux us plébéiens, avait un faible pour l'oisiveté aristocratique : sa principale occupation consistait en un interminable désoeuvrement mondain. Autour de lui l'effervescence citadine l'incitait à la plus extrême rigueur dans l'exercice de son art. <o:p></o:p>

    Tant et si bien qu'il finit par s'attirer les foudres de ses semblables, scandalisés. Se sentant incompris, il rédigea un essai fort docte sur les vertus du dandysme, à l'adresse des travailleurs qui le raillaient.<o:p></o:p>

    Son ouvrage instructif, plaisant et plein d'esprit obtint un succès retentissant parmi ces derniers, ce qui lui permit de s'enrichir davantage et de s'adonner souverainement à son activité favorite.<o:p></o:p>

    Des travailleurs il fit des lecteurs. Ou plutôt ses détracteurs devinrent ses acheteurs... Ce qui légitima son sort autant que le leur, et finalement sauva la morale de cette histoire.<o:p></o:p>

    396 - Rose-Alberte et ses lapins

    Ce qui m'agréait le plus chez elle, ça n'était point sa laideur pourtant remarquable, ni sa profonde sottise, pas même son extrême gentillesse, mais sa cruauté.

    Aimable avec les humains, Rose-Alberte déployait un étonnant potentiel de tyrannie en présence et à l'endroit de ses lapins. Les enfants pourtant l'adoraient, et elle ne manquait jamais une occasion de les gâter. Mais c'était différent avec les lagomorphes. Elle les affamait plusieurs jours durant pour s'amuser à les voir dévorer les épluchures les plus immondes. Elle crachait toujours dans leur eau et y ajoutait parfois du vinaigre : à la bêtise la plus primaire s'ajoutait une haine imbécile. Elle invitait souvent les enfants à partager ses cruautés, ce qui les ravissait.

    Rose-Alberte n'avait pas d'amant, aussi se vengeait-elle comme elle pouvait. La nuit on entendait des plaintes dans le clapier. A quelle expérience odieuse se livrait la sorcière ? Au matin on trouvait des boîtes de médicaments périmés au pied des clapiers, des ampoules vides dans la paille, et les lapins vous regardaient avec des yeux globuleux...
    <o:p></o:p>

    Je commençais à apprécier cette ortie humaine qui savait si bien se faire aimer de ses semblables tout en inspirant la terreur chez les léporidés. J'étais curieux de voir comment la scélérate se comporterait sous les avances d'un benêt. Ou d'un satyre. Je lui fis une cour à l'eau de rose mais, comme je m'y attendis, elle fut insensible à mes arguments. Aussi optai-je pour des hommages plus crapuleux. Là, la "belle" s'éveilla. Tout son mauvais fond ressortit : elle me proposa d'aller sur-le-champ préparer avec elle des civets de lapin.<o:p></o:p>

    Le charme était rompu. Rose-Alberte qui n'avait guère que sa laideur pour unique atout venait de perdre sa dernière chance, se montrant décidément trop stupide ! Avec ses inepties, elle m'inspira soudain une vive répulsion. Je préférai laisser là le laideron avec le secret dessein d'aller libérer ses oreillards otages, car nul jusqu'alors n'avait eu l'idée saugrenue de me proposer de déguster des recettes de lapins drogués.<o:p></o:p>

    397 - Berthe-la-patte-folle

    Tu perds rien pour attendre la Berthe ! Déjà qu'avec ta patte folle tu ressembles à une vieille capocharde en bois, quand je te tomberai dessus j'te cassera le dos en deux, moi ! T'entends dis ? Ha t'entends pas ? Pasqu'en plus t'es sourde... Sacré foutue vieille, va ! Des chouettes comme toi j'en déplumerais bien tous les jours, face de ratière ! <o:p></o:p>

    Je t'aurai bien un jour, espèce de vieille bécasse à la patte tordue ! Tu le sais que je t'aurai un jour la Berthe, tu le sais. Alors c'est pas la peine de faire des airs que c'est comme si ça arrivera pas... Pasque ça arrivera. Et ce jour là la Berthe, t'entends, ce jour-là t'en verras des pas mûres. Pis des sacrées encore ! Vieille patte folle de sale oiseau que t'es, va donc crever ! Allez, cours-y à la crevure avec ta patte de travers, tu perds rien pour attendre que je te dis !<o:p></o:p>

    Ca te fait quel âge maintenant, dis la Berthe ? Bientôt quatre-vingt-dix ans, c'est ça ? T'es pas folle non ? Ben si t'es folle, justement. Faire des histoires à ton âge... Hein, quand même, tu te rends compte ? Tu l'auras quand même voulu. Je va pas me gêner pour t'avoir au détours. C'est pas l'âge qui fait, hein la Berthe ? T'es rien qu'une vieille patte folle qui perd pas pour attendre, pour autant que t'as quatre-vingt-dix balais... Et crois-moi, je va pas te rater !<o:p></o:p>

    Non, ça je va pas te rater la Berthe, fais-moi confiance... C'est pas avec tes quatre-vingt-dix ans que tu vas m'empêcher d'aller te remettre à ta place que tu mérites. Pauv' sourde va ! T'es qu'une patte folle qu'entend pas, t'entends dis ? Une vieille peau de patte folle que je va bientôt aller régler son compte bien comme y faut. En attendant dors sur tes deux oreilles pasque de toute façon tu me verras pas venir le jour où je viendrai, que tu soyes sourde ou pas. Tu m'entendras pas venir, mais je peux t'assurer que tu le sentiras passer... T'as toujours été une sale sourde à la patte folle et je te dis que tu vas le regretter la vieille !<o:p></o:p>

    Tu sais comme moi que la vengeance est un plat qui se mange froid, hein la vieille ? Bien froid !<o:p></o:p>

    398 - Les deux erreurs

    - Un, deux, quatre, trois, cinq ! C'est nous !<o:p></o:p>

    - Une deux, trois, cinq, quatre ! C'est pas vous !<o:p></o:p>

    Sans cesse les deux groupes se querellaient. Inlassablement ils se répétaient l'un à la face de l'autre, fielleux, leur petite vérité mathématique en guise d'argumentation.

    Hé oui, il y avait le groupe des UN-DEUX-QUATRE-TROIS-CINQ et le groupe des UN-DEUX-TROIS-CINQ-QUATRE... Les premiers affirmaient sans rire qu'ils représentaient la plus belle erreur d'énumération, le compte le plus faux qui fût. Quant aux seconds, ils ne voulaient rien entendre, soutenant mordicus qu'ils étaient la vivante incarnation du "vrai" faux calcul, le plus faux compte qui pût exister dans le monde des chiffres.
    <o:p></o:p>

    Les deux groupes d'adversaires se battaient du matin au soir pour prouver à leur ennemi que la meilleure erreur mathématique était de leur côté. Bref, chaque groupe était persuadé de détenir les lauriers du faux compte. <o:p></o:p>

    Et puis un jour débarquèrent les UN-DEUX-TROIS-QUATRE et CINQ (1-2-3-4 et 5)... Ils venaient dans un esprit équilibré, paisible, sans la moindre intention de nuire à qui que ce soit ni à prouver quoi que ce soit à leurs bruyants et infortunés congénères, les hargneux UN-DEUX-TROIS-CINQ-QUATRE (1-2-3-5-4) et les belliqueux UN-DEUX-QUATRE-TROIS-CINQ (1-2-4-3-5).<o:p></o:p>

    Les UN-DEUX-TROIS-QUATRE et CINQ avaient un petit vice : ils affectionnaient particulièrement les plaisirs sulfureux de la multiplication. Ce qui leur valait les blâmes les plus vifs de la part des ZEROS, ces gens austères, secs et dignes (et il faut bien le dire, somme toute assez vides) pour qui la multiplication inconsidérée était synonyme de débauche. <o:p></o:p>

    Il faut reconnaître qu'elles étaient sacrément bien tournées les petites multiples nommées DIX, ONZE, DOUZE, TREIZE et compagnie ! Avec leur belle grosse paire de chiffres, elles ne laissaient pas indifférents nos petits numéros... Et si elles s'attiraient la plupart du temps les foudres des ZEROS, elles n'en paraissaient que plus attirantes aux yeux de ces chauds lapins qu'étaient les UN-DEUX-TROIS-QUATRE et CINQ. Mais ceci est encore une autre affaire. Revenons à nos lascars.<o:p></o:p>

    Un jour, alors que comme d'habitude les 1-2-4-3-5 se disputaient avec les 1-2-3-5-4 la palme de la meilleure erreur, s'immiscèrent entre eux les pacifiques 1-2-3-4 et 5, qui les interrogèrent en ces termes :<o:p></o:p>

    - Mais pourquoi donc vous disputez-vous tout le temps ?<o:p></o:p>

    - Vous ne pouvez pas comprendre vous, vous êtes les UN-DEUX-TROIS-QUATRE et CINQ, leurs répondirent-ils en choeur. Nous nous disputons parce que nos deux groupes sont persuadés contre l'avis du groupe opposé d'être la meilleure erreur...<o:p></o:p>

    - Mais pourquoi donc voulez-vous absolument être le meilleur faux calcul, leur répondirent les affables UN-DEUX-TROIS-QUATRE et CINQ ?<o:p></o:p>

    - Pour approcher la perfection pardi ! Car enfin, même en restant honnête nul n'arrive jamais à égaler l'infini, pas même le plus sain des calculs. Alors nous, nous avons décidé de tricher avec l'espoir que les erreurs que nous portons dans nos gênes nous conduisent, à force de faux calculs, au NOMBRE INFINI... Notre Dieu à tous. Il faut que vous sachiez que parfois nos erreurs de calcul nous entraînent très loin de vos chiffres habituels à vous les séries justes. Et cela nourrit notre enthousiasme de manière puissante car nous y découvrons de nouvelles vérités, surprenantes. Des mondes inconnus et fantastiques s'ouvrent à nous, que les plus justes et les plus honnêtes des calculs ne peuvent même pas concevoir et dont vous n'avez présentement aucune idée ! Pensez donc ! Ce ne sont pas de pauvres UN-DEUX-TROIS-QUATRE et CINQ comme vous qui auront une chance d'approcher un jour le Grand Infini. Que croyez-vous donc ?<o:p></o:p>

    - Soit. Mais qu’est-ce que cela vous apporte d'approcher notre Dieu tout   Puissant ? Pourquoi vous rebeller ainsi contre l'ordre des choses, leur répondirent les vertueux UN-DEUX-TROIS-QUATRE et CINQ ?<o:p></o:p>

    - Pourquoi vouloir approcher le grand Infini, demandez-vous ? Parce que nous estimons avoir le droit nous aussi de goûter, aux côtés du Dieu INFINI, aux vertiges délicieux des hauteurs ! Pourquoi seuls les grands nombres, seuls les hauts placés de cette société de chiffres (complètement sclérosée soit-dit en passant), seuls les gros numéros auraient-ils le droit d'accéder aux sommets et pas nous ? Parce que nous sommes des petits, des comptes-misères, des laissés pour compte de la grande chaîne numérique, des moins que DIX ? Non, moi je vous le dis, ça n'est pas juste. Nous revendiquons les mêmes droits que nos supérieurs, nous réclamons le droit à l'élévation numérale au même titre que les nombres astronomiques qui règnent sur leurs inférieurs à la droite du Dieu Infini.<o:p></o:p>

    - Mais vous n'avez rien compris du tout, pauvres erreurs que vous êtes ! Nous, les petits, nous n'arrivons certes pas à la cheville des 1000 et des 100, mais nous nous multiplions avec n'importe lequel d'entre les plus petits de ce monde, et ce afin d'avoir avec eux beaucoup de petits 458, 545, 852, 744 ou 655, ou encore de petits 544 qui à leur tour feront des petits 245454414526 et autres 544852453547... Et ainsi de suite, pour qu'enfin nos arrières-arrières-arrières petits enfants parviennent un jour jusqu'au niveau des plus hauts placés et les détrônent en toute légalité. Si vous voulez approcher l'infini, jouez honnêtement le jeu. Et pour ça, il n'y a guère de mystère : il faudra vous sacrifier, accepter que d'autres prennent la relève, admettre que vous ne verrez personnellement jamais l'Infini mais que vos descendants, grâce à votre sacrifice, eux le verront. Seuls vos descendants bénéficieront de la terre promise par le miracle de la multiplication. Alors cessez de vous combattre mutuellement, faites la paix et peut-être enfin un jour là-haut on regardera ceux d'en bas avec un peu plus de compassion. Un jour viendra, peut-être, où les nombres seront enfin tous égaux entre eux... En attendant, faites la paix et revenez dans le droit chemin. Cessez de errer comme vous le faites, renoncez à vos hérésies, revenez dans l'ordre naturel des choses, redevenez de sages UN-DEUX-TROIS-QUATRE et CINQ. Et puis surtout n'écoutez pas les ZEROS, ces puritains froids et absurdes, et multipliez-vous entre vous. Commencez par vous donner la main au lieu de vous diviser en vaines disputes. Mêlez-vous à vos semblables au lieu de fuir ce monde dans des comptes illusoires, irréels. Revenez dans la communauté des chiffres droits et justes et multipliez vous avec eux. Vous ferez de grandes choses ensemble. <o:p></o:p>

    Comme elles n'étaient pas si sottes que ça, les deux erreurs finirent par comprendre qu'elles faisaient fausse route et bientôt se réconcilièrent entre elles avant de retourner dans le rang.<o:p></o:p>

    Et c'est ainsi que les erreurs mathématiques furent bannies de nos savants calculs.<o:p></o:p>

    399 - Les vents de l'Histoire

    Certes, sans les Américains nous aurions été sous le joug nazi. C'est une évidence. Mais sans cette façon régressive que nous avons depuis le début de l'humanité d'appréhender la réalité et qui a façonné une pensée dominante aliénante, nous n'aurions pas eu besoin des Américains pour la bonne raison que le nazisme ne serait jamais apparu.<o:p></o:p>

    En prenant pour base les Américains libérateurs, on a l'habitude d'appréhender le problème sous l'angle du détail historique. Prenons plutôt le problème dans sa globalité, analysons les événements depuis leurs racines profondes. Nous ne devons pas notre liberté aux Américains : ce serait raisonner bien court. Les Américains libérateurs du joug nazi ne firent qu'humblement partie de l'ordre des choses mis en place de tout temps par les hommes. Ils sont la conséquence de notre monde multi-millénaire avec ses erreurs, ses succès, ses hasards, ses valeurs arbitraires, ses directions aléatoires.<o:p></o:p>

    Les nazis oppresseurs et les Américains libérateurs ne sont que les fruits de cet ordre du monde immémorial établi par notre mode de pensée, celui-là même qui nous fait parler en des termes porteurs de mêmes germes que nous dénonçons par ailleurs implicitement.<o:p></o:p>

    Le raisonnement consistant à prétendre que le pompier-pyromane nous sauve du feu est sot et bien trop bref. Selon cette logique, il faudrait plutôt remonter directement le cours des événements jusqu'à Adam et Ève pour les empêcher de croquer la pomme. Ce serait plus honnête intellectuellement et moins laborieux historiquement.

    Inutile d'ailleurs de remonter aussi loin pour supprimer une des causes de l'incendie nazi. Si tel événement antérieur n'avait point eu lieu, tout un pan de l'histoire humaine aurait été avorté, le monde prenant alors une autre direction. Les Américains n'auraient plus été nos héros mais nos ennemis, qui sait ? Eux les nazis, les Allemands nos libérateurs.
    <o:p></o:p>

    On ne parle certes jamais des événements potentiels qui auraient fait des Américains, des Chinois ou des Malgaches nos plus irréductibles ennemis ou nos plus chers héros. Si nous acclamons les libérateurs américains aujourd'hui, c'est parce que nous n'acclamons pas les libérateurs en puissance que sont les Tanzaniens, les Coréens ou les Écossais. L'Histoire a fait que nous acclamons les Américains. Tout cela est parfaitement arbitraire. Et même pathétique : nous croyons être les acteurs de notre destinée mais ne sommes que les jouets des hasards des combinaisons historiques.<o:p></o:p>

    Pour en revenir à nos aimables Américains, raisonnons de la sorte : grâce à eux qui sont venus nous libérer il y a soixante ans, des couples se sont formés dans la tourmente de l'Histoire (qui ne se seraient jamais formés sans ces funestes événements), et de leurs unions sont nés des jeunes gens qui goûtent aujourd'hui à la liberté. Donc grâce aux Américains libérateurs, ces jeunes gens-là vivent libres... Certes. C'est oublier que pour pouvoir savourer la liberté, il faut avoir vu le jour. Or sans les Américains, ces jeunes d'aujourd'hui -issus des caprices de l'Histoire- qui leur sont si reconnaissants d'avoir contribué au fait qu'ils soient nés libres, sans les Américains disais-je, ces jeunes ne seraient de toute façon jamais nés... Non nés, par conséquent le problème de leur liberté ne se poserait plus, le serpent se mordant désespérément la queue. Heurs, infortunes et singularités des destins individuels découlant des drames des peuples... <o:p></o:p>

    Absurdités, bizarreries, paradoxes qui échappent aux pions de l'Histoire.<o:p></o:p>

    Ainsi les événements s'imbriquent les uns dans les autres, se font écho, se repoussent, s'annulent, se superposent, s'accumulent, se combinent entre eux, se font et se défont, parfois sans aucun rapport les uns avec les autres. <o:p></o:p>

    Ensuite on érige une solide morale sur des fissures, des socles bancals et, miracle de la transmutation des valeurs humaines, les pots cassés deviennent des bris glorieux. On raisonne avec le hasard tant qu'il est à notre avantage, nos valeurs se façonnent au gré des événements : le soldat américain du Débarquement a tout sauvé, tout libéré : le monde entier, les millénaires à venir, et même les âmes damnées. Il a apporté paix, civilisation, prospérité... Discours officiel relayé par les tambours assourdissants des détenteurs de vérités historiques.

    Nos livres d'Histoire n'ont jamais été aussi rassurants, tranchés, lumineux !
    <o:p></o:p>

    Sommes-nous simplement les fruits de l'union de nos parents ou bien sommes-nous de manière plus complexe les fruits des hasards de l'Histoire du monde depuis ses débuts et qui ont fait que finalement nos géniteurs se sont croisés au vingtième siècle sur la surface du globe pour nous mettre au monde ? Réflexion parfaitement imbécile. Aussi imbécile que de prétendre que je suis libre grâce aux Américains. Étant né après la guerre de 39-45, je n'ai pas plus de rapport avec elle qu'avec les milliers d'autres événements antérieurs qui ont fait l'Histoire du monde et de l'Univers.<o:p></o:p>

    Je suis sur Terre parce que je suis sur Terre, indépendamment des aléas historiques ou politiques du monde. Point de vue délibérément plus philosophique qu'historique, cette facette de la vérité -laquelle est souvent confuse- en valant bien une autre, plus officielle et partiale... Je ne dois rien aux Américains. Pas plus que je ne dois ma présence sur Terre à ce quidam qui il a deux, trois, six ou trente siècles a fait se rencontrer tel et telle ancêtres mâle et femelle sans qui je ne serais jamais né un certain 6 décembre 1965... Les combinaisons historiques, sociales et plus humblement gestuelles -et même verbales- qui ont fait que chaque individu est apparu et à vécu sur Terre ou que des milliards d'autres individus ne sont jamais nés sont INFINIES. Sans l'apparition des nazis, et donc si les Américains n'avaient pas libéré notre pays, à qui tous ces fétus humains soumis aux vents de l'Histoire auraient cru devoir leur liberté ? Aux "libérateurs" précédents ayant participé à la grande Histoire de France ? Mais sans ces "libérateurs" précédents ? Et ainsi de suite...De même, l'on pourrait remonter des millénaires en arrière et désigner arbitrairement n'importe qui comme étant nos libérateurs ou nos oppresseurs. Le raisonnement serait aussi valable pour n'importe quel événement psychologiquement frappant de l'Histoire.<o:p></o:p>

    Je puis répondre à mes détracteurs avec cette même logique qui confère tant d'irresponsable assurance à leur discours que sans tel ou tel événement insignifiant ou majeur de la burlesque et déroutante Histoire du monde, le nazisme ne serait jamais apparu. Et que donc je pourrais faire l'apologie ou le procès de tel ou tel évènement ou pensée qui auraient favorisé ou contrecarré l'avenir de l'humanité dans un sens ou dans un autre, de la même manière qu'ils attribuent des lauriers aux Américains, à leurs yeux exclusifs artisans de notre liberté...

    Croyez-vous d'ailleurs que les individus américains, simples soldats, seraient venus d'eux-mêmes se sacrifier pour nous libérer ? Les soldats, comme tous les soldats, n'ont fait qu'obéir à leur gouvernement. Et vous, allez-vous de votre propre chef libérer des opprimés à l'autre bout du monde? Seulement si vos chefs vous y contraignent. Je ne vois pas où est l'héroïsme ni la grandeur d'âme là-dedans. Les libérateurs américains ne furent pas plus héroïques sur nos plages que les soldats allemands dans nos campagnes : ils furent simplement obéissants à leur gouvernement. Le reste n'est qu'interprétation de vainqueurs et embellissement de la réalité.
    <o:p></o:p>

    Pour élargir le débat, précisons que le soldat de métier devient soldat rarement par désir de défendre de belles causes, par altruisme, mais plus prosaïquement par l'attrait de la sécurité de l'emploi, par goût de l'aventure, du combat, et pourquoi pas de la guerre... Ou par quelque autre quelconque intérêt personnel secret plus ou moins avouable. Voire infâme.<o:p></o:p>

    Pensez que si le père de Napoléon avait bu un peu plus de vin un certain soir, l'histoire de l'Europe entière en aurait été durablement bouleversée. Démonstration implacable de mon raisonnement : il ne restait peut-être plus assez de vin chez les Napoléon, la servante ayant oublié d'approvisionner la maison ou le réparateur de roues qui devait dépanner la carriole du marchand de vin était malade. Résultat, Monsieur Napoléon n'a pas assez bu de cet excellent vin qui l'aurait assommé ce soir, comme à son habitude. Conséquence funeste pour le monde : il était encore en forme après s'être rabattu sur l'eau juste après la salade. Pour passer le temps et remplacer le vin manquant, il a donc eu l'idée d'engrosser Madame Napoléon, ce qui a eu pour effet direct de donner naissance neuf mois plus tard au petit Bonaparte, futur boucher industriel. Conclusion : la servante est responsable des carnages napoléoniens et nous ne serions pas en République actuellement, puisque c'est Napoléon qui a sauvé la République. A moins que ce ne fût l'obscur réparateur de roues de carrioles le vrai responsable.<o:p></o:p>

    Notre morale politique, nos sensibilités, modes de pensées découlent des conséquences de ce genre de minuscules événements qui se sont produits dans l'histoire du monde. Comique et effroyable !<o:p></o:p>

    On pourra rire de mon raisonnement ou en être offusqué, mais c'est pourtant ainsi que se fait l'Histoire. Une mouche se pose sur le nez d'un empereur, et la face du monde peut en être définitivement changée. Une goutte d'eau s'égare dans l'oeil d'un prince : des pyramides s'élèvent. Une pomme tombe sur la tête d'un certain Newton : nous découvrons la loi de la gravitation, et en conséquence les secrets des étoiles, les secrets de l'atome... Hiroshima et Nagasaki partent en fumée. Tout ça pour une pomme trop mûre tombée sur le crâne d'un homme. La faute au jardinier ?<o:p></o:p>

    Le nazisme est apparu dans notre monde. Dans ce monde-là. Les Américains également. C'est tragi-comique mais c'est ainsi. Il n'y a pas de morale à en tirer, les hommes en tirent quand même : ils célèbrent les libérateurs américains.<o:p></o:p>

    Permettez-moi de préférer voir les choses sous un angle moins étroit, et puisque nous sommes dans la même soupe, de faire la distinction entre le bouillon et les rondelles de carottes qui surnagent à la surface.<o:p></o:p>

    400 - Les vérités cachées

    Choisissons au hasard un jeune militaire d'une caserne quelconque de notre beau pays. Sortons-le du rang le temps d'une expérience. Au hasard, voyons... Disons... Celui-ci ! Bien, attardons-nous sur ce jeune patriote engagé dans l'Armée française en train de se préparer pour le grand défilé au moment où nous le désignons. Interrogeons-le sur les motivations profondes qui l'ont poussé à embrasser une carrière militaire. Rapportons ici son discours sans ambages, ni omission, ni ajout :<o:p></o:p>

    - " Je me suis engagé dans l'Armée française par idéal. Soucieux de la paix dans le monde, profondément altruiste et patriote de toutes mes forces, je suis fier de servir mon pays. Ma chère France qui n'a pas à rougir de son Histoire, je veux la défendre jusqu'à la dernière goutte de mon sang ! J'aime la France à en être malade, et souhaite tout donner pour elle s'il le faut. Je suis attentionné auprès d'elle comme un fils qui veille sur une vieille mère. Je veux que mes enfants soient fiers de moi parce que j'aurai servi la France. Je me suis engagé dans l'Armée française parce que j'ai le sens du sacrifice. Une flamme brûle en moi, et cette flamme s'appelle la France. Grandeur, honneur, Patrie ne sont pas de vains mots pour moi. Plutôt mourir que de faillir à mon devoir ! Vive la France, vive l'Armée française et honneur à nos héros tombés en son nom ! "<o:p></o:p>

    Discours sans surprise. <o:p></o:p>

    Précisons que ces raisons officielles ont été clamées d'une voix forte.<o:p></o:p>

    Nous allons à présent prêter une oreille plus attentive à la petite voix qui parle tout bas sous le crâne casqué et que l'on appellera très simplement la "voix de la vérité" ou "la petite voix cachée"... Reposons la même question à notre aimable sujet, décidément coopératif, en l'invitant cette fois à parler tout bas. Approchons-nous pour bien entendre car la voix se fait maintenant fluette :<o:p></o:p>

    - " Je me suis engagé dans l'Armée française parce que j'ai un petit sexe. Humilié depuis mon adolescence à cause de la taille de mon pénis, j'ai décidé de le remplacer par des canons, prothèses symboliques assez commodes, baumes pour mon honneur offensé de petit mâle primaire. J'ai bien essayé les grosses cylindrées en guise de substituts phalliques, mais les femmes ne sont pas si sottes et savent bien que la voiture ne fait pas l'homme. Alors j'ai opté pour l'Armée. Le prestige de l'uniforme me venge de ma brièveté pénienne. Mais pas totalement, bien sûr. Les canons longs des chars que je pilote quant à eux me confèrent puissance et vaillance, qualités qui me font défaut, l'acier des canons étant plus stable que ma chair molle. Mon petit sexe ayant fait de moi un impuissant, je cherche à travers mon engagement dans l'Armée française un sexe de remplacement. Je ne regrette rien car j'ai trouvé dans l'Armée un lieu où atténuer mes frustrations et les transformer même en jolie vitrine de respectabilité. Depuis que je suis dans l'Armée les femmes trouvent toujours que j'ai un petit sexe, mais étant donné que sous les drapeaux je suis devenu homosexuel elles ne peuvent plus me blesser. En revanche mes partenaires masculins de l'Armée, dûment homosexuels comme moi eux aussi, trouvent que j'ai un petit sexe, mais là c'est encore une autre histoire. "<o:p></o:p>

    Réintégrons notre sujet d'étude dans sa caserne sans omettre de le remercier pour son aimable participation à cette expérience. Maintenant prenons un autre sujet, toujours au hasard. Passons sur les raisons officielles de son engagement dans la carrière martiale. Interrogeons directement sa petite voix :<o:p></o:p>

    - " Je me suis engagé dans l'Armée française pour assouvir en toute quiétude mes instincts criminels. J'aime le sang. J'aime les combats, je suis un chasseur dans l'âme. Tout petit déjà j'adorais jouer à la guerre. J'ai trouvé dans l'Armée le moyen idéal de donner libre cours aux pulsions sanguinaires qui sommeillent en moi. Non seulement je suis payé pour m'amuser à tuer du gibier humain, mais en plus la nation m'est reconnaissante. Que demander de plus ? "<o:p></o:p>

    L'expérience est concluante. Remercions pour sa collaboration ce jeune homme qui s'en retourne à sa caserne...<o:p></o:p>

    Ne faites pas les offusqués mes chers lecteurs, vous savez pertinemment pour l'avoir vous-mêmes éprouvé au moins une fois dans votre vie que les vraies raisons qui font reluire les affaires de notre monde sont parfois inavouables. L'on voudra bien me pardonner d'avoir à travers ce texte au moins une fois, juste une fois, osé soulever le voile sournois des apparences.<o:p></o:p>

     


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