• 69 - Torpeur cadavérique

    69 - Torpeur cadavérique

    Je n'entendrai pas sonner le glas. Et pour cause : c'est pour moi qu'il résonnera dans la campagne affligée, par une triste journée de pluie. Vous serez là, recueillie auprès de ma dépouille déposée dans l'humble église. Un cierge brûlera à ma droite. L'odeur d'encens embaumera les lieux. Vos larmes claires se répandront au bord du linceul tandis que la fumée s'élèvera dans la fraîcheur de l'édifice. Le silence sera la musique mortuaire de ce deuil et votre chagrin, infini mais pudique, sera l'hymne que vous me dédierez. <o:p></o:p>

    Mon corps étendu narguera votre inutile amour. Cet amour impuissant à me faire revenir à la vie. Mon visage émacié par le masque étrangement serein de la Mort interrogera les fresques décrépites et sans valeur du plafond de l'église. Vous serez là, questionnant en vain ce cadavre glacé, pétrifié. Vous me prendrez la main, et vous étonnerez qu'elle soit froide dans votre main chaude. Elle demeurera sans réponse à votre étreinte, si peu accoutumée que vous serez à l'idée de la mort, de MA mort... <o:p></o:p>

    Oui, ce sera mon corps, mon cadavre, ma dépouille. Je serai là, gisant. Sans me plaindre, sans révolte, sans peur, sans plus de haine ni d'amour. Vous chercherez à comprendre, mais il n'y aura rien à comprendre. Rien que le fait de ma mort. Je serai effectivement mort, bel et bien mort. Aussi mort que le sont les pierres, les tombes et les ruines. Vous pourrez pleurer, prier, défier le Ciel et tous ses anges, rien n'y pourra faire : mon corps s'en ira en poussière et nul ne le verra plus jamais. Il sera déjà sur le chemin d'un irréversible anéantissement. <o:p></o:p>

    En signe d'adieu, vous passerez vos doigts contre mon visage de pierre. Il demeurera impassible, indifférent à votre caresse. Mort. Je serai mort, mon cadavre en sera la preuve. Je serai dans le même état que les statues de plâtre peintes de cette modeste église de campagne. Inerte comme un objet, comme un caillou, comme du sable anonyme. Sans vie, sans nom, sans chaleur. <o:p></o:p>

    Le cierge continuera à brûler en silence dans l'église devenue sombre vers le soir. Dehors la pluie de mars, triste, lente, lancinante, tombera d'un ciel plombé. Nulle âme ne s'attardera dans les rues en ce jour de deuil, en cette saison de mort. Vous serez seule dans l'église avec cette chose vidée de vie. Parfois le cierge jettera de pâles lueurs contre mon visage endormi, et ces reflets de flamme lui donneront l'illusion d'être en vie. <o:p></o:p>

    Vous vous attarderez un peu sur ces éclairs dérisoires, cherchant un réconfort, un signe, un sens, une explication. Mais la flamme mouvante du cierge continuera à brûler en vain et son humble clarté, dénuée de sens, glissera sur mon visage avant d'aller s'accrocher ailleurs. <o:p></o:p>

    Vous finirez par comprendre que je suis réellement mort. Vous sortirez de l'église, un cercueil dans l'âme. Vous vous retrouverez seule dehors sous une pluie maussade. Et je ne serai plus là pour vous aimer. Je ne serais plus avec vous. Plus jamais. Et vous serez seule, seule. Et vous me chercherez. Et vous ne me trouverez pas. Jamais. Parce que je serai mort. Mort. Mort. Définitivement. A tout jamais. <o:p></o:p>

     


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