• 57 - Lettre à mon avocat

    57 - Lettre à mon avocat

    Voici la réponse faite à mon avocat, lequel me demandait par courrier de lui renvoyer un document à remplir pour que je puisse bénéficier de l'aide juridictionnelle (il avait défendu ma cause dans une petite affaire administrative). Mais pour remplir ce document, j'avais besoin d'un petit renseignement de sa part. J'ai donc passé un coup de fil à son cabinet. En tant que modeste client j'avais estimé avoir reçu un mauvais accueil au téléphone (une secrétaire de son cabinet m'avait répondu), alors que je souhaitais obtenir ce renseignement de la part de mon avocat, en personne. Voici donc ce que j'ai répondu à mon cher avocat qui attendait que je lui renvoie ce document :<o:p></o:p>

    Monsieur,

    Si depuis plus de trois décennies le Ciel miséricordieux n'a pas jugé opportun que je rende mon dernier souffle, je considère que vous pourrez attendre quelque temps ma réponse. Selon mon bon vouloir, ma fantaisie, mon humeur ou que sais-je encore, je daignerai, Monsieur, vous communiquer les renseignements que vous me demandez. Vous défendez ma cause certes, mais ne vous ai-je point grassement payé pour la défendre très précisément ? Je me doute bien que mon affaire est trop secondaire à vos yeux, voire trop insignifiante, pour contenter votre orgueil personnel et professionnel.<o:p></o:p>

    Cependant il serait inconcevable que vous n'accordiez pas la plus haute attention à cette « peccadille » : sachez que mon point de vue vaut autant que le vôtre, sinon plus, pour la bonne raison que c'est exactement le mien et pour l'autre raison que Dieu l'a ainsi voulu. A moins que vous ne soyez un hérétique Monsieur, je vous invite à vous ranger dès maintenant à mes vues et à régler les mouvements de votre cœur imparfait sur ceux, austères mais souverains, de la divine autorité.<o:p></o:p>

    Nous ne sommes définitivement pas du même monde : vous êtes humble et je ne le suis pas tout à fait, vous faites l'avocat alors que j'aspire à devenir rentier, vous êtes rouge et vous voyez bien que je suis bleu, vous êtes sans cesse occupé tandis que je suis résolument oisif, vous êtes compassé, sévère, droit, solennel, et j'ai la chance d'être frivole. Enfin vous êtes honnête et moi je suis railleur. Bref, vous êtes un serf et je suis un être libre. Je condescends toutefois, Monsieur, à accorder quelque importance à votre cas, autant par chrétienne et authentique charité que par personnelle pitié.<o:p></o:p>

    J'ai téléphoné à votre cabinet aujourd'hui. Sachez que l'on m'a fort mal reçu à l'appareil. Tout d'abord je n'ai pas eu l'heur de vous parler ainsi que je le souhaitais, comme si le fait de n'avoir pas eu à vous offrir une affaire « digne » de votre art oratoire valait que l'on me dédaigne à ce point. Une femme très peu aimable, c'est-à-dire très peu soucieuse de mon cas, a daigné prendre l'appareil à votre place mais n'a pas su apporter pour autant une réponse satisfaisante à la question que je voulais vous poser. J'en ai été réellement et durablement fâché, Monsieur.

    Un cabinet d'avocats n'a-t-il point pour vocation d'être au service de sa clientèle ? Pourquoi donc jugeriez-vous indigne de me répondre personnellement au téléphone, alors que je constitue la base même de votre affaire ? Vous auriez dû me répondre Monsieur, plutôt que de laisser une de vos bonnes, de vos chambrières, de vos buandières le faire à votre place. Vous n'aviez pas le temps sans doute, vous aviez d'autres soucis en tête peut-être, d'autres affaires plus dignes d'intérêt » en cours probablement...<o:p></o:p>

    Et pourquoi donc n'auriez-vous point eu ce temps, ce loisir, cette élémentaire courtoisie, cette priorité, cette expresse et professionnelle volonté de me servir, de m'écouter vous parler au téléphone, puisque j'ai bien eu l'extrême obligeance, moi, de vous écouter et de vous regarder en face lorsque vous me parliez dans votre cabinet ?<o:p></o:p>

    Vous avez des dettes envers votre clientèle, tout comme j'en ai envers celui qui a défendu ma cause avec si peu d'éloquence mais apparemment tant de cœur. Je vous ai payé avec de l'argent chèrement gagné, en échange servez-moi dûment puisque c'est là tout votre métier, et l'exercer est même, paraît-il, un sort très enviable pour les gens de votre espèce.<o:p></o:p>

    Je suis las de cette affaire, je vous l'avais déjà signifié dans ma précédente lettre. Par vos impairs vous ne contribuez pas à alléger ma peine, et encore moins mon dégoût pour cette racaille nantie, impie, mécréante, impénitente, et qui usurpe l'autorité divine, qu'est ce corps de magistrature d'inspiration républicaine que nous connaissons tous. Le Président Roucou et tous ses complices n'ont pas mon estime et je le leur ferais volontiers savoir si le cœur ne me manquait pas autant. Espérons toutefois qu'il me manquera toujours, au nom de la préservation de cette paix à laquelle j'aspire très sincèrement. Je laisse cet imbécile courage aux fous, aux poètes, aux insanes, aux bohémiens, aux va-nu-pieds, à tous ces gens désargentés qui n'ont rien à perdre.<o:p></o:p>

    Mais pour l'heure, j'ai ma chère quiétude à reconquérir et j'espère bien que vous m'aiderez avec plus de dévouement dans cette quête honorable et impérieuse. La prochaine fois que je vous appellerai au téléphone oubliez bien vite vos autres affaires (qui ne me concernent absolument pas et que vous m'imposez pourtant en ne me répondant pas), vous feriez mieux. Consacrez-vous à tous ceux qui vous payent et qui vous font confiance, et pas seulement à vos clients les plus flatteurs. Ne me négligez pas pour la simple raison que je ne suis pas le seul ni le plus gros de vos poissons. Je participe aussi à l'entretien de vos filets.<o:p></o:p>

    Je sais que cela n'est pas spécialement dans mon intérêt, mais je vous communiquerai les renseignements que vous me demandez lorsque cela me chantera et surtout lorsque vous consentirez à prendre avec plus de considération les coups de fil que je vous destine personnellement.<o:p></o:p>

    Je ne veux plus avoir affaire à une domestique (ou une sorte de clerc) incompétente, pressée, rurale et impatiente lorsque je vous réclame au téléphone.<o:p></o:p>

     


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